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Hildegarde de Bingen : la fillette qui voyait une lumière que personne d'autre ne voyait

1:15:301,386 summary words · ~7 min readFrenchBy Voyages EndormisTranscribed Aug 12, 2026
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Summary

Hildegarde de Bingen s'est imposée au XIIe siècle comme une théologienne, compositrice, guérisseuse et prédicatrice majeure en transformant des visions éveillées et une posture de radicale humilité en une autorité spirituelle et intellectuelle inédite pour une femme de son temps.

Elle offre un modèle historique où mysticisme, écologie vitaliste (la viridité) et création artistique fusionnent pour subvertir les structures de pouvoir ecclésiastiques médiévales sans rompre ostensiblement avec elles.

Section summaries

0:00-5:42

Introduction et Cadre Historique du XIIe Siècle

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La séquence introduit l'enfance mystérieuse d'Hildegarde de Bingen dans la vallée du Rhin et brosse le tableau de l'Europe médiévale du XIIe siècle. Le récit détaille l'univers du scriptorium, le travail méticuleux sur parchemin et le rôle central des monastères comme uniques refuges d'étude et de vie de l'esprit pour les femmes. La naissance d'Hildegarde vers 1098 dans une famille de petite noblesse et sa condition de cadette maladive préparent sa consécration religieuse sous forme de dîme familiale.

  • Le monastère représentait au XIIe siècle la seule voie d'accès à la culture écrite et musicale pour les femmes.
  • Hildegarde fut confiée à l'Église dès l'enfance au titre de dîme spirituelle d'une famille de dix enfants.

Pose une ambiance narrative immersive et fixe le cadre sociohistorique du monachisme médiéval.

5:42-13:18

Réclusion au Mont Saint-Disibod et Phénoménologie Visuelle

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Enfermée dès l'âge de sept ans auprès de la recluse Jutta de Sponheim au Mont Saint-Disibod, la jeune fille grandit dans une cellule attenante au monastère masculin de règle bénédictine. Elle y apprend les psalmodies, le latin, le chant et le psaltérion tout en cachant ses visions d'une 'lumière vivante' perçue les yeux ouverts. La section aborde la spécificité phénoménologique de ses perceptions conscientes superposées au monde réel et mentionne l'hypothèse médicale moderne des auras migraineuses.

  • Ses visions se déroulaient en pleine conscience lucide et non en état de transe extatique ou de sommeil.
  • La pratique assidue du psaltérion et du plain-chant en réclusion a forgé sa sensibilité musicale.

Essentiel pour comprendre la nature particulière de son expérience mystique et sa formation initiale.

13:18-22:48

Élection comme Magistra, Épiphanie de 1141 et Rédaction du Scivias

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Après la mort de Jutta en 1136, Hildegarde devient la maîtresse de la communauté féminine. À l'âge de 42 ans, une vision de feu céleste lui intime l'ordre d'écrire ce qu'elle voit, provoquant chez elle une crise d'angoisse et une paralysie somatique. Aidée du moine Volmar et de la moniale Richardis, elle surmonte ses doutes et rédige le *Scivias* (*Connais les voies*), un ouvrage cosmique de 26 visions illustré d'enluminures complexes, dont la fameuse représentation de l'univers en forme d'œuf.

  • L'ordre de transcrire ses visions a déclenché une crise somatique résolue uniquement par l'acte d'écriture.
  • Le *Scivias* propose une cosmologie intégrée comparant l'univers à un œuf maintenu par le feu divin.

Crucial car il s'agit du tournant théologique et littéraire majeur de la vie d'Hildegarde.

22:48-30:24

Reconnaissance Papale et Fondations d'Autonomie (Rupertsberg)

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Inquiète des accusations de présomption, Hildegarde consulte Bernard de Clairvaux puis obtient la confirmation de la validité de ses écrits par le pape Eugène III lors du concile de Trèves. Fort de sa renommée de 'Sibylle du Rhin', elle décide de briser la tutelle des moines de Disibodenberg pour fonder son propre monastère indépendant au Rupertsberg près de Bingen, puis un second à Aibingen. Malgré l'opposition de l'abbé Kuno, elle s'impose et fait équiper le nouveau site de commodités modernes comme des canalisations d'eau.

  • L'approbation d'Eugène III au concile de Trèves lui apporte l'aval institutionnel de l'Église.
  • La fondation du Rupertsberg concrétise une quête d'autonomie gouvernementale et spatiale féminine.

Démontre l'affirmation politique d'Hildegarde face au pouvoir monastique masculin.

30:24-41:48

Esthétique Musicale, Théologie de la Viridité et Ordo Virtutum

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Cette section analyse la composition musicale d'Hildegarde, caractérisée par des mélodies aux sauts d'intervalles audacieux et des ambitus très larges breaking avec le grégorien traditionnel. Sa théologie s'articule autour du concept de *viriditas* (la force verte de la vie divinement infusée). Elle compose *Ordo Virtutum*, le plus ancien drame liturgique conservé, où les vertus chantent la rédemption de l'âme tandis que le diable est privé de chant et réduit à des cris discordants.

  • La *viriditas* désigne l'énergie sacrée de germination présente dans la nature, la santé et l'esprit.
  • Dans *Ordo Virtutum*, le diable est privé de mélodie, incarnant l'absence d'harmonie ontologique du mal.

Section théoriquement la plus riche sur sa philosophie de l'art, de la nature et du son.

41:48-47:30

Médecine Botanique, Théorie des Humeurs et Écologie de la Santé

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Observation méthodique du jardin des simples, Hildegarde consigne le savoir médical médiéval dans *Physica* et *Causae et Curae*. S'appuyant sur la théorie classique des quatre humeurs, elle prône la modération, la consommation d'épeautre, l'usage des herbes (fenouil, sauge) et l'équilibre psychosomatique. Son approche refuse de séparer la santé du corps de la paix de l'âme, prônant une mesure stricte qui rejette les mortifications excessives.

  • Son approche médicale combine observation empirique des plantes et équilibre humoral des fluides corporels.
  • Elle valorise la modération vitale au détriment des ascèses monastiques destructrices pour le corps.

Expose la facette scientifique et naturaliste de son œuvre, utile mais plus descriptive.

47:30-55:06

Diplomatie Épistolaire, Confrontation Impériale et Prédication

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Hildegarde entretient une vaste correspondance avec les souverains et prélats de son époque, usant d'un ton prophétique direct pour réprimander les fautes des grands. Elle admoneste l'empereur Frédéric Barberousse lors de son schisme contre la papauté. En outre, elle accomplit l'acte exceptionnel pour une femme de son temps d'entreprendre quatre tournées de prédication publique devant le clergé et le peuple dans de nombreuses villes germaniques (Cologne, Trèves, Würzburg).

  • Elle a exercé une autorité prophétique directe sur Frédéric Barberousse et le haut clergé.
  • Elle fut l'une des rares femmes du XIIe siècle autorisées à prêcher publiquement dans les cathédrales.

Illustre le rayonnement politique exceptionnel et la transgression des rôles de genre par Hildegarde.

55:06-1:04:36

Dernières Œuvres, Crise de l'Interdit de Mayence et Mort

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Après la rédaction du *Livre des œuvres divines* (qui replace l'homme au centre du cosmos), Hildegarde affronte l'épreuve du deuil (départ et mort de Richardis, décès de Volmar). À la fin de sa vie, elle refuse de déterrer un excommunié réconcilié réclamé par les autorités de Mayence, effaçant la tombe de ses propres mains. En punition, son monastère subit l'interdit de chanter la messe ; elle rédige alors une lettre magistrale défendant le chant comme nécessité vitale avant de mourir en 1179 à 81 ans.

  • Le *Livre des œuvres divines* formalise le parallèle rigoureux entre microcosme humain et macrocosme.
  • Sa résistance à l'autorité ecclésiastique de Mayence affirme la primauté de la conscience morale et du chant divin.

Raconte l'acte ultime d'insoumission éthique d'Hildegarde en faveur du chant liturgique.

1:04:36-1:14:06

Canonisation Tardive, Doctorat de l'Église et Postérité Contemporaine

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La narrative conclut sur la trajectoire de sa mémoire historique. Proclamée Sainte et Docteur de l'Église universelle par le pape Benoît XVI en 2012, Hildegarde connaît une redécouverte mondiale grâce à la retranscription et l'enregistrement de ses partitions médiévales. Sa musique et sa pensée écologique résonnent aujourd'hui comme une recherche d'apaisement et d'harmonie temporelle.

  • Benoît XVI lui a décerné en 2012 le titre rare de Docteur de l'Église.
  • La redécouverte moderne de ses parchemins musicaux a transformé ses pièces en références d'écoute contemporaines.

Synthèse hagiographique et réception moderne, idéale pour clore le récit.

Key points

  • La Viridité (Viriditas) comme Sève Cosmique et Théologie Vitaliste — Hildegarde théorise la viridité comme une force vitale verte infusée par le divin dans toute la création, liant la régénération de la nature à la fertilité spirituelle et à la santé du corps.
  • La Phénoménologie de la Lumière Vivante — Contrairement aux mystiques extatiques classiques, Hildegarde percevait ses visions en pleine conscience, les yeux ouverts, superposant la clarté divine à la réalité sensible ordinaire sans perte de contact avec le monde.
  • Ontologie de la Musique et Déni du Chant au Mal — Dans son drame *Ordo Virtutum*, Hildegarde réserve la mélodie aux vertus et réduit le diable au cri rauque sans musique, faisant du chant la condition intrinsèque de l'harmonie cosmique et du salut.
  • Subversion Politique par l'Autodépréciation Stratégique — En se qualifiant constamment de 'pauvre femme ignorante', Hildegarde attribuait l'intégralité de sa parole à la Lumière Vivante, ce qui lui octroyait un mandat prophétique supérieur à l'autorité des évêques et empereurs.
une clarté ardente vint du ciel ouvert et traversa tout son cerveau, et embrasa tout son cœur et toute sa poitrine Raconteur / Hildegarde de Bingen
la symphonie de l'harmonie des révélations célestes Raconteur / Hildegarde de Bingen

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Il y avait, dans une vallée de Germanie où le Rhin roule ses eaux lentes et grises, une petite fille qui voyait une lumière que personne d'autre ne voyait. Ce n'était pas la clarté du jour, ni la flamme d'une lampe, ni le reflet du soleil sur la rivière. C'était, disait-elle bien plus tard, une lumière vivante, une clarté douce et immense, qui ne projetait aucune ombre et qui semblait respirer au fond de son âme. Elle était si jeune quand cela lui arriva la première fois.

