Derrida (biographie) : le Français qui a déconstruit (ou détruit ?) les États-Unis
Nous sommes en 1998. Les États-Unis sont en plein Monicagate,
du nom de la stagiaire de la Maison-Blanche Monica Lewinsky, avec laquelle le président
Bill Clinton admet avoir eu ce qu’il appelle une « relation inconvenante ».
Accusé d’avoir menti sous serment, le président est interrogé par un grand jury.
Alors ses conseillers en communication lui recommandent une tactique rhétorique inspirée
par la théorie de la déconstruction de Derrida : le verbe « être » n’a pas UN
SEUL sens fixe ; il peut être interprété de plein de manières différentes.
Et si on retient certaines de ces interprétations, eh bien Clinton
n’a pas menti en niant avoir eu des relations sexuelles avec la stagiaire de 22 ans.
Clinton applique la tactique de la déconstruction en lâchant
une réponse qui deviendra célèbre : « It depends on what the meaning of the word "is"
is. » En français, ça donne :
« Vous avez menti, Monsieur le président ? » « Cela dépend du sens du mot "être". »
Le langage est effectivement la dimension emblématique de la déconstruction intellectuelle
lancée par Derrida à la fin du XXe siècle. Pour Derrida, les mots n’ont pas un sens fixe
ou définitif, ce qui remet en question la possibilité même de la vérité.
Mais la déconstruction atteint encore d’autres dimensions :
elle remet en cause les grands concepts de la pensée occidentale traditionnelle,
la culture politique de l’Occident, ou encore, par l’influence de Derrida sur la pensée féministe,
les relations entre les sexes. La déconstruction n’atteint donc pas
seulement le langage, mais l’expérience humaine dans son ensemble.
Pour les détracteurs de la déconstruction, elle est une vision du monde NIHILISTE.
Plus que de « déconstruction », c’est de « destruction » dont il s’agit.
D’ailleurs, « destruction » est le premier mot auquel Derrida a pensé,
en s’inspirant de Heidegger, pour labelliser sa perspective intellectuelle.
Mais « destruction », c’est trop violent. Alors Derrida lui préfère le
terme « déconstruction ». Et il n’imagine pas, quand il
vérifie le sens du mot dans le dictionnaire au milieu des années 1960, que ce terme inspirera
trente ans plus tard une mode culturelle, au point de s’immiscer dans les conversations
de gens qui n’ont jamais lu une seule ligne de Derrida, ni même bien souvent de philosophie.
Au bout du compte, la trouvaille de Derrida lui échappe ; elle n’a plus le
sens qu’elle avait pour lui. C’est quoi, la déconstruction,
pour Derrida ? Pour faire simple, c’est la démarche
intellectuelle qui montre que les produits de la pensée n’ont jamais un sens stable.
Au départ, la déconstruction n’est QU’UN des concepts de Derrida — mais c’est le concept
qui va devenir viral, au point que la pensée de Derrida sera RÉDUITE à la déconstruction.
Or, le succès de ce concept est étroitement lié à LA VIE de son auteur.
Je vais donc vous raconter 10 anecdotes révélatrices du destin de Derrida.
Nous sommes un matin d’octobre 1942. Derrida a 12 ans.
Le jour de la rentrée scolaire, il est convoqué par le surveillant général du lycée.
L’administrateur lui dit : « Tu vas rentrer chez toi, mon petit,
tes parents recevront un mot. » Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Eh bien Derrida est un enfant juif en Algérie — or, le pourcentage de Juifs admis dans les classes
algériennes vient d’être abaissé de 14 à 7 %. Pour respecter cette nouvelle règle,
son lycée doit l’exclure. Cette exclusion traumatise
le Derrida de 12 ans. Il aura dès lors une scolarité
perturbée en Algérie. Il intègre un lycée ouvert par les
enseignants juifs expulsés de la fonction publique, et le chaos ambiant lui permet
de sécher les cours sans conséquences. Au cours des années suivantes, il s’intéresse
plus à la guerre et au football qu’aux matières qu’on lui enseigne.
Lorsqu’il est présent au lycée, il y crée des problèmes.
Derrida décrira son adolescence comme celle d’un « petit voyou » — mais c’est exagéré.
Une dimension de son adolescence plus importante dans son destin,
c’est qu’il est un grand liseur. Il s’est mis sérieusement à la littérature
depuis que son prof de français de sixième lui a transmis sa passion de Gide.
La famille de Derrida, qui appartient à la classe moyenne, a une bibliothèque modeste, donc Derrida
dépense tout son argent de poche en livres. Et il les dévore pendant des heures,
enfermé dans sa chambre. Il lit Gide, bien sûr,
mais aussi Rousseau et Nietzsche. C’est comme ça qu’il se constitue une
culture littéraire, presque en autodidacte. Il se passionne également pour la vie littéraire,
qu’il suit grâce aux revues et aux suppléments littéraires.
Il s’essaie même à la poésie. C’est bien beau, tout ça, mais ça ne
fait pas de lui un bon élève. Au contraire, ça le détourne de la réussite scolaire.
En juin 1947, il rate le bac — qui était à l’époque un VÉRITABLE examen, un examen difficile,
et non pas un rite initiatique — donc Derrida rate le bac en juin 1947,
mais il réussit la session de septembre après avoir bossé comme un fou pendant tout l’été.
