0:00
Nous sommes en 1998. Les États-Unis
sont en plein Monicagate,
0:06
du nom de la stagiaire de la Maison-Blanche
Monica Lewinsky, avec laquelle le président
0:13
Bill Clinton admet avoir eu ce qu’il
appelle une « relation inconvenante ».
0:20
Accusé d’avoir menti sous serment, le
président est interrogé par un grand jury.
0:26
Alors ses conseillers en communication lui
recommandent une tactique rhétorique inspirée
0:33
par la théorie de la déconstruction de
Derrida : le verbe « être » n’a pas UN
0:39
SEUL sens fixe ; il peut être interprété de
plein de manières différentes.
0:45
Et si on retient certaines de ces
interprétations, eh bien Clinton
0:51
n’a pas menti en niant avoir eu des relations
sexuelles avec la stagiaire de 22 ans.
0:57
Clinton applique la tactique
de la déconstruction en lâchant
1:02
une réponse qui deviendra célèbre :
« It depends on what the meaning of the word "is"
1:08
is. »
En français, ça donne :
1:11
« Vous avez menti, Monsieur le président ? » «
Cela dépend du sens du mot "être". »
1:25
Le langage est effectivement la dimension
emblématique de la déconstruction intellectuelle
1:31
lancée par Derrida à la fin du XXe siècle.
Pour Derrida, les mots n’ont pas un sens fixe
1:38
ou définitif, ce qui remet en question
la possibilité même de la vérité.
1:44
Mais la déconstruction atteint
encore d’autres dimensions :
1:49
elle remet en cause les grands concepts
de la pensée occidentale traditionnelle,
1:55
la culture politique de l’Occident, ou encore, par
l’influence de Derrida sur la pensée féministe,
2:03
les relations entre les sexes.
La déconstruction n’atteint donc pas
2:08
seulement le langage, mais l’expérience
humaine dans son ensemble.
2:13
Pour les détracteurs de la déconstruction,
elle est une vision du monde NIHILISTE.
2:19
Plus que de « déconstruction », c’est
de « destruction » dont il s’agit.
2:24
D’ailleurs, « destruction » est le
premier mot auquel Derrida a pensé,
2:29
en s’inspirant de Heidegger, pour labelliser
sa perspective intellectuelle.
2:35
Mais « destruction », c’est trop violent.
Alors Derrida lui préfère le
2:40
terme « déconstruction ».
Et il n’imagine pas, quand il
2:44
vérifie le sens du mot dans le dictionnaire au
milieu des années 1960, que ce terme inspirera
2:53
trente ans plus tard une mode culturelle,
au point de s’immiscer dans les conversations
2:59
de gens qui n’ont jamais lu une seule ligne de
Derrida, ni même bien souvent de philosophie.
3:07
Au bout du compte, la trouvaille de
Derrida lui échappe ; elle n’a plus le
3:13
sens qu’elle avait pour lui.
C’est quoi, la déconstruction,
3:16
pour Derrida ?
Pour faire simple, c’est la démarche
3:20
intellectuelle qui montre que les produits de
la pensée n’ont jamais un sens stable.
3:27
Au départ, la déconstruction n’est QU’UN des
concepts de Derrida — mais c’est le concept
3:34
qui va devenir viral, au point que la pensée de
Derrida sera RÉDUITE à la déconstruction.
3:41
Or, le succès de ce concept est étroitement
lié à LA VIE de son auteur.
3:49
Je vais donc vous raconter 10 anecdotes
révélatrices du destin de Derrida.
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Nous sommes un matin d’octobre
1942. Derrida a 12 ans.
4:03
Le jour de la rentrée scolaire, il est convoqué
par le surveillant général du lycée.
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L’administrateur lui dit : « Tu
vas rentrer chez toi, mon petit,
4:13
tes parents recevront un mot. »
Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
4:17
Eh bien Derrida est un enfant juif en Algérie —
or, le pourcentage de Juifs admis dans les classes
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algériennes vient d’être abaissé de 14 à 7 %.