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qu'elle crut longtemps que tous les enfants du monde portaient en eux cette même lueur, et elle n'osa d'abord en parler à personne, comme on garde un secret trop beau pour être dit. Cet enfant frêle, souvent malade, la dernière d'une nombreuse fratrie, deviendrait pourtant l'une des voix les plus écoutées de son siècle. Des papes liraient ses lettres, un empereur la recevrait, des évêques solliciteraient son conseil.

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et sa musique née affirmait elle de cette lumière même traverserait huit siècles pour venir doucement jusqu'à vous ce soir imaginez un instant une salle basse aux murs de pierre quelque part sur une colline au bord du fleuve dehors la nuit est tombée sur les forêts et sur les vignes à l'intérieur une seule chandelle brûle posée sur une table de bois usée par les coudes et par les années

1:30

Sa flamme tremble un peu, et cette lumière fragile suffit à faire danser les lettres sur une page de parchemin. Une femme est penchée là, la plume à la main, entourée du silence épais des choses endormies. On appelle ce lieu le scriptorium, l'atelier où l'on écrit, où l'on copie, où l'on enlumine, c'est-à-dire où l'on part les livres de couleur et d'or, l'encre sans le fer et la noix de galle.

2:01

Le parchemin sent la peau et la craie. Et tandis que la main trace ses signes patients, on entend, venant de plus loin, sous les voûtes de la chapelle voisine, un chant qui s'élève. C'est une seule ligne de voix, sans accompagnement, sans tambour, sans rien qui pèse, une mélodie qui monte et qui monte encore, comme une fumée dansant, comme une prière qui aurait pris la forme du son.

2:30

Ce chant, personne avant cette femme ne l'avait écrit tout à fait ainsi. Il s'étire, il s'envole, il retombe avec une douceur qui donne envie de fermer les yeux. Bienvenue dans ce récit du soir. Installez-vous confortablement, baissez la lumière autour de vous et laissez le calme entrer peu à peu.

2:54

Si ces histoires tranquilles vous accompagnent volontiers vers le sommeil, vous pouvez aimer cette vidéo et vous abonner à la chaîne, tout doucement, avant de vous laisser glisser. Ce soir, nous suivons ensemble la longue vie d'Hildegarde de Bingen. L'ammonial mystique qui entendait, disait-elle, la musique des cieux.

3:15

Pour bien la suivre, il faut d'abord poser doucement le décor de son temps, car elle vécut il y a bien longtemps dans un monde très différent du nôtre, et pourtant traversé comme le nôtre par la recherche de la lumière et de la paix. C'était le XIIe siècle, une époque où l'Europe se couvrait peu à peu de ses grandes églises de pierres aux voûtes hautes, où les moines défrichaient les forêts, où les villes commençaient de renaître le long des fleuves et des routes.

3:41

On n'y connaissait ni l'horloge à aiguille, ni l'imprimerie, ni rien de ce qui nous entoure aujourd'hui. Les livres se copiaient à la main, un à un, patiemment, sur des pots d'agneaux ou de veaux préparés, tannés, grattés, que l'on appelait le parchemin. Une seule Bible pouvait demander des mois de travail et la peau de tout un troupeau. Le savoir se gardait dans les monastères, ces îlots de silence et d'études au milieu d'un monde rude, souvent violent, où la vie était brève et la mort familière.

4:13

Dans ce monde-là, prendre le voile, entrer au couvent, ce n'était pas seulement embrasser la prière, c'était aussi, pour bien des femmes, la seule voie qui mena au livre, à l'écriture, au chant, à une vie de l'esprit. Et c'est dans ce monde-là, au bord du Rhin, ce grand fleuve qui traverse toute la Germanie du sud au nord, qu'une petite fille reçut, disait-elle, le don de voir la lumière.

4:37

Elle naquit vers l'an 1098, dans une région de collines et de vignobles, non loin de la ville de Mayence, au cœur de ce que l'on nommait alors la Germanie. Ses parents appartenaient à la petite noblesse de ce pays, une famille assez pourvue de terres et de rangs pour vivre à l'aise, sans être parmi les plus grands. On raconte qu'elle fut la dernière d'une famille de dix enfants, la Benjamine, la plus petite, celle qui vient quand les autres sont déjà grands.

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Elle était de santé fragile, sujette au malaise, souvent alitée, et sa faiblesse même semblait, dans son enfance, l'ouvrir davantage à ce monde intérieur de lumière dont elle ne savait pas encore les mots. Selon la coutume de son temps, il arrivait qu'une famille nombreuse consacra l'un de ses enfants à Dieu comme on offre une part de sa récolte, une dîme, c'est-à-dire le dixième de ce que l'on possède. Ile-de-Garde fut cette part offerte.

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Toute jeune, alors qu'elle n'avait guère plus de sept ou huit ans, elle fut confiée à l'église, arrachée doucement à la maison de son enfance, pour être donnée à une vie de prière. On la mena sur une colline appelée le Mont de Saint-Dizibode, du nom d'un moine venu autrefois d'Irlande évangéliser ses terres. Là s'élevait un monastère d'hommes, une communauté de moines vivant selon la règle de Saint-Benoît, ce grand-père des moines d'Occident qui avait résumé toute une sagesse en une phrase simple.

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prier et travailler, donner à Dieu le meilleur de ses heures et de ses mains. À l'écart de cette communauté d'hommes vivait une petite recluse nommée Jutta, une jeune femme de haute naissance qui avait choisi de se retirer du monde. Être recluse, à cette époque, voulait dire vivre enfermée volontairement dans une cellule attenante à l'Église, une pièce que l'on ne quittait plus, où l'on passait ses jours à prier, à jeûner, à méditer,

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ne recevant nourriture et paroles que par une étroite fenêtre. C'est auprès de cette jouta, à peine plus âgée qu'elle, que la petite île de garde fut placée. On dit même que, lors de la cérémonie qui scella cette réclusion, on chanta les prières que l'on récite pour les défunts, comme si ces vivantes mouraient au monde pour ne plus vivre qu'à Dieu. Songez à ce que cela pouvait être pour une enfant que d'entrer ainsi dans une pièce close, sur une colline, au bord d'un fleuve,

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et de savoir qu'elle n'en sortirait plus. Prenez un instant pour vous représenter ce que fut ce commencement. Une petite fille de sept ans, à peine plus haute que la table où l'on posait les livres, séparée de sa mère et de son père, de ses frères et de ses sœurs, portée vers une colline nointaine pour y vivre le reste de ses jours. On peut imaginer la peur qui a dû l'étreindre, et aussi, peut-être, cet abandon confiant des enfants qui, ne pouvant rien changer à leur sort, s'ouvrent à ce qui vient.

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Elle qui portait déjà en elle sa lumière secrète entra donc dans ce silence de pierre comme dans un autre monde. La cellule des larres clues était sans doute une pièce sobre, close, attenante à l'église du monastère, avec une petite fenêtre par laquelle on pouvait suivre les offices et recevoir la communion, une autre par laquelle passer la nourriture, une dernière peut-être vers un jardin éclos, où l'on pouvait respirer un peu d'air et regarder pousser quelques herbes.

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Voilà l'espace où grandit celle qui, plus tard, écrirait sur l'univers entier, sur les astres et les vents, sur la verdeur de toute la création. Il y alla quelque chose d'émouvant, cette pensée immense née dans un espace si étroit, comme une graine qui, dans l'obscurité de la terre, prépare en secret un arbre tout entier. Et pourtant, ce n'était pas une prison de tristesse. Dans cette réclusion, Iota enseigna à la petite fille tout ce qu'elle savait.

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Elle lui a pris à lire, à réciter les psaumes, ces 150 chants du roi David qui rythment la prière des moines depuis les premiers siècles de l'Église. Elle lui a pris à chanter, à suivre la mélodie du plein chant, cette manière de chanter à une seule voix, sans harmonie compliquée, où toute la beauté tient dans la ligne pure du son.

9:00

On raconte qu'Hildegarde apprit à jouer d'un instrument à cordes que l'on appelait le psalterion, une sorte de petite harpe posée sur les genoux dont on pinçait les cordes du bout des doigts. Ainsi, dans le silence de cette cellule, l'enfant grandit entouré de prières et de musique, tandis que tout près, dans le monastère des hommes, un jeune moine nommé Volmar veillait sur cette petite communauté qui peu à peu s'agrandit.

9:27

car d'autres jeunes filles vinrent rejoindre Utah, attirées par sa réputation de sainteté, si bien que la cellule de la recluse devint avec les années un petit couvent de femmes vivant à l'ombre du monastère des moines. Toute cette enfance, Hildegarde l'a vécue en portant en elle son secret de lumière, car les visions ne l'avaient pas quitté. Elle voyait toujours, au sein d'elle-même, cette clarté qu'elle appellerait plus tard la lumière vivante,

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et parfois dans cette clarté, des formes, des images, des figures qui lui parlaient sans parole et lui enseignaient des choses qu'elle ne comprenait pas encore. Ce qui est remarquable, et ce qu'elle raconta elle-même avec beaucoup de soin bien des années après, c'est qu'elle ne voyait pas ces images en extase, les yeux fermés, ni dans le sommeil, ni dans des rêves. Elle disait les percevoir les yeux ouverts, en pleine conscience, tout en continuant à voir le monde ordinaire autour d'elle.

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La lumière ne se substituait pas au jour, elle se surimposait au jour, comme une transparence, comme une seconde vue posée sur la première. Elle pritrait tout l'habitude de se taire à ce sujet, ayant compris un jour, à la stupeur des autres, que ce qu'elle voyait n'était vu de personne. Alors elle apprit la discrétion, cette longue patience du silence, et elle garda pour elle, pendant des décennies, ce qui grondait doucement au fond de son âme.

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Ce qui frappe, quand on lit ses propres descriptions, c'est la sobriété et la précision avec lesquelles elle parlait de cette expérience si extraordinaire. Elle ne cherchait pas à en tirer gloire, bien au contraire.