Comme beaucoup de jeunes qui aiment les lettres, il admire Sartre,
et c’est le modèle de Sartre qui lui inspire le désir de combiner la
littérature et la philosophie. J’ai d’ailleurs publié une vidéo
sur Sartre, si ça vous intéresse. Donc le Derrida de 18 ans rêve de combiner la
littérature et la philosophie comme Sartre. Ça tombe bien, c’est ce que permet l’hypokhâgne
(la prépa littéraire), d’après la promotion qu’en fait le prof de prépa d’Albert
Camus à la radio. Derrida décide alors
de tenter sa chance en hypokhâgne. Nous sommes en 1952, la veille des écrits
du concours de l’École normale supérieure, la grande école qui forme l’élite littéraire de
la nation, et par laquelle est passée la star intellectuelle de l’époque,
le modèle de Derrida… SARTRE. La veille du concours, le Derrida
de 21 ans ne parvient pas à dormir. Il est super angoissé parce que c’est… LA
TROISIÈME FOIS qu’il passe le concours ! Un nouvel échec serait dramatique,
parce que les portes de Normale Sup’ se fermeraient définitivement pour lui.
Deux ans plus tôt, il était arrivé au concours si fatigué qu’il s’était
endormi pendant les épreuves ! Il avait pourtant travaillé comme Sartre,
son modèle, en se bourrant de Maxiton, une amphétamine alors en vente libre.
Sauf que la drogue a aggravé ses problèmes de sommeil.
L’année suivante, à sa deuxième tentative, Derrida n’a toujours pas compris que les produits dopants
le handicapent plus qu’ils ne l’aident. Gavé d’amphétamines et de somnifères pendant
la période de révisions, il arrive au concours dans un état physique et mental lamentable,
au bord de l’effondrement nerveux. Il rend copie blanche à la première épreuve,
ce qui le contraint à abandonner le concours. En fait, le problème, c’est l’internat.
Derrida a fait une première année de prépa en Algérie.
Alors, en se familiarisant avec le concours de Normale Sup’,
il comprend qu’il n’aura aucune chance s’il n’est pas dans une bonne prépa de métropole.
Il est alors accepté à Louis-le-Grand, la prépa de… Sartre.
Sauf que les conditions de vie de l’internat sont terribles par rapport à celles que Derrida
avait en Algérie : froid, manque d’hygiène, nourriture médiocre, absence d’intimité.
Le Derrida de 19-20 ans dort mal, déprime, et tombe souvent malade.
Heureusement qu’il a de bons amis. La deuxième année de prépa à Louis-le-Grand,
il fait un burn-out, après quoi il se trouve une chambre dans Paris.
C’est trop tard pour aborder sereinement sa deuxième candidature au concours,
mais avoir quitté l’internat lui permettra de travailler bien plus efficacement lors de sa
quatrième et dernière année de prépa. Il essaie de ne pas abuser du Maxiton
lors des révisions. La veille du concours,
il fait encore une insomnie, comme les fois précédentes ; mais cette fois-ci il est accompagné
par les deux vieilles dames qui lui louent sa chambre, et elles lui font des tisanes.
Il finit par s’endormir. Et cette fois-ci… il réussit
enfin les écrits. Puis les oraux. Derrida intègre donc l’École normale supérieure
après 4 ANNÉES DE PRÉPA ! Le double de ce qu’il
a fallu à Sartre ou Aron. Mais Derrida, lui, est TRAUMATISÉ
par les épreuves et les concours. Il est toujours terriblement angoissé, ce qui
détruit ses performances intellectuelles. Il a d’abord raté le bac,
comme je vous l’ai raconté. Ensuite, il a beau être un des
plus brillants élèves de la prépa littéraire de Louis-le-Grand — brillant au point d’impressionner
les autres préparationnaires — il faut qu’il s’y reprenne à trois fois pour finalement réussir le
concours de Normale Sup’. Et rebelote en 1955 avec…
l’agrégation de philo ! Un médecin lui prescrit un
composé d’amphétamines et de somnifères aux résultats catastrophiques.
Derrida est pris d’incontrôlables tremblements lors de la 3ème épreuve écrite,
ce qui l’empêche de la terminer. Il est quand même admissible grâce
à ses bons résultats aux autres épreuves — mais il rate l’oral.
Il réussit péniblement l’agrégation l’année suivante.
Toujours handicapé par son angoisse des concours, il n’a pu obtenir que des résultats médiocres,
pas à la hauteur des qualités intellectuelles qu’on lui connaît à Normale Sup’.
Son parcours difficile et son angoisse des concours laisseront à Derrida un
sentiment d’incompatibilité à l’égard du système académique français.
D’ailleurs, il sera un peu un « mal aimé » de l’Université française.
En revanche, Normale Sup devient sa maison. Agrégé, Derrida est aussitôt nommé « caïman » de
philosophie, c’est-à-dire préparateur des candidats à l’agrégation,
en binôme avec le légendaire caïman de l’école qui est devenu son ami proche,
et qui deviendra le philosophe marxiste le plus célèbre du monde, ALTHUSSER.
Derrida sera aussi prof à Normale Sup, et il y restera, en tout, plus de 30 ans.
Nous sommes en 1963. Derrida a 32 ans. Les Presses universitaires de France
publient L’origine de la géométrie du philosophe allemand du tournant du XXe siècle Husserl.
Et on peut lire sous le titre « traduction et introduction de Jacques Derrida ».
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