MARTIN HEIDEGGER : la philosophie de l'être et du temps | Histoire pour Dormir
Cette histoire commence par une question
qui a hanté l'Europe pendant des
décennies.
Pourquoi un philosophe allemand admiré
par des milliers d'étudiants, révérés
comme le penseur le plus profond de son
siècle, a-t-il déclaré que la vie
humaine n'était rien d'autre qu'une
attente de la mort ? Pourquoi Martin
Heidegger, l'homme qui voulait réveiller
la philosophie de son sommeil, est-il
devenu celui qui semble avoir tué le
sens même de l'existence ? Comment cette
pensée née dans les salles de classes
poussiéreuses de Fribourg a-t-elle fini
par transformer notre compréhension de
ce que signifie être vivant ? Et
surtout, pourquoi ce philosophe brillant
a-t-il choisi de soutenir le régime le
plus meurtrier de l'histoire moderne ?
Avant Heidegger, le monde philosophique
vivait dans une certaine illusion de
clarté.
Les concepts étaient propres, les
systèmes bien construits, les vérités
universelles proclamai avec confiance.
On croyait savoir ce qu'était l'être
humain, ce qu'était la conscience, ce
qu'était le monde. Les philosophes du Xe
siècle avaient construit des cathédrales
de pensées majestueuses et imposantes.
Hegel avait expliqué toute l'histoire
mondiale comme le développement de
l'esprit absolu.
Kant avait délimité les frontières de la
connaissance humaine avec une précision
mathématique.
Les positivistes proclamaient que seule
la science pouvait nous donner des
vérités objectives.
Mais quelque chose manquait. Quelque
chose d'essentiel s'était perdu dans ces
constructions grandioses.
Dans les rues de Fribourg au début du
20e siècle, l'air sentait encore le
charbon et le pain frais.
Les pavés raisonnaient sous les pas des
étudiants qui se pressaient vers
l'université.
Les cloches des églises marquaient les
heures avec une régularité implacable.
C'était un monde ordonné, un monde qui
semblait stable, même si les
tremblements de la Première Guerre
mondiale avaient déjà fissuré ses
fondations.
Les professeurs portaient des costumes
sombres et parlaient avec une autorité
qui ne souffrait aucune contestation.
Les bibliothèques sentaient le cuir
ancien et l'encre séchée. Les étudiants
prenaient des notes à la plume, copia
laborieusement les cours magistraux,
mémoriser les textes classiques.
La philosophie était une discipline
respectée mais également figée,
prisonnière de ses traditions
séculaires.
Martin Heidegger est né le 26 septembre
1889 dans la petite ville de Meskirch en
Allemagne du sud.
Son père était sacristin, gardien des
clés de l'église, homme simple qui
vivait au rythme des saisons
liturgiques.
Sa mère était une femme pieuse, stricte,
qui voyait dans l'éducation religieuse
le seul chemin vers la vérité.
Le jeune Martin grandissait entouré de
crucifie, de statues de sein, de l'odeur
de l'enrégnait les murs de pierre
froide.
Les dimanches, le son de l'orgue
remplissait l'espace sacré.
Et le garçon observait les fidèles
agenouillés, leurs lèvres murmurant des
prières ancestrales.
Les vitreux colorés projetaient des
motifs lumineux sur les dalles usées.
L'eau bénite brillait faiblement dans
les fonds bâtismaux.
Les sierges tremblottaient devant les
hôtels latéraux.
Mais quelque chose en lui résistait
déjà. Une question germait dans son
esprit d'enfant insistante et
troublante.
Qu'est-ce que tout cela signifiait
vraiment ? Qu'est-ce que l'être ? Pas
l'être d'un objet particulier, pas
l'être de Dieu ou de l'homme, mais
l'être lui-même. Cette chose mystérieuse
qui fait qu'il y a quelque chose plutôt
que rien.
Cette question allait le hanter toute sa
vie.
Elle deviendrait l'obsession qui
conduirait à sa plus grande œuvre et à
sa plus grande controverse.
Elle serait la lumière qui l'éclairerait
et l'ombre qui l'obscurcirait.
À 16 ans, reçut un livre qui changea sa
vie. C'était la dissertation de Franz
Brentano sur les multiples sens de
lettrre selon Aristote. Le jeune homme
dévora ce texte obscur avec une passion
dévorante. Aristote avait identifié
plusieurs manières de parler de l'être.
On peut dire qu'une chose est une
substance, une qualité, une quantité,
une relation. On peut dire qu'une chose
est en puissance ou en acte. On peut
dire qu'elle est vraie ou fausse. Mais
qu'est-ce qui unit tous ces sens
différents ? que l'être lui-même
indépendamment de toutes ses divisions
et catégorisations.