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Elle répétait qu'elle était une pauvre créature, faible, ignorante, sans instruction, une simple femme, et que si des choses hautes lui étaient montrées, ce n'était pas à cause d'elle, mais malgré elle, par pure grâce, comme une lumière traverse une vitre sans que la vitre y soit pour rien. Cette humilité n'était pas une pause, elle traverse toutes ses lettres et tous ses livres.

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Elle avait, semble-t-il, une conscience aiguë du danger qu'il y aurait eu à s'attribuer à elle-même ce qu'elle croyait venir de Dieu, et cette conscience la préservait de l'orgueil autant qu'elle donnait à ses paroles leur autorité, car on sentait qu'elle ne parlait pas pour se faire valoir, mais parce qu'elle ne pouvait faire autrement. Elle décrivait la lumière ordinaire de ses visions, celle qu'elle nommait l'ombre de la lumière vivante, présente presque constamment, et plus rarement, au sein de cette clarté,

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une lumière plus intense encore, plus rare, plus bouleversante, qu'elle appelait la lumière vivante elle-même, et dont elle ressortait, disait-elle, rajeunie, comme lavée de toute tristesse. Les modernes ont beaucoup discuté de la nature de ces visions. Certains médecins d'aujourd'hui ont voulu y reconnaître les signes d'un mal particulier, ces migraines accompagnées d'auras lumineuses, de points scintillants, de figures géométriques qui dansent devant les yeux de ceux qui en souffrent.

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Et ils ont fait remarquer que les descriptions d'Ile-de-Garde, ces forteresses de lumière, ces étoiles tombantes, ces murailles étincelantes, rappelaient étrangement ces phénomènes. D'autres ont préféré s'en tenir à ce qu'elle affirmait elle-même, à savoir qu'il s'agissait d'un don de Dieu, d'une grâce reçue, et non d'une maladie subie. On ne tranchera pas ce soir ce débat que les siècles n'ont pas clos. Retenons seulement ceci, qui est certain.

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qu'hildegarde vécut toute sa vie avec cette expérience singulière qu'elle la décrivit avec une précision et une constance rares et qu'elle en tira non le trouble mais une oeuvre immense ordonnée lumineuse qui ferait d'elle l'une des grandes figures de son temps les années passèrent sur la colline de saint-dizibaud la petite recluse était devenue une jeune femme

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Vers l'âge de quatorze ou quinze ans, elle prononça ses voeux, revêtant l'habit démonial bénédictine, ses filles de Saint-Benoît vouées à la pauvreté, à la chasteté et à l'obéissance. Elle passait ses jours dans la prière commune, cet office que les moines chantent à heure fixe, se levant même au cœur de la nuit pour louer Dieu quand le reste du monde dort.

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puis reprenant leur chant à l'aube au milieu du jour au déclin de l'après-midi au soir et à la tombée de la nuit sept fois par jour disait la règle et une fois durant la nuit la voix des moines s'élevait ainsi pour que jamais sur la terre ne s'interrompit tout à fait la louange

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Hildegarde y prenait sa part, mêlant sa voix à celle de ses compagnes, apprenant par cœur, au fil des ans, ces mélodies anciennes que l'Église chantait depuis des générations. Et sans doute déjà, dans son cœur, d'autres mélodies commençaient de naître, qu'elle n'osait encore laisser sortir. Il faut se laisser bercer un moment par cette pensée de la vie qui fut la sienne, jour après jour, année après année, dans le lent balancement des heures.

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bien avant l'aube dans la nuit noire une cloche sonnait et les moniales se levaient de leur couche pour gagner la chapelle glacée et chanter les longues psalmodies de la nuit à la seule clarté de quelques lampes puis venait la prière du point du jour quand la lumière grise commençait de blanchir les vitraux

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Puis, tout au long de la journée, à intervalles réguliers, on quittait le travail pour revenir prier, la voix montant et retombant sur les mêmes psaumes que des générations de moines avaient chantées avant elles. Entre ces heures de prière, il y avait le travail, celui des mains et celui de l'esprit, le soin du jardin, la préparation des remèdes, la copie des livres, le tissage, la cuisine, l'accueil des hôtes et des malades. Il y avait aussi le silence.

15:32

Ce grand silence des monastères, gardé à certaines heures comme un trésor, où l'âme pouvait s'écouter et écouter Dieu. Et il y avait les saisons qui tournaient, l'hiver qui gelait l'eau des bassins, le printemps qui reverdissait les vignes, l'été lourd de chaleur, l'automne des vendanges, tandis que le fleuve, en contrebas, coulait toujours, indifférent et fidèle.

15:59

C'est dans cette régularité paisible, dans ce retour patient des mêmes gestes et des mêmes chants, qu'Hildegarde forgea son âme et mûrit, en secret, tout ce qu'elle donnerait plus tard au monde. Quand Jutta mourut, en l'an 1136, la petite communauté de femmes se tourna vers Hildegarde pour la choisir comme guide. Elle avait alors 38 ans.

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Ces compagnes l'élurent d'un même cœur pour être leur maîtresse, celle qui dirige, celle que l'on nomme en latin la magistra, l'enseignante, la mère de la communauté. Ce n'était pas encore le titre d'abbesse au plein sens du mot, car ces femmes restaient sous l'autorité de l'abbé qui gouvernait le monastère des hommes, mais c'était bien une charge de responsabilité, de soins, de gouvernement. Ils de gardes, l'enfant fragile, la benjamine offerte à Dieu,

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devenait la conductrice d'âme. Et c'est alors, dans les premières années de cette charge nouvelle, qu'un événement décisif vint bouleverser le cours patient de sa vie. Elle avait 42 ans, ou à peu près, lorsqu'un jour, comme elle le raconta plus tard avec des mots d'une gravité tremblante, une clarté ardente vint du ciel ouvert et traversa tout son cerveau, et embrasa tout son cœur et toute sa poitrine, non pas à la manière d'une flamme qui brûle,

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mais à la manière d'une chaleur qui réchauffe, comme le soleil réchauffe ce sur quoi il pose ses rayons. Et dans cet instant, dit-elle, elle comprit soudain le sens des Écritures, la profondeur des psaumes, des évangiles, des livres saints, non par l'étude, non par le raisonnement, mais comme si un voile s'était déchiré et qu'une intelligence lui était donnée d'en haut.

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En même temps, une voix, celle qu'elle attribuait au ciel, lui commandait de dire et d'écrire ce qu'elle voyait, de ne plus se taire, de ne plus cacher la lumière sous le boisseau. Or, c'est ici que se révèle toute la profondeur de cette femme, car sa première réaction ne fut pas l'orgueil, mais la crainte. Elle hésita, elle douta, elle craignit de se tromper, de mal dire, d'être jugée, moquée, prise pour folle ou pour orgueilleuse.

18:17

Elle tomba même malade, alitée par l'angoisse de désobéir à cet ordre intérieur autant que par la peur d'y obéir. Ce ne fut qu'après cette longue lutte, et sur les encouragements de ceux qui l'entouraient, qu'elle se décida enfin à écrire. Elle avait auprès d'elle le fidèle Volmar, ce moine qu'il avait connu enfant et qui devint son secrétaire, son confident, son ami de toute une vie.

18:41

C'était lui qu'elle dictait ce qu'elle voyait, et lui, patiemment, mettait en bon latin les paroles qui jaillissaient d'elle, corrigeant la grammaire sans jamais, assurait-il, toucher au sens ni au souffle. Une jeune moniale, du nom de Richardis, l'assistait aussi dans ce travail, et l'on peut imaginer ces heures passées ensemble, dans le scriptorium, à la lumière d'une chandelle, l'une parlant de ce qu'elle apercevait dans sa lumière vivante, l'autre traçant les lettres sur le parchemin.

19:11

Ainsi naquit, au long de dix années de labeur, le grand livre qui la ferait connaître. Elle l'intitula d'un mot qui signifie, en latin, « connaît les voies » ou « sache les chemins », comme un appel à découvrir les voies du Seigneur. Ce livre rassemblait 26 visions, chacune décrite avec minutie, puis expliquées, commentées, déployées.

19:34

On y voyait des montagnes de fer, des colonnes de lumière, des figures immenses représentant l'Église, des tours, des étoiles, des flammes, tout un monde d'images éclatantes que suivait de longues méditations sur Dieu, sur la création, sur l'homme, sur le salut, sur le combat de l'âme. Ce livre de vision ne fut pas seulement écrit, il fut aussi paré d'images.

20:02

On sait qu'un ensemble d'enluminures accompagnait le texte, des figures peintes de couleurs vives et rehaussées d'or et d'argent, qui cherchaient à donner à voir ce qu'ils de garde avaient vu. On y contemplait des flammes, des montagnes, des tours, des figures cosmiques, tout un monde d'images étranges et somptueuses.

20:25

Certains pensent qu'Hildegarde elle-même dirigea la réalisation de ces peintures, indiquant aux artistes ce qu'ils devaient représenter, afin que rien ne trahisse sa vision. Parmi ces images, il en est une qui a beaucoup frappé les esprits, celle où l'univers tout entier apparaît comme un grand œuf, ou plutôt comme une forme ovale entourée de feu, dans laquelle sont disposés les astres, les vents, les cercles des éléments, et au cœur de laquelle se tient la terre.

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Car Ile-de-Garde se représentait le cosmos comme un ensemble ordonné, enveloppé, tenu par la main de Dieu, où chaque chose avait sa place, du plus lointain des feux célestes jusqu'au plus humble des vents qui soufflent sur la terre. Elle voyait des correspondances partout, entre le grand monde de l'univers et le petit monde qu'est l'homme, persuadé que l'un reflétait l'autre, et que tout dans la création se répondait comme les notes d'un même accord.

21:24

Au fil de ses visions, elle méditait sur les grands mystères de la foi chrétienne, sur la création du monde, sur la chute des anges, sur la faute des premiers hommes, sur la venue du Christ et sur le salut promis. Elle enseignait, comme l'Église l'a toujours cru, que l'homme avait été créé pour la joie et pour l'harmonie, et qu'en se détournant de Dieu, il avait perdu quelque chose de cette clarté première.

21:51

Il y a chez elle une idée qui revient souvent et qui éclaire toute sa passion pour le chant. L'idée que le premier homme, dans le jardin, possédait une voix d'une pureté angélique, qu'il chantait de concert avec les anges la louange de Dieu, et qu'en tombant, il perdit cette voix admirable. La musique que les hommes font aujourd'hui ne serait qu'un pâle souvenir, un écho lointain de ce chant perdu.