Pour respecter cette nouvelle règle,
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son lycée doit l’exclure.
Cette exclusion traumatise
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le Derrida de 12 ans.
Il aura dès lors une scolarité
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perturbée en Algérie.
Il intègre un lycée ouvert par les
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enseignants juifs expulsés de la fonction
publique, et le chaos ambiant lui permet
4:51
de sécher les cours sans conséquences.
Au cours des années suivantes, il s’intéresse
4:57
plus à la guerre et au football qu’aux
matières qu’on lui enseigne.
5:01
Lorsqu’il est présent au lycée,
il y crée des problèmes.
5:05
Derrida décrira son adolescence comme celle
d’un « petit voyou » — mais c’est exagéré.
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Une dimension de son adolescence
plus importante dans son destin,
5:17
c’est qu’il est un grand liseur.
Il s’est mis sérieusement à la littérature
5:23
depuis que son prof de français de sixième
lui a transmis sa passion de Gide.
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La famille de Derrida, qui appartient à la classe
moyenne, a une bibliothèque modeste, donc Derrida
5:36
dépense tout son argent de poche en livres.
Et il les dévore pendant des heures,
5:42
enfermé dans sa chambre.
Il lit Gide, bien sûr,
5:46
mais aussi Rousseau et Nietzsche.
C’est comme ça qu’il se constitue une
5:52
culture littéraire, presque en autodidacte.
Il se passionne également pour la vie littéraire,
5:58
qu’il suit grâce aux revues et
aux suppléments littéraires.
6:02
Il s’essaie même à la poésie.
C’est bien beau, tout ça, mais ça ne
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fait pas de lui un bon élève. Au contraire,
ça le détourne de la réussite scolaire.
6:12
En juin 1947, il rate le bac — qui était à
l’époque un VÉRITABLE examen, un examen difficile,
6:21
et non pas un rite initiatique —
donc Derrida rate le bac en juin 1947,
6:28
mais il réussit la session de septembre après
avoir bossé comme un fou pendant tout l’été.
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Comme beaucoup de jeunes qui aiment
les lettres, il admire Sartre,
6:39
et c’est le modèle de Sartre qui
lui inspire le désir de combiner la
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littérature et la philosophie.
J’ai d’ailleurs publié une vidéo
6:49
sur Sartre, si ça vous intéresse.
Donc le Derrida de 18 ans rêve de combiner la
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littérature et la philosophie comme Sartre.
Ça tombe bien, c’est ce que permet l’hypokhâgne
7:02
(la prépa littéraire), d’après la promotion
qu’en fait le prof de prépa d’Albert
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Camus à la radio.
Derrida décide alors
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de tenter sa chance en hypokhâgne.
Nous sommes en 1952, la veille des écrits
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du concours de l’École normale supérieure,
la grande école qui forme l’élite littéraire de
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la nation, et par laquelle est passée
la star intellectuelle de l’époque,
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le modèle de Derrida… SARTRE.
La veille du concours, le Derrida
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de 21 ans ne parvient pas à dormir.
Il est super angoissé parce que c’est… LA
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TROISIÈME FOIS qu’il passe le concours !
Un nouvel échec serait dramatique,
7:50
parce que les portes de Normale Sup’ se
fermeraient définitivement pour lui.
7:55
Deux ans plus tôt, il était arrivé
au concours si fatigué qu’il s’était
8:01
endormi pendant les épreuves !
Il avait pourtant travaillé comme Sartre,
8:06
son modèle, en se bourrant de Maxiton,
une amphétamine alors en vente libre.
8:12
Sauf que la drogue a aggravé ses
problèmes de sommeil.
8:16
L’année suivante, à sa deuxième tentative, Derrida
n’a toujours pas compris que les produits dopants
8:23
le handicapent plus qu’ils ne l’aident.
Gavé d’amphétamines et de somnifères pendant
8:29
la période de révisions, il arrive au concours
dans un état physique et mental lamentable,
8:36
au bord de l’effondrement nerveux.