Aristote n'avait jamais vraiment
expliqué cela. Cette lacune fascinait
Heidegger. Comment était-il possible que
personne depuis plus de 2000 ans n'ait
vraiment répondu à la question la plus
fondamentale de toutes ? Il entra au
séminaire jésuite de Fribourg en 1909,
déterminé à devenir prêtre.
Les couloirs sombres raisonnaient de
champ grégorien.
Les repas étaient pris en silence
pendant qu'un novice lisait des passages
de la Bible.
Les journées commençaient avant l'aube
avec les matines et se terminaient par
les complis dans la chapelle faiblement
éclairée par des bougies tremblantes.
Les novices marchaient pied nus sur les
dalles glacées en hiver.
Ils dormaient dans des cellules austères
sur des lits de planches.
Ils étudiaient la théologie scolastique,
la philosophie tomiste, les textes
patristiques.
Mais le corps de Heidegger ne supportait
pas la discipline rigoureuse.
Des problèmes cardiaques, des crises
d'anxiété, une santé fragile le
forcèrent à quitter le séminaire après
seulement de semaines.
C'était un échec qui allait se révéler
être une libération.
Il se tourna vers la philosophie.
Non pas la philosophie pratique, utile
qui cherche à améliorer la vie des gens,
mais la philosophie fondamentale, celle
qui pose les questions que personne ne
veut entendre.
Il étudia avec Edmund Huserl, le
fondateur de la phénoménologie,
cette méthode qui propose de revenir aux
choses mêmes, de décrire l'expérience
telle qu'elle apparaît à la conscience
sans préjugés théorique.
Userl était un homme méticuleux, presque
obsessionnel, qui passait des heures à
analyser les structures de la
perception, de la mémoire, de
l'imagination.
Il décrivait comment nous vivons le
temps, comment nous percevons les objets
dans l'espace, comment nous distinguons
l'apparence de la réalité.
Ces analyses étaient d'une précision
chirurgicale, d'une clarté presque
mathématique.
Heidegger admirait son maître, mais il
sentait que quelque chose manquait
encore.
User décrivait brillamment comment nous
vivons l'expérience, mais il ne posait
pas la question vraiment radicale.
Qu'est-ce que cela signifie d'être le
genre d'être qui peut avoir des
expériences ? Qu'est-ce que l'existence
humaine elle-même ?
pas comme objet d'étude scientifique,
pas comme substance métaphysique, mais
comme manière d'être dans le monde.
OuL restait prisonnier de la tradition
cartésienne qui place la conscience au
centre.
Il parlait encore de sujets et d'objets,
d'intentionnalité,
de constitution.
Pour Heidegger, ces catégories étaient
déjà trop tardives, trop dérivées.
Il fallait remonter plus en arrière vers
quelque chose de plus originel.
La Première Guerre mondiale éclata
juillet 1914.
Heidegger fut mobilisé mais jugé inapte
au combat en raison de ses problèmes de
santé.
Il servit d'abord dans les services
météorologiques,
observant les nuages et prédisant le
temps pour les opérations militaires.
Puis il fut transféré aux services
postaux triant le courrier des soldats
au front.
Il lisait les lettres désespérées des
hommes dans les tranchées, les nouvelles
des morts et des blessés, les espoirs
déçus et les peurs inexprimables.
La guerre transforma son monde.
Les certitudes de la civilisation
européenne s'effondraient dans les
tranchées boueuses de Verdin et de la
Somme.
Des millions d'hommes mouraient pour des
causes qui semblaient de plus en plus
absurdes.
La technologie moderne censée libérer
l'humanité servait maintenant à tuer
avec une efficacité industrielle
terrifiante.
Les gaz toxiques brûlaient les poumons,
les mitrailleuses fauchaiient des
rangées entières de soldats.
Les obus d'artillerie transformaient des
villages entiers en cratères lunaire.
Après la guerre, Heidegger devint
assistant de Husserl à Fribourg en 1919.
Il enseignait, écrivait, réfléchissait.
Ces cours attirraient de plus en plus
d'étudiants fascinés par son style
intense et provocateur.
Il ne parlaiit pas comme les autres
professeurs avec leur langue académique
poli et leurs références érudites.
Il parlait avec urgence comme si chaque
mot comptait, comme s'il essayait de
réveiller ses auditeurs d'un sommeil
profond.
Il ne citait pas simplement les textes
classiques, il les interrogeait, les
défiaent, les retournait.