22:16

mais un écho tout de même un fil ténu qui relie encore la terre au paradis voilà pourquoi pour elle faire de la musique n'était jamais un simple divertissement mais une manière de se souvenir de ce que nous avons été et de tendre vers ce que nous sommes appelés à redevenir mais hildegarde savait qu'une femme en ce temps-là ne pouvait faire connaître de telles visions sans risquer d'être accusée de présomption voire pire

22:44

Une religieuse qui prétendait recevoir des révélations et qui se mettait à enseigner, à commenter les Écritures, cela ne se voyait guère, et cela pouvait éveiller la méfiance. Elle chercha donc conseil et caution auprès d'un homme dont la réputation de sainteté rayonnait alors sur toute la chrétienté d'Occident, Bernard, l'abbé de Clairvaux, ce moine cistercien à la parole de feu que l'on écoutait d'éclouâtre au palais.

23:12

Elle lui écrivit, avec cette humilité qu'elle ne quitta jamais, se disant pauvre petite femme sans instruction, indigne, tremblante, et lui demandant s'il fallait parler ou se taire. Bernard lui répondit avec bienveillance, l'encourageant à reconnaître la grâce reçue et à y répondre avec humilité. Cette caution comptait, car Bernard était de ceux dont la vie pesait jusque dans les décisions les plus hautes de l'Église, et c'est bien jusqu'au sommet de l'Église que l'affaire remonta.

23:43

Il se trouva qu'en ces années, un concile se tenait dans la ville de Trèves, une assemblée d'évêques réunies autour du pape lui-même, Eugène, un pape qui avait été moine, disciple justement de ce Bernard de Clairvaux. On lui parla de cette moniale de la vallée du Rhin et de ses visions étranges. On lui apporta, dit-on, des pages du livre qu'elle avait commencé. Le pape en fit faire lecture devant l'assemblée, et il les jugea dignes de foi.

24:12

Bien plus, il encouragea Hildegarde à poursuivre son œuvre, lui donnant en quelque sorte l'aval de l'Église pour continuer d'écrire. Songez à ce que représentait un tel encouragement. Une femme, dans une petite communauté perdue sur une colline de Germanie, recevait la bénédiction du pape pour mettre par écrit ce qu'elle voyait. Du jour au lendemain, ou presque, sa réputation franchit les frontières de sa vallée.

24:40

On commença de parler d'elle dans les monastères, dans les cours, dans les évêchés. On l'appela bientôt la prophétesse du Rhin ou la Sibylle du Rhin, du nom de ces devineresses de l'Antiquité que l'on croyait inspirées, et ce surnom disait assez l'aura singulière qui l'entourait déjà de son vivant. Avec la renommée vint aussi le nombre. La petite communauté de femmes qui vivaient à l'ombre du monastère des hommes s'était agrandie, et l'espace y devenait étroit.

25:10

Hildegarde conçut alors un projet audacieux, presque scandaleux aux yeux de certains. Elle voulut quitter le monde saint d'Isibode, quitter la tutelle des moines et fonder son propre monastère, un lieu qui n'appartiendrait qu'à ses filles, où elles seraient pleinement abbesses et maîtresses.

25:31

Elle avait vu, disait-elle, dans une vision, le lieu où Dieu voulait qu'elle s'établisse, une colline située plus au nord, près de la ville de Bingen, à l'endroit où une rivière, la Na, vient se jeter dans le Rhin. On appelait cet endroit le Mont de Saint-Rupert, du nom d'un saint local que l'on y vénérait. L'abbé du monastère des hommes, un certain Kuno, s'opposa d'abord à ce départ, et l'on comprend pourquoi.

25:58

La présence d'une moniale aussi renommée attirait les visiteurs, les dons, le prestige. La laisser partir, c'était perdre tout cela. Mais Hildegarde t'a un bon. On raconte qu'elle tomba de nouveau gravement malade, paralysée, incapable de bouger, comme écrasée par la résistance qu'on lui opposait, et que sa maladie ne céda que lorsque l'abbé consentit enfin à la laisser partir. Ceux qui l'entouraient virent dans cette guérison soudaine un signe du ciel.

26:28

Ainsi, vers le milieu du XIIe siècle, Hildegarde s'en alla, emmenant avec elle une vingtaine de ses filles, environ dix-huit moniales, et le fidèle Volmar qui ne la quittait pas. Elles s'installèrent sur cette colline de Saint-Rupert dans des conditions d'abord rudes. Il fallut bâtir, défricher, aménager, tirer de l'eau, dresser des murs.

26:52

Les débuts furent difficiles, et certaines des jeunes filles, habituées peut-être à plus de confort dans l'ancien monastère, murmurèrent contre cette pauvreté nouvelle. Mais peu à peu, le monastère du Rupertsberg, la montagne de Rupert, prit forme et vit. On y installa, dit-on, des commodités remarquables pour l'époque, jusqu'à des canalisations amenant l'eau, ce qui n'était pas si commun.

27:19

La communauté prospéra, attirant de nombreuses vocations, tant et si bien que, des années plus tard, Ile-de-Garde fonderait encore un second monastère, de l'autre côté du Rhin, dans un lieu nommé Aibingen, pour accueillir toutes celles qui voulaient la rejoindre. Elle traversait alors le fleuve en barque, régulièrement, pour visiter cette seconde maison et veiller sur ses filles des deux rives.

27:43

La vie au monastère du Rupertsberg, une fois passées les premières années de dénuement, devint une vie de labeur ordonné et de louanges. Les moniales y priaient aux heures fixées, y travaillaient, y copiaient des livres, y soignaient les malades, y accueillaient les nombreux visiteurs qu'attirait la renommée de leur abbesse, car on venait de loin voir Hildegarde, ou lui demander conseil, ou seulement recevoir sa bénédiction.

28:11

Et il fallait faire à ces hôtes la place de l'hospitalité, qui était, dans la règle de Saint-Benoît, un devoir sacré. Chaque hôte devant être reçu, comme le Christ lui-même. On imagine ce monastère comme une petite ruche bourdonnante de vie sous ses dehors de silence, avec ses jardins où poussaient les herbes, ses ateliers, sa chapelle d'où montait le champ, et, quelque part, cette femme au centre de tout.

28:38

qui gouvernait avec fermeté et douceur, qui écrivait, qui composait, qui recevait, et qui, la nuit venue, retrouvait peut-être dans le silence de sa cellule la compagnie de sa lumière intérieure.

28:52

Plus tard, quand la communauté fut devenue trop nombreuse pour un seul lieu, elle fonda de l'autre côté du Rhin ce second monastère à Aibingen, et l'on raconte qu'elle traversait le fleuve régulièrement, deux fois par semaine dit-on, pour visiter ses filles de l'autre rive, montant dans la barque malgré son âge et malgré les eaux parfois grosses du grand fleuve.

29:14

Voilà donc cette femme devenue pleinement abaisse, à la tête de sa propre communauté, gouvernant, enseignant, priant, écrivant. Et c'est dans ces années de maturité que se déploya la part peut-être la plus étonnante de son génie, celle qui la rend aujourd'hui encore si proche de nous, si présente à nos oreilles, sa musique. Car Hildegarde ne fut pas seulement une visionnaire et une théologienne.

29:42

elle fut aussi compositrice et l'une des toutes premières dont nous connaissons le nom et dont l'œuvre nous est parvenue. Il faut bien mesurer ce que cela signifie. La plupart des chants du Moyen Âge nous sont arrivés anonymes, sans que l'on sache qui les avait composés, transmis de génération en génération comme un bien commun. Or, d'Hildegarde, nous possédons un ensemble de chants dont on peut dire, avec assurance, qu'elle en fut l'auteur, à la fois pour les paroles et pour les mélodies.

30:13

Elle réunit ces chants sous un titre magnifique, que l'on pourrait traduire par « la symphonie de l'harmonie des révélations célestes », autrement dit, l'accord des voix qui chantent ce que le ciel a révélé. Symphonie, ici, ne désigne pas l'orchestre que nous connaissons, mais l'idée même d'un chant qui sonne ensemble, un accord, une consonance. Sa musique ne ressemble à aucune autre.

30:45

Ceux qui l'écoutent aujourd'hui, sans même savoir de qui elle est, en sont souvent saisis, et il n'est pas rare d'entendre dire qu'elle semble venir d'ailleurs, d'un lieu à la fois très ancien et hors du temps.

30:57

là où le plein chant de son époque se tenait le plus souvent dans un ambitus resserré, c'est-à-dire dans un petit écart entre les notes les plus graves et les plus aigües, se mouvant prudemment par petits pas voisins, les mélodies d'Hildegarde s'élancent au contraire vers les hauteurs, franchissent de larges intervalles, montent d'un bond vers l'aigu, puis redescendent en longue vocalise, ces guirlandes de notes tenues sur une seule syllabe qui semblent ne jamais vouloir finir.

31:25

On dirait que ses lignes musicales cherchent à s'arracher de la terre, à imiter l'élan de l'âme vers Dieu, à dessiner dans le son ce qu'elle voyait dans sa lumière. Ses paroles, qu'elle écrivait elle-même, sont d'une poésie dense, foisonnante d'images, de fleurs, de verdure, de pierres précieuses, de lumière et de rosée.

31:45

Elle chantait la Vierge Marie comme une branche fleurie, comme l'aube resplendissante. Elle chantait les saints, les vertus, l'Esprit de Dieu comme un souffle qui verdit toute chose.

31:57

Car il faut dire un mot, et même plus qu'un mot, de cette idée qui traverse toute son œuvre et qu'elle nommait d'un beau terme latin la viridité, c'est-à-dire la verdeur, la force verte, la puissance de vie qui fait pousser l'herbe, verdir les arbres, mûrir les fruits et refleurir le monde à chaque printemps.

32:16

Pour Hildegarde, cette verdeur n'était pas seulement le fait de la nature, elle était le signe visible de la vie que Dieu insuffle à toute la création, la sève même de la grâce. Une âme fervente était une âme verdoyante, pleine de sève et de fécondité, tandis qu'une âme desséchée, sans amour, était comme un arbre mort en hiver.