Il rend copie blanche à la première épreuve,
8:42
ce qui le contraint à abandonner le concours.
En fait, le problème, c’est l’internat.
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Derrida a fait une première
année de prépa en Algérie.
8:52
Alors, en se familiarisant avec
le concours de Normale Sup’,
8:57
il comprend qu’il n’aura aucune chance s’il
n’est pas dans une bonne prépa de métropole.
9:03
Il est alors accepté à Louis-le-Grand,
la prépa de… Sartre.
9:08
Sauf que les conditions de vie de l’internat
sont terribles par rapport à celles que Derrida
9:14
avait en Algérie : froid, manque d’hygiène,
nourriture médiocre, absence d’intimité.
9:21
Le Derrida de 19-20 ans dort mal,
déprime, et tombe souvent malade.
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Heureusement qu’il a de bons amis.
La deuxième année de prépa à Louis-le-Grand,
9:33
il fait un burn-out, après quoi il se
trouve une chambre dans Paris.
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C’est trop tard pour aborder sereinement
sa deuxième candidature au concours,
9:43
mais avoir quitté l’internat lui permettra de
travailler bien plus efficacement lors de sa
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quatrième et dernière année de prépa.
Il essaie de ne pas abuser du Maxiton
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lors des révisions.
La veille du concours,
9:57
il fait encore une insomnie, comme les fois
précédentes ; mais cette fois-ci il est accompagné
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par les deux vieilles dames qui lui louent sa
chambre, et elles lui font des tisanes.
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Il finit par s’endormir.
Et cette fois-ci… il réussit
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enfin les écrits. Puis les oraux.
Derrida intègre donc l’École normale supérieure
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après 4 ANNÉES DE PRÉPA !
Le double de ce qu’il
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a fallu à Sartre ou Aron.
Mais Derrida, lui, est TRAUMATISÉ
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par les épreuves et les concours.
Il est toujours terriblement angoissé, ce qui
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détruit ses performances intellectuelles.
Il a d’abord raté le bac,
10:39
comme je vous l’ai raconté.
Ensuite, il a beau être un des
10:43
plus brillants élèves de la prépa littéraire de
Louis-le-Grand — brillant au point d’impressionner
10:50
les autres préparationnaires — il faut qu’il s’y
reprenne à trois fois pour finalement réussir le
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concours de Normale Sup’.
Et rebelote en 1955 avec…
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l’agrégation de philo !
Un médecin lui prescrit un
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composé d’amphétamines et de somnifères
aux résultats catastrophiques.
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Derrida est pris d’incontrôlables
tremblements lors de la 3ème épreuve écrite,
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ce qui l’empêche de la terminer.
Il est quand même admissible grâce
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à ses bons résultats aux autres
épreuves — mais il rate l’oral.
11:25
Il réussit péniblement
l’agrégation l’année suivante.
11:29
Toujours handicapé par son angoisse des concours,
il n’a pu obtenir que des résultats médiocres,
11:36
pas à la hauteur des qualités intellectuelles
qu’on lui connaît à Normale Sup’.
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Son parcours difficile et son angoisse
des concours laisseront à Derrida un
11:47
sentiment d’incompatibilité à l’égard
du système académique français.
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D’ailleurs, il sera un peu un « mal
aimé » de l’Université française.
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En revanche, Normale Sup devient sa maison.
Agrégé, Derrida est aussitôt nommé « caïman » de
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philosophie, c’est-à-dire préparateur
des candidats à l’agrégation,
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en binôme avec le légendaire caïman de
l’école qui est devenu son ami proche,
12:17
et qui deviendra le philosophe marxiste
le plus célèbre du monde, ALTHUSSER.
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Derrida sera aussi prof à Normale Sup, et
il y restera, en tout, plus de 30 ans.
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Nous sommes en 1963. Derrida a 32 ans.
Les Presses universitaires de France
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publient L’origine de la géométrie du philosophe
allemand du tournant du XXe siècle Husserl.
12:48
Et on peut lire sous le titre « traduction
et introduction de Jacques Derrida ».