Il forçait ses étudiants à penser par
eux-mêmes, à questionner leurs
présupposés,
à voir ce qu'ils avaient cessé de voir à
force d'habitude.
Anna Harent arriva à Marbourg en 1924
pour étudier avec Heidegger qui y
enseignait avant de retourner à
Fribourg.
Elle avait dix ans, juive, brillante,
assoiffée de connaissance.
Lui avait 35 ans, marié, père de deux
enfants.
Ils commencèrent une liaison passionnée
et secrète qui dura plusieurs années.
Elle le décrivit plus tard comme le roi
secret de la pensée, l'homme qui lui
avait appris à penser vraiment.
Il se rencontrait dans sa chambre
d'étudiants, échangeait des lettres
enflammées, parlait pendant des heures
de philosophie et de vie.
Pour elle, il était un génie qui voyait
plus profondément que quiconque.
Pour lui, elle était une élève
exceptionnelle qui comprenait
intuitivement ce que d'autres mettaient
des années à saisir.
Mais leur relation était impossible.
condamné par les conventions sociales,
les différences d'âge et de position,
elle se termina lentement,
douloureusement,
laissant des blessures qui ne
guériraient jamais complètement.
Et puis vint 192,
l'année où il publia son chef-dœuvre
Être et temps, un livre de près de 500
pages écrit dans une langue allemande
danse, presque impénétrable, qui
inventait de nouveaux mots et détournit
les anciens de leur sens habituel.
Un livre qui prétendait poser à nouveau
la question de lettre oublié depuis
Platon et Aristote.
Un livre qui allait bouleverser la
philosophie du 20e siècle et lancer des
débats qui dureraient jusqu'à
aujourd'hui.
Un livre écrit dans l'urgence sous la
pression de la tenure académique qui
devait démontrer que Heidegger méritait
la chair de professeur à Fribourg.
L'argument
central était à la fois simple et
déroutant.
Pour comprendre ce qu'est l'être, nous
devons commencer par examiner l'être qui
pose cette question, c'est-à-dire
nous-mêmes, les êtres humains.
Mais Heidegger refusait d'utiliser les
termes traditionnels comme homme, sujet,
conscience ou âme. Ces mots, disait-il,
sont chargés de 2000 ans de confusion
métaphysique.
Ils nous font croire que nous sommes des
choses, des substances, des objets parmi
d'autres objets dans le monde.
Ils nous font oublier ce qui est le plus
essentiel dans notre mode d'être.
Au lieu de cela, il inventa un nouveau
terme,
littéralement être là.
pas un objet, pas une substance, mais
une manière d'être caractérisée par le
fait d'être toujours déjà dans un monde,
toujours déjà impliqué dans des
relations avec les choses et les autres,
toujours jeté dans une situation que
nous n'avons pas choisie.
Le design n'est pas un moi isolé qui
contemple le monde de l'extérieur.
Il est essentiellement dans le monde
engagé avec lui, préoccupé par lui.
Nous ne sommes pas d'abord des
consciences désincarnées qui ensuite
entrent en contact avec un monde
extérieur.
Nous sommes d'emblés au monde, immergés
dans un contexte de signification,
d'outils, de projets, de relation.
Mais voici ce qui choquait le plus.
Heidegger affirmait que la structure la
plus fondamentale du design était son
rapport à sa propre mort.
Non pas la mort comme événement
biologique qui arrive à la fin de la
vie, mais la mort comme possibilité
toujours présente, comme horizon qui
donne sens à notre existence.
Le design est l'être qui sait qu'il va
mourir.
Et cette conscience de la mort n'est pas
quelque chose qui s'ajoute à notre vie
comme une décoration ou un accident.
Elle structure notre existence de part
en part dès le premier instant jusqu'au
dernier souffle.
Pourquoi cette idée était-elle si
radicale ? parce qu'elle renversait
toute la tradition philosophique
occidentale.
Depuis Platon, les philosophes avaient
cherché ce qui est éternel, permanent,
universel.
Ils avaient méprisé ce qui change, ce
qui passe, ce qui meurent.
La philosophie était une préparation à
la mort, disait Platon, mais seulement
au sens où elle apprenait à l'âme à se
détacher du corps mortel pour contempler
les vérités éternelles.
Le monde sensible, le monde du
changement et de la mort, était un monde
inférieur, une copie dégradée du monde
intelligible des idées.
Le christianisme avait renforcé cette
vision. en promettant la vie éternelle
après la mort. La mort n'était qu'un
passage, une porte vers la vraie vie. Ce
monde-ci n'était qu'une vallée de larme,
un exil temporaire loin de notre vraie
patrie céleste.