32:38

Cette image de la verdeur, si simple et si profonde, dit assez combien Hildegarde regardait le monde avec émerveillement, comme un jardin où tout respirait la présence de son créateur. Et c'est cette même joie devant la vie qui anime sa musique, ce jaillissement des mélodies qui montent comme la sève monte dans les branches au retour des beaux jours. Il y a, dans cette manière de voir, une grande douceur qui peut nous accompagner ce soir.

33:05

Songez que, pour elle, la moindre feuille verte au bord du chemin était une parole de Dieu, un signe de sa tendresse, une trace de sa vie répandue partout. Elle regardait une fleur comme on regarde un visage aimé. Elle voyait dans la rosée du matin la fraîcheur de la grâce, dans la lumière de midi la générosité du Créateur, dans le retour du printemps après l'hiver la promesse que rien n'est jamais définitivement mort.

33:35

que la vie revient toujours, patiente et fidèle. Cette confiance profonde dans la bonté du monde, malgré toutes ses souffrances, est peut-être l'un des plus beaux dents qu'Hildegarde nous a laissées. Non pas une naïveté qui ignorerait le mal, car elle connaissait le mal et en parlait sans détour, mais une espérance plus forte que le mal, enracinée dans la certitude que la verdeur divine circule toujours, sous la neige comme sous le soleil, et qu'elle finira par tout reverdir.

34:06

Elle avait aussi une manière très douce de parler de l'homme lui-même, de ce que nous sommes. Elle nous voyait comme des créatures placées au milieu du monde, reliées à tout, faites du même limon qu'est la terre et pourtant capables de porter en soi le reflet du ciel. Elle disait que Dieu avait modelé l'homme avec un soin infini, qu'il l'avait aimé avant même de le créer et qu'il ne cessait de veiller sur lui comme un père sur son enfant.

34:34

Cette pensée, si consolante, traverse toute son œuvre. Il en comprend, en la lisant, pourquoi tant de gens, hier comme aujourd'hui, ont trouvé auprès d'elle un réconfort. Car elle ne parlait pas d'un Dieu lointain et sévère, mais d'un Dieu proche, présent dans la sève des arbres et dans le soufflet des vents, un Dieu dont la lumière vivante l'accompagnait à chaque instant. Parmi toutes ces œuvres chantées,

35:02

Il en est une qui occupe une place à part, et qui est peut-être la plus étonnante de toutes. On l'appelle le jeu des vertus, ce qui, dans son latin, se dit d'un mot désignant l'ordre, la ronde, la marche des vertus. C'est une œuvre chantée d'un bout à l'autre, un drame mis en musique, où des personnages incarnent chacun une force de l'âme, et où se joue, sous forme d'histoire, le grand combat de toute vie humaine.

35:31

Les savants la tiennent pour le plus ancien drame de ce genre que l'on connaisse, ce que l'on appellera plus tard une moralité, c'est-à-dire une pièce où des figures allégoriques représentent le bien et le mal pour instruire les âmes. Et elle a ceci d'unique, qu'elle est le seul drame de ce type parvenu jusqu'à nous, donc on connaisse à la fois l'auteur des paroles et l'auteur de la musique, l'une et l'autre étant Hildegarde elle-même. Écoutez comment se déroule ce petit drame céleste.

36:03

Au centre se tient une âme, une âme humaine que l'on nomme simplement l'âme, qui aspire à monter vers Dieu et à demeurer dans la lumière.

36:12

Autour d'elles se rangent dix-sept vertus, dix-sept figures lumineuses, chacune portant un nom, l'humilité qui est comme leur reine, l'espérance, la chasteté, la charité, la connaissance de Dieu, la discipline, la pudeur, la miséricorde, la victoire, la patience et bien d'autres encore, toutes chantant d'une voix pure et claire. Elles accueillent l'âme, l'encouragent, la revêtent comme d'un vêtement de clarté.

36:42

Mais voici que surgit l'adversaire, le diable, celui qui veut détourner l'âme du chemin. Et c'est ici qu'Hildegarde eut une intuition d'une profondeur admirable. Le diable, dans son œuvre, ne chante pas, il ne peut pas chanter. Tandis que toutes les vertus font entendre de belles mélodies, lui ne fait que crier, gronder, rugir, proférer ses paroles d'une voix rauque et sans musique.

37:08

Car, selon Hildegarde, celui qui a refusé Dieu a perdu par là même l'harmonie. Il ne peut plus produire le chant, il est retranché de la musique des cieux. Le mal, dans son théâtre, est ce qui ne sait plus chanter. N'est-ce pas une idée bouleversante que de faire du chant lui-même le signe du salut et du silence discordant le sceau de la perdition ?

37:31

Cette œuvre chantée compte, dit-on, plus de quatre-vingts mélodies différentes, tout un déploiement de lignes musicales qui s'enchaînent pour dire la chute de l'âme, sa tentation, son égarement, puis son retour, son repentir, et enfin sa victoire, quand les vertus, l'ayant relevée, enchaînent le diable et rendent grâce.

37:52

On pense qu'Hildegarde composa ce drame pour ses propres moniales, et l'on imagine sans peine ces jeunes femmes, dans leur monastère du Ruppertsberg, chantant chacune le rôle d'une vertu, revêtue peut-être de blanc, faisant de leur chapelle, le temps d'une fête, le théâtre du combat de l'âme et de la joie du ciel.

38:12

Il y a quelque chose d'infiniment doux à se représenter cette scène, ces voix de femmes s'élevant sous les voûtes, à la lueur des cierges, pour dire en musique que l'âme peut se relever, toujours, et retrouver l'harmonie perdue. On peut se demander comment naissaient, en elle, ces mélodies. Elle disait ne pas les composer à la manière d'un artisan qui assemble des pièces, mais les recevoir, comme elle recevait ses visions, dans cette lumière vivante où le son et le sens lui étaient donnés ensemble.

38:43

Elle n'avait pas suivi les longues études de musique que suivaient les clercs de son temps. Elle n'avait pas appris dans les écoles les règles savantes de la composition. Et c'est peut-être pour cela, justement, que sa musique s'affranchit si librement des habitudes, qu'elle ose désenvoler que d'autres n'auraient pas osé.

39:02

Elle chantait ce qu'elle entendait au-dedans et le confiait ensuite à ceux qui savaient la mettre en signe, ses neumes, ses petites marques posées au-dessus des mots sur le parchemin qui indiquaient la montée et la descente de la voix. Grâce à ses signes patiemment tracés, sa musique put traverser les siècles et nous parvenir, presque intacte, comme une lettre scellée qui aurait mis huit cents ans à arriver jusqu'à nous.

39:28

Ces chants étaient faits pour la prière de sa communauté, pour honorer la Vierge Marie, les saints et les fêtes de l'année. Elle composa des hymnes, des répons, des antiennes, ces courtes pièces qui encadrent les psaumes, tout un trésor destiné à parer de beauté la louange quotidienne de ces moniales.

39:48

Et l'on devine, à écouter ces pièces, l'amour immense qu'elles portaient à la mère du Christ, qu'elles chantaient sous mille images tendres, la fleur, la branche verdoyante, l'aube claire, la porte du ciel, la tige d'où jaillit la fleur du salut.

40:05

Cette dévotion mariale, si vive, si colorée, rejoignait la piété de tout son siècle, ce siècle qui aima tant honorer la Vierge. Mais elle prenait, sous la plume d'Ile-de-Garde, une fraîcheur et une richesse d'images qui n'appartiennent qu'à elle. Écouter ces antiennes à Marie, c'est entrer dans un jardin de printemps où chaque parole est une fleur.

40:34

On raconte d'ailleurs, à propos de ces moniales, une particularité qui fit jaser à l'époque, et qui nous en apprend long sur la place qu'Ile-de-Garde donnait à la beauté et aux champs. Lors des grandes fêtes, disait-on, elle laissait ses jeunes filles paraître les cheveux dénoués sous de longs voiles clairs, portant des couronnes et des anneaux, comme des épouses parées pour la joie. Un tel éclat, dans un monastère voué à la simplicité, ne manqua pas de susciter des reproches.

41:03

Une autre religieuse de haut rang lui écrivit même pour s'en étonner, jugeant ses parures peu conformes à l'humilité que l'on attend démoniale. Hildegarde lui répondit longuement, avec fermeté et finesse, expliquant que ces jeunes vierges, consacrées à Dieu, étaient comme rendues à l'innocence première, à la clarté du paradis, et qu'il convenait qu'elles reflétassent dans leurs parures la beauté de leur état d'épouse du Christ.

41:30

On voit, dans cet échange, tout le caractère d'Hildegarde, sa confiance en elle, son sens de la beauté, sa manière de ne jamais courber la tête devant l'objection quand elle croyait tenir la vérité. Mais Hildegarde ne fut pas seulement une visionnaire, une théologienne et une musicienne. Elle fut aussi, chose rare pour une femme de son temps, une observatrice attentive de la nature, une guérisseuse, une sorte de savante à sa manière.

41:57

Vivant dans un monastère, elle avait sous les yeux ce jardin des simples, ce potager de plantes médicinales que les moines cultivaient pour soigner les malades, car les monastères en ces siècles étaient souvent les seuls lieux où l'on prenait soin des corps autant que des âmes.

42:13

On y accueillait les voyageurs, les pauvres, les infirmes. On y tenait des livres anciens sur les vertus des herbes. On y transmettait, de génération en génération, un savoir patient sur les plantes, les pierres, les animaux. Hildegarde recueillit ce savoir, l'observa, l'éprouva, et le consigna dans des écrits qui témoignent d'une curiosité vaste et d'un regard aigu sur le monde vivant.

42:39

Elle composa ainsi un ouvrage que l'on appelle « Le livre des choses de la nature », où elle décrit, l'une après l'autre, une multitude de plantes, d'arbres, de pierres, de poissons, d'oiseaux, de bêtes, notant pour chacune ses propriétés, ce à quoi elle peut servir, comment elle peut nuire ou guérir. Elle y parle du froment et de l'épautre, cette céréale ancienne qu'elle tenait pour la meilleure de toutes, douce à l'estomac, réconfortante pour le corps et pour l'humeur.

43:10

Elle y parle des herbes du jardin, du fenouil, de la sauge, de l'armoise, de la lavande, du gingembre venu de loin, de tant de plantes dont elle indique les usages avec un mélange de savoirs traditionnels, d'observations et de considérations qui lui sont propres. Elle composa aussi un autre livre, consacré plus précisément aux causes des maladies et à leurs remèdes, où elle cherchait à comprendre d'où viennent les maux du corps et comment les soulager.

43:38

Sa médecine reposait, comme toute la médecine de son temps, sur l'idée des humeurs, ces quatre liquides dont on croyait que l'équilibre faisait la santé et le déséquilibre la maladie. Et elle recommandait, pour préserver cet équilibre, une vie mesurée, un bon sommeil, une nourriture saine, la joie du cœur, car elle tenait la tristesse et l'excès pour des sources de maladies.

44:01

On dit qu'elle observait avec une grande attention les rythmes du corps et ceux de la nature, persuadée que les uns et les autres étaient accordés. Elle recommandait la mesure en toutes choses, ni trop ni trop peu, de manger et d'édormir selon le besoin, de ne pas épuiser le corps par des jeûnes excessifs, car elle savait, pour l'avoir éprouvée dans sa propre chair souvent souffrante, combien le corps est fragile et combien il faut le ménager pour que l'âme puisse prier en paix.

44:29

Elle parlait des vertus de l'eau pure, du repos, de la chaleur du feu en hiver, de la fraîcheur des jardins en été. Elle voyait dans le sommeil un remède, un temps où le corps se refait et où les humeurs se rééquilibrent, et sans doute aurait-elle approuvé que l'on chercha, le soir venu, à apaiser son esprit par des pensées douces avant de se laisser gagner par la nuit.

44:52

Il y a dans cette sagesse ancienne quelque chose de très simple et de très juste, cette idée que l'homme n'est pas un pur esprit ni une pure machine, mais un tout, un corps et une âme accordés qui ont besoin l'un et l'autre de soins, de mesures et de paix. Il faut se garder ici de deux excès.

45:11

D'un côté, on aurait tort de faire d'Hildegard une savante moderne, une pionnière de la science comme nous l'entendons aujourd'hui, car sa vision du monde était celle de son époque, tout entière tournée vers Dieu, mêlant l'observation des plantes à des considérations spirituelles et à des croyances que nous ne partageons plus. De l'autre, on aurait tort de mépriser ce savoir, car il témoigne d'une attention réelle, d'un soin des malades, d'une confiance dans les remèdes que la nature offre à l'homme.

45:42

Ce qui frappe, c'est l'ampleur de sa curiosité, cette manière d'embrasser d'un même regard le ciel et la terre, les visions les plus hautes et le brin d'herbe du jardin, comme si tout pour elle se tenait, comme si la même verdeur divine circulait dans l'étoile et dans la feuille, dans l'âme et dans le corps.

46:01

Aujourd'hui encore, son nom est souvent associé, parfois à tort et à travers, à toutes sortes de recettes et de sagesse, et il convient de rappeler avec honnêteté que tout ce qu'on lui prête n'est pas d'elle, et que les savants distinguent avec soin ce qui remonte vraiment à sa main de ce que les siècles y ont ajouté. Revenons au fil de sa vie, car les années passaient et sa renommée ne cessait de croître.

46:25

Une chose extraordinaire advint alors, qui est peut-être ce qui étonne le plus quand on songe à la condition des femmes en ce temps-là. Hildegarde, l'abbesse d'un monastère, la moniale de la vallée du Rhin, se mit à écrire à tout ce que la chrétienté comptait de puissant, et ses puissants lui répondirent, la consultèrent, sollicitèrent son conseil et ses prières.

46:47

Nous conservons aujourd'hui un grand nombre de ces lettres, plusieurs centaines, adressées à des gens de toutes conditions, des moines et des moniales, des abbés et des abbesses, des prêtres, des évêques, des archevêques, et jusqu'aux plus hautes têtes de son temps. Elle écrivit à plusieurs papes.

47:04

Elle écrivit à des évêques pour les reprendre de leur tiédeur ou de leur faute, avec une liberté de ton qui étonne, car elle ne parlait pas en son nom propre, disait-elle, mais au nom de la lumière vivante qui la faisait parler. Et cette autorité empruntée à Dieu lui donnait le courage de dire aux grands ce que d'autres n'osaient leur dire. Parmi ceux avec qui elle échangea des lettres, on trouve des noms qui résonnent encore dans les livres d'histoire.

47:29

On sait qu'elle fut en relation, par le courrier, avec des figures marquantes de la chrétienté d'alors. On lui attribue des échanges avec un archevêque anglais, homme de grande foi qui devait plus tard mourir en martyr dans sa cathédrale pour avoir défendu les droits de l'Église contre son roi. On cite aussi son nom auprès de puissants souverains d'outre-mer, un roi et une reine dont les cours brillaient à cette époque de tout leur éclat.

47:55

Il faut, sur ce point, garder la prudence des savants, car toutes les lettres qu'on lui a prêtées au fil des siècles ne sont pas également assurées, et il est parfois difficile de démêler ce qui vint vraiment de sa main de ce que la tradition y ajouta. Mais ce qui est certain, et ce qui suffit à notre étonnement, c'est qu'une moniale de la vallée du Rhin fut, de son vivant, une correspondante recherchée, une conseillère écoutée,

48:21

une voix qui portait de sa colline jusqu'au palais et aux cathédrales de l'Occident. On venait à elle, ou l'on lui écrivait, pour lui demander une prière, un éclaircissement sur un point de foi, un avis sur une décision difficile, un mot d'encouragement ou d'avertissement. Et elle répondait, longuement, avec cette gravité inspirée qui faisait tout son poids. Elle écrivit aussi à l'Empereur.

48:48

Il régnait alors sur la Germanie et sur une grande part de l'Occident un souverain puissant et ambitieux, que l'on surnommait, à cause de la couleur de sa barbe, Barbe Rousse, c'est-à-dire la Barbe Rousse.

49:01

C'était un homme de guerre et de pouvoir, qui rêvait de restaurer la grandeur de l'ancien empire et qui entra, au cours de son règne, en de longs et durs conflits avec les papes de son temps, allant jusqu'à soutenir contre le pape légitime des rivaux, ce que l'Église appelait des antipapes. Ildegarde le rencontra, dit-on, en son palais, et elle lui écrivit. Et ses lettres à l'empereur ne furent pas des flatteries de courtisans.

49:28

À mesure qu'il s'obstinait dans son opposition à l'Église, le ton d'Hildegarde se fit plus grave, plus sévère, jusqu'à l'avertir, au nom de celui qui la faisait parler, que sa conduite déplaisait au ciel et qu'il devait prendre garde.

49:43

Qu'une moniale osât ainsi admonester le plus puissant souverain d'Occident, cela dit assez l'aura singulière dont elle jouissait, cette autorité morale qui ne tenait ni à un rang, ni à une armée, ni à une fortune, mais à la seule force de sa parole et à la réputation de sa sainteté.

50:05

Et il y a plus étonnant encore, alors qu'elle était déjà âgée, à un moment de sa vie où la plupart des femmes, et des hommes aussi, aspirent au repos, Hildegarde entreprit ce qu'aucune femme de son temps ne faisait. Elle se mit à voyager pour prêcher.

50:21

Elle quitta son monastère, prit la route, remonta et descendit le cours du Rhin et de ses affluents, s'arrêtant dans les villes et les monastères, et là, devant des assemblées de moines, de clercs et parfois de peuples, elle prit la parole en public pour appeler à la conversion, à la réforme des mœurs, à la fidélité à l'Évangile.

50:42

On compte quatre de ces grandes tournées de prédication qui la menèrent dans de nombreuses villes de Germanie, jusqu'à Cologne, jusqu'à Trèves, jusqu'à Wurzburg et bien au-delà. Il faut mesurer combien cela était inouï. L'usage, appuyé sur les paroles de l'apôtre Paul, voulait que les femmes se taisent dans les assemblées et n'enseignent pas publiquement les hommes.

51:04

Or voici une femme, une moniale, qui monte prêcher devant des clercs, et qu'on écoute, et qu'on invite, et dont on recopie les sermons. Cela ne fut possible que parce qu'on la tenait pour inspirer, parce qu'on croyait que ce n'était pas elle qui parlait, mais l'Esprit à travers elle. Elle ne revendiquait aucun droit propre, elle se disait pauvre créature, faible femme, mais elle parlait, et l'on écoutait.

51:31

On imagine mal, aujourd'hui, ce que représentait un tel voyage pour une femme âgée et de santé fragile au XIIe siècle. Il n'y avait ni route lisse, ni voiture confortable, ni auberge à chaque étape. On voyageait à cheval ou en barque sur les fleuves, au rythme lent du courant et du pas des bêtes, exposés au froid, à la pluie, à la fatigue, au danger des chemins.

51:55

descendre le rhin de monastère en monastère remonter ses affluents s'arrêter dans les villes cela pouvait demander des semaines et hildegarde le fit non pas une fois mais à plusieurs reprises jusqu'à un âge avancé on la voit ainsi parcourir les évêchés de germanie portée par cette conviction qui ne la lâchait pas qu'elle devait dire ce que la lumière lui montrait et réveiller les âmes endormies

52:21

Dans chaque lieu où elle s'arrêtait, la nouvelle de sa venue rassemblait les curieux et les fervents, et sa parole, dit-on, laissait une trace durable, au point que l'on gardait le souvenir de ses sermons et qu'on en recopiait le texte pour ne pas l'oublier. De quoi parlait-elle dans ses prédications ? Elle appelait le clergé à se ressaisir, à quitter la tiédeur et l'avarice, à retrouver la ferveur des origines.

52:48

Elle dénonçait les négligences des pasteurs, les scandales, la corruption, tout ce qui, dans l'Église de son temps, lui semblait trahir l'Évangile. Elle mettait aussi en garde contre certaines erreurs, contre des groupes qui, ici et là, s'écartaient de la foi de l'Église. Son message était grave, exigeant, mais il partait toujours de cette même source, de cette lumière vivante qui la faisait voir et parler.

53:14

Elle ne prêchait pas pour elle, mais pour rappeler aux âmes le chemin, la voie droite, la verdeur de la grâce contre la sécheresse du péché. Et sans doute cette gravité même, jointe à sa réputation de sainteté et à la douceur de ses chants, faisait-elle qu'on l'écoutait avec un respect mêlé de crainte. On mesure mieux, à ce point du récit, tout ce que la vie d'Hildegarde eut de singulier.

53:37

Songez qu'elle vécut dans un temps où la voix des femmes se faisait rarement entendre au dehors du cercle de la maison ou du cloître, où l'on n'attendait pas d'elle qu'elles écrivissent des livres de théologie, qu'elles composassent de la musique, qu'elles conseillassent les évêques ou reprissent les empereurs. Et pourtant elle fit tout cela, non en revendiquant des droits, non en réclamant une place, mais en s'effaçant sans cesse derrière la lumière qui la faisait parler.

54:03

C'est là un des grands paradoxes de sa vie, que cette femme si humble, qui se disait la plus faible des créatures, ait exercé une influence que peu d'hommes de son temps connurent. On l'écoutait précisément parce qu'elle ne parlait pas en son nom. Sa faiblesse même, qu'elle mettait toujours en avant, devenait la preuve, aux yeux de ses contemporains, que ce qui parlait par elle venait de plus haut. Car comment une simple femme sans instruction aurait-elle pu, d'elle-même, produire de telles œuvres ?

54:32

Il y a là une leçon de douceur, cette idée que la plus grande force peut se cacher dans la plus grande humilité, et que l'on peut agir puissamment sur le monde sans jamais élever la voix pour soi-même. Il ne faudrait pas croire pourtant que la vie d'Hildegarde fut un long triomphe sans ombre. Elle connut des épreuves, des chagrins, des combats. L'un des plus douloureux fut la perte de cette jeune moniale, Richardie, qu'elle chérissait entre toutes, et qui l'avait aidée à écrire son grand livre de visions.

55:04

Cette jeune femme, de haute naissance, fut appelée à devenir abbesse de notre monastère, loin. Et Hildegarde s'opposa de toutes ses forces à ce départ, y voyant une perte non seulement pour sa communauté, mais pour son cœur. Elle écrivit, elle supplia, elle protesta. En va ! Richard y partit, et mourut peu après, encore jeune, avant même qu'un raccommodement fût possible.

55:31

On sent dans les lettres qu'Hildegarde écrivit à ce sujet une souffrance profonde, un attachement humain très vif, et l'on découvre par là qu'elle n'était pas une figure lointaine et désincarnée, mais une femme de chair, capable d'aimer, de souffrir, de pleurer un être cher. Cette douleur nous la rend proche et nous rappelle que la sainteté n'abolit pas le cœur, mais le traverse. Elle perdit aussi, au fil des ans, ceux qui l'avaient accompagnée.

56:03

Le fidèle Volmar, ce moine qui avait été son secrétaire pendant tant d'années, celui à qui elle avait dicté ses visions à la lueur de la chandelle, mourut avant elle, la laissant privée de cette main amie qui traçait ses paroles. Elle en éprouva un grand vide, et il lui fallut trouver d'autres secrétaires pour l'aider à achever ses œuvres, car elle écrivait toujours. Après son premier grand livre de visions, elle en composa d'autres, tout aussi vastes,

56:34

Elle écrivit un livre sur les mérites de la vie, où elle mettait en scène le combat des vertus et des vices, chaque vice paraissant pour être confondu par la vertu qui lui est opposée, dans une longue galerie d'images morales. Puis elle composa, dans les dernières années de sa vie, son œuvre peut-être la plus ample et la plus profonde.

56:54

Un livre sur les œuvres divines, où elle contemplait l'homme placé au centre de l'univers, relié à tout le cosmos, aux astres, aux vents, aux saisons, aux éléments, dans une immense harmonie voulue par Dieu.

57:10

On y trouve cette vision célèbre de l'homme aux bras étendus, inscrit dans un grand cercle, à la fois petit monde et miroir du grand, image saisissante de l'unité de toute la création sous le regard du Créateur. Ces grands livres des dernières années témoignent d'une pensée qui n'avait cessé de mûrir et de s'approfondir. Dans son livre sur les œuvres divines, elle contemplait le lien de l'homme avec l'univers entier.

57:38

comparant le souffle de l'âme au souffle du vent, la chaleur du corps à la chaleur du feu, l'équilibre de la santé à l'équilibre des saisons, dans une immense méditation sur l'harmonie voulue par Dieu au sein de sa création. Elle y revenait sans cesse à cette conviction que rien n'est isolé, que tout se tient et se répond, que l'homme est comme un petit monde qui résume et reflète le grand monde qui l'entoure.

58:07

Cette vision d'un univers ordonné, tenu par la sagesse et l'amour de Dieu, où chaque créature a sa place et sa raison d'être, donne à toute son œuvre une profonde sérénité. Rien, chez elle, n'est laissé au hasard. Tout concourt à une même harmonie, comme les voix diverses d'un cœur concourent à un même chant.

58:28

Et cette pensée, encore une fois, ramène à la musique, car c'est bien la musique, cet accord de voix différentes en une seule beauté, qui lui servait de modèle pour se représenter l'ordre du monde et la paix du ciel. Il faut encore mentionner une invention singulière qui montre à quel point l'esprit d'Hildegarde était fertile et curieux.

58:49

Elle inventa une langue à elle, une langue inconnue, avec ses mots propres et même son alphabet, un ensemble de lettres nouvelles qu'elle avait imaginées. On a longtemps discuté de ce que pouvait être cette langue secrète, à quoi elle servait, si c'était un jeu spirituel, un moyen de chanter des mystères, une manière de créer entre ses moniales un lien caché, ou toute autre chose encore.

59:14

On n'en sait au juste ni le but ni l'usage, et cette langue demeure l'une des énigmes qu'elle nous a laissées, un petit mystère de plus au sujet de cette femme qui n'a pas fini de nous étonner. Ce qui est sûr, c'est qu'elle témoigne d'une imagination débordante, d'un besoin de créer, de nommer, d'inventer, qui traverse toute son œuvre, du plus haut de ses visions au détail de ses jardins.

59:43

Les dernières années d'Hildegarde furent marquées par une épreuve qui montre, une fois encore, la fermeté de son âme. Il arriva qu'un homme fut enterré dans le cimetière de son monastère, un homme qui avait été autrefois frappé d'excommunication, c'est-à-dire retranché de la communion de l'Église. Or, l'autorité de la ville de Mayence exigea que l'on retirât ce corps de la terre bénite du cimetière, car un excommunié ne pouvait, disait-on, y reposer. Mais Hildegarde refusa.

1:00:14

Elle affirmait que cet homme s'était réconcilié avec l'Église avant de mourir, qu'il avait reçu les sacrements, et qu'il serait injuste et impie de troubler son repos. Pour ne pas qu'on pût identifier et déterrer la tombe, elle alla, dit-on, elle-même, malgré son grand âge, effacer sur le sol toute trace qui aurait permis de la reconnaître.

1:00:36

en châtiment de sa désobéissance on frappa son monastère d'une lourde peine l'interdit qui privait ces moniales de la messe et du chant leur défendant de faire résonner leur voix dans la chapelle pour ildegarde à qui la musique était comme le souffle même de la prière être ainsi réduite au silence fut une souffrance immense

1:00:57

Elle écrivit alors une lettre admirable pour défendre le chant, y affirmant que la musique n'est pas un simple ornement, mais un écho de l'harmonie du paradis, un souvenir de l'accord parfait dans lequel l'homme avait été créé, et que faire taire injustement la louange, c'était comme faire taire l'écho du ciel sur la terre. Elle plaida, elle démontra, elle ne céda pas, et l'interdit fut enfin levé, peu de temps avant sa mort, quand la vérité de sa cause fut reconnue.

1:01:27

Dans cette lettre écrite pour défendre le chant, elle disait des choses d'une grande beauté, qui sont peut-être le plus bel héritage de sa pensée sur la musique. Elle rappelait que, lorsque les prophètes d'autrefois composaient des chants et jouaient de la harpe et de la cithare, ce n'était pas seulement pour le plaisir de l'oreille, mais pour éveiller les âmes et leur faire retrouver, par la douceur du son, le souvenir de la patrie céleste d'où elles étaient venues.

1:01:54

Elle affirmait que le corps est comme le vêtement de l'âme, et que la voix qui sort du corps est comme la voix vivante de l'âme, si bien qu'en chantant, l'homme tout entier, corps et âme, se tourne vers Dieu. « Faire taire injustement ce chant, disait-elle, ce serait faire tort à la louange que la création doit à son Créateur, et priver les hommes d'un des moyens les plus doux de s'élever vers lui. »

1:02:23

Il fallait un grand courage et une grande certitude intérieure pour opposer de telles paroles à l'autorité qui l'avait réduite au silence. Et l'on sent, dans cette défense passionnée, tout ce que la musique représentait pour elle. Non un ornement, mais une nécessité de l'âme, un écho vivant du paradis. Elle mourut le 17e jour du mois de septembre, en l'an 1179, âgée d'environ 81 ans, ce qui était un grand âge pour son temps.

1:02:54

Elle avait vécu, dans son corps si souvent malade et fragile, une vie d'une richesse et d'une fécondité prodigieuses. On raconte que, la nuit de sa mort, deux arcs de lumière apparurent dans le ciel au-dessus de sa cellule, se croisant en une grande croix éclatante d'étoiles, comme si le ciel lui-même saluait le départ de celle qui avait tant parlé de sa lumière. Faut-il croire à ce prodige ?

1:03:21

C'est là un de ces récits que la piété a transmis, et que nul ne peut aujourd'hui prouver ni affirmer. Il appartient à la légende qui entoure les grandes figures, à cette manière qu'ont les hommes de dire, par des images, la sainteté qu'ils ont reconnue. Ce qui est certain, c'est que ces moniales la pleurèrent, et que sa réputation, loin de s'éteindre avec elle, ne fit que grandir dans les siècles qui suivirent.

1:03:47

Longtemps pourtant, l'Église ne la proclama pas officiellement sainte par les voies solennelles qui furent mises en place plus tard, bien qu'on la vénéra comme telle dans sa région et au-delà, qu'on inscrivit son nom parmi les saints, qu'on célébra sa mémoire chaque année au jour de sa mort. Il fallut attendre notre époque pour que son culte fût étendu à toute l'Église et que sa gloire fût pleinement reconnue.

1:04:13

C'est en l'an 2012 que le pape qui régnait alors, un pape lui-même germanique et grand admirateur d'Hildegarde, l'inscrivit officiellement au nombre des saints de l'Église universelle. Puis, la même année, lui décerna un titre rare et magnifique, celui de docteur de l'Église. Ce titre n'est donné qu'à un très petit nombre de saints, ceux dont l'enseignement est jugé d'une importance particulière pour la foi de tous, une lumière pour les siècles.

1:04:43

Hildegarde devint ainsi l'une des rares femmes à porter ce titre, aux côtés de quelques grandes figures de sainteté. Songée, au chemin parcouru, de la petite fille fragile confiée à une recluse sur une colline du Rhin, jusqu'à cette moniale honorée, près de neuf siècles plus tard, comme docteur de l'Église, c'est-à-dire comme maîtresse et enseignante de la foi pour le monde entier. Que reste-t-il d'elle aujourd'hui ? Il reste ses écrits, patiemment étudiés par les savants,

1:05:15

ses livres de vision, ses lettres, ses ouvrages sur la nature et les remèdes. Il reste sa langue mystérieuse, ses images éclatantes, sa pensée où le ciel et la terre se répondent. Mais il reste surtout, et c'est peut-être ce qui touche le plus de gens, sa musique. Car les mélodies qu'elle avait composées, notées sur d'anciens parchemins par des signes que l'on savait de nouveau déchiffrer, furent redécouvertes, transcrites, chantées de nouveau.

1:05:45

Et voici qu'à notre époque, huit siècles après sa mort, des voix se sont remises à chanter « Île de garde » et que ces chants, enregistrés, diffusés, ont touché un très grand nombre de personnes, bien au-delà des cercles savants et des églises. Il s'est trouvé que cette musique, avec ses longues lignes montantes, sa sérénité, sa manière de suspendre le temps, parlait aux hommes et aux femmes de notre siècle pressé, comme une eau fraîche, comme un refuge.

1:06:15

comme un souvenir d'harmonie beaucoup sans même savoir qui elle était ont été apaisés par ces mélodies venues du fond du moyen âge écrites par une moniale qui disait entendre la musique des cieux aujourd'hui sa mémoire est honorée de bien des manières on la fête chaque année à l'automne au jour anniversaire de sa mort on garde précieusement dans son pays ce que l'on croit être ses reliques

1:06:43

On visite les lieux où elle vécut, la région de Bingen, les collines au bord du Rhin, les monastères qui, aujourd'hui encore, portent son souvenir et où Démoniale continue de prier là où elle-même pria. Des savants, dans les universités, étudient ses écrits, éditent ses lettres, discutent de sa pensée, de sa médecine, de sa musique. Des chanteurs et des chanteuses enregistrent ses mélodies, que l'on peut désormais écouter partout, dans le monde entier.

1:07:13

Et son nom, longtemps réservé aux spécialistes, est devenu familier à un très large public, au point qu'on la compte souvent parmi les figures les plus attachantes du Moyen-Âge, cette femme aux dons multiples, à la fois moniale et musicienne, visionnaire et guérisseuse, humble et puissante.

1:07:34

Il est rare qu'une vie née il y a près de neuf siècles nous parle encore avec tant de fraîcheur, et cela tient sans doute à ce qu'il y avait en elle, quelque chose d'universel et de doux, cet amour de la vie, cette confiance en la lumière, cette recherche de l'harmonie qui traverse les siècles sans vieillir. Et peut-être est cela, au fond, le plus beau de son héritage, non pas seulement d'avoir vu des visions, écrit des livres, conseillé des papes et repris des empereurs,

1:08:04

mais d'avoir donné au monde une musique qui apaise, une musique qui semble venir d'un lieu où règne la paix. Elle croyait de toute son âme que le chant était un écho du paradis, un fragment de l'harmonie perdue, un pont jeté entre la terre et le ciel. Elle croyait que l'âme humaine avait été créée pour chanter, et que chaque belle mélodie était comme un rappel de cette vocation première.

1:08:30

une invitation à retrouver l'accord avec Dieu, avec la création, avec soi-même. Quand vous écoutez aujourd'hui l'une de ces mélodies s'élever, lentes et pures, vous entendez ce qu'une femme, il y a huit siècles, sur une colline au bord du Rhin, disait avoir entendu au fond d'elle-même, dans cette lumière vivante qui l'accompagna toute sa vie. Il est beau de songer que cette musique, née dans une pauvre chapelle de pierre au XIIe siècle, franchit tant d'obstacles pour parvenir jusqu'à nous.

1:09:02

elle aurait pu se perdre comme se perdirent tant d'oeuvres du moyen âge effacées par le temps dispersées oubliées les parchemins où ces chants étaient notés auraient pu brûler dans un incendie pourrir dans l'humidité d'une cave disparaître dans les tourmentes des siècles

1:09:20

mais ils furent conservés copiés gardés dans des bibliothèques et un jour des femmes et des hommes patients se penchèrent de nouveau sur ces vieilles pages apprirent à en lire les signes et firent de nouveau chanter ces mélodies endormies

1:09:36

Ainsi la voix d'Hildegarde, huit siècles après s'être tue, se remit à résonner, non plus seulement dans une chapelle au bord du Rhin, mais dans le monde entier, pour tous ceux qui, cherchant un peu de paix, tendent l'oreille vers elle. Et c'est un peu ce qui se passe ce soir, avec vous, dans le calme de votre chambre, tandis que le monde autour s'apaise et se prépare au repos. Alors laissez, ce soir, cette pensée vous accompagner doucement.

1:10:09

Imaginez encore, une dernière fois, cette colline endormie au bord du fleuve, ce monastère de pierre où brûle une seule chandelle, et ces voix de femmes qui montent sous les voûtes dans la nuit, chantant une mélodie qui ne pèse rien, qui monte et qui monte encore, comme une fumée légère, comme une prière apaisée. Imaginez la vallée du Rhin sous les étoiles, les vignes et les forêts endormies, l'eau lente qui coule sans bruit,

1:10:38

et cette petite lumière au flanc de la colline veillant dans le silence. Tout est calme, tout repose. La musique s'éloigne peu à peu, comme une caresse qui se retire, et il ne reste que la douceur du silence et la paix de la nuit. Écoutez une dernière fois, en pensée, cette voix unique qui monte sous les voûtes, cette longue ligne de chant qui s'élève sans effort, comme si elle n'avait pas de poids.

1:11:09

comme si elle voulait rejoindre les étoiles au-dessus de la colline. Elle monte, elle se tient un instant tout en haut, suspendue, puis elle redescend doucement, se pose, se repose, comme un oiseau qui rentre à son nid au soir, et déjà une autre voix reprend, et une autre encore, et toutes ensemble tissent cette harmonie tranquille qui semble venir de très loin, de très haut, d'un lieu où il n'y a plus ni fatigue, ni souci, ni peur.

1:11:43

C'est cela, peut-être, que cette femme voulait dire quand elle parlait de la musique des cieux. Non pas un savoir compliqué, non pas une doctrine, mais cette paix simple qui descend sur celui qui écoute, cette impression que tout, enfin, est à sa place, que tout est tenu, que tout est bien. Laissez cette paix descendre sur vous comme la nuit descend sur la vallée. Sentez la fatigue du jour se dénouer lentement, muscle après muscle, pensée après pensée.

1:12:16

Il n'y a rien d'autre à faire à cet instant que de respirer doucement et de vous laisser aller. Repensez, si vous le voulez, à tout le chemin de cette vie, si longue et si pleine. La petite fille fragile qui voyait la lumière, l'enfant confié à la recluse sur la colline, la jeune moniale qui apprenait les psaumes et le psalterion dans le silence, la femme mûre à qui la voix intérieure ordonna enfin de parler et d'écrire.

1:12:47

et qui après tant d'hésitations prit la plume la visionnaire dont le pape reconnut les paroles l'abbesse qui fonda son propre monastère au flanc d'une colline près du fleuve la compositrice dont les mélodies s'élançaient vers le ciel comme aucune autre la savante qui décrivait les plantes et les remèdes la conseillère à qui l'on écrivait des quatre coins de la chrétienté la prédicatrice qui parcourait les vallées pour réveiller les âmes

1:13:18

La vieille femme qui, jusqu'au bout, refusa de céder sur ce qu'elle croyait juste. Et enfin la sainte, honorée des siècles plus tard comme docteur de l'église, dont la musique, redécouverte, apaise aujourd'hui tant de cœurs. Toute une vie tenue ensemble par un même fil. Cette lumière douce qui, disait-elle, ne la quitta jamais. Il est doux de penser que cette femme, née il y a près de neuf siècles dans un monde si différent d'une autre, peut encore ce soir vous accompagner vers le sommeil.

1:13:49

Que sa musique, écrite pour la prière de quelques moniales sur une colline oubliée, traverse le temps pour venir apaiser votre nuit. Que sa confiance dans la verdeur de toute chose, dans la bonté du monde, dans la lumière plus forte que l'ombre, se pose sur vous comme une couverture légère. Il n'y a rien à comprendre, rien à retenir, rien à faire de tout cela. Il suffit de se laisser porter, comme la barque se laisse porter par le fleuve, comme la feuille se laisse porter par le vent doux du soir.

1:14:21

Vous n'avez plus rien à faire ce soir, plus rien à porter, plus rien à retenir. Laissez vos pensées s'apaiser comme les eaux du fleuve, laissez votre souffle se faire lent et léger, laissez la chaleur douce de cette lumière ancienne vous envelopper tout entier. Que le souvenir de cette petite fille qui voyait la lumière veille doucement sur votre sommeil, qu'il vous rappelle, au seuil de la nuit,

1:14:46

que la même clarté paisible dont elle parlait brille encore quelque part au fond des choses patiente et fidèle sous l'obscurité comme sous le jour vous n'avez pas besoin de la chercher ni de la comprendre il suffit de vous reposer de vous confier au sommeil comme on se confie à une eau tranquille et de laisser la nuit faire son oeuvre douce hildegarde disait que l'âme est faite pour la lumière et pour le chant pour la verdeur et pour la paix

1:15:15

Cette nuit, laissez cette verdeur douce se répandre en vous, laissez le calme vous gagner, comme la sève monte sans bruit dans les arbres endormis, laissez le calme vous gagner. Bonne nuit.

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