Heidegger rejetait tout cela avec une
veée émence tranquille.
La mort n'était pas quelque chose à
transcender ou à nier. Elle n'était pas
une porte vers un au-delà meilleur.
Elle était la possibilité la plus propre
du design, celle qui le définissait
comme être humain.
Tous les autres êtres périssent, se
terminent, cessent d'exister.
Les animaux meurent sans savoir qu'ils
vont mourir. Les objets se dégradent
sans conscience de leur dégradation.
Mais seul le design existe vers sa mort
avec la conscience que cette possibilité
peut se réaliser à tout moment.
Cette conscience donne à notre vie son
caractère d'urgence, de finitude,
d'authenticité potentielle.
Sans la mort, notre existence
s'étendrait indéfiniment sans jamais
former une totalité significative.
Mais comment vivre avec cette conscience
?
Heidegger distinguait deux modes
fondamentaux d'existence.
Le premier qu'il appelait l'existence
inauthentique ou quotidienne était le
mode dominant de la vie ordinaire.
Dans ce mode, le design se perd dans le
on, dans l'anonymat de la foule, dans
les préoccupations superficielles et les
distractions constantes.
On dit, on fait, on pense ce que tout le
monde dit, fait. pense,
on vit comme si on était immortel,
comme si la mort n'était qu'un événement
lointain qui arrive aux autres.
On remplit sa vie de bavardages
insignifiants, de curiosité
superficielles, d'ambiguïés calculée.
On évite les choix difficiles en se
conformant aux attentes sociales.
On ne se demande jamais vraiment qui on
est ou ce qu'on veut devenir.
Cette existence inauthentique n'est pas
simplement une erreur ou une faiblesse
morale, c'est une tendance structurelle
du design lui-même.
Nous sommes naturellement enclins à fuir
l'angoisse de notre finitude en nous
perdant dans les occupations banales et
les bavardages sans fin. Nous
remplissons nos vies de bruit pour ne
pas entendre le silence terrifiant de
notre mortalité.
Nous nous absorbons dans les tâches
quotidiennes pour ne pas avoir à
affronter les questions fondamentales
sur le sens de notre existence.
Cette fuite n'est pas quelque chose que
nous choisissons consciemment.
Elle est la pente naturelle de notre
être, le chemin de moindre résistance.
Le deuxième mode, l'existence
authentique, survient quand le design
fait face à sa mort, non pas comme
quelque chose qui arrivera plus tard,
mais comme la possibilité la plus propre
qui définit son être maintenant.
Cette confrontation provoque l'angoisse,
ce sentiment fondamental où toutes les
significations habituelles s'effondrent
et où le design se retrouve face au
néant.
Mais c'est précisément dans cette
angoisse que devient possible une vie
authentique, une vie où je choisis
vraiment mes possibilité au lieu de me
laisser porter par les conventions
sociales.
L'angoisse n'est pas agréable, elle est
terrifiante,
mais elle est aussi libératrice parce
qu'elle nous arrache aux illusions et
aux distractions.
Heidegger décrivait cette expérience
avec une intensité presque mystique.
L'angoisse n'est pas la peur d'un danger
particulier, d'une menace identifiable
que nous pourrions éviter.
Elle est le sentiment que tout pourrait
s'effondrer, que rien n'a de fondement
assuré, que nous flottons au-dessus d'un
abîme.
Dans l'angoisse, le monde familier
devient étrange. Les objets perdent de
leur signification habituelle. Le
marteau n'est plus cet outil commode
pour enfoncer des clous. Il devient un
morceau de métal bizarrement façonné
dont l'utilité semble soudain
arbitraire.
Les projets qui semblaient important
révèlent leur futilité.
Les relations qui donnaient un sens à
notre vie perdent leur évidence.
Je me retrouve seul face à l'existence
nue dépouillée de tous les masques et
les consolations.
Et c'est là que surgit l'appel de la
conscience.
Non pas la conscience morale ordinaire
qui nous dit ce qui est bien ou mal
selon les normes sociales. Non pas la
petite voix intériorisée de nos parents
et professeurs, mais une voix
silencieuse qui nous rappelle que nous
sommes responsables de notre existence,
que nous devons choisir comment être.
Cet appel vient du design lui-même, de
sa structure la plus profonde et il nous
invite à saisir notre vie comme notre
possibilité la plus propre.
Il nous dit, "Tu dois choisir. Tu ne
peux pas te cacher derrière les
conventions. Tu ne peux pas déléguer ta
responsabilité aux autres. Ta vie est à
toi et personne ne peut la vivre à ta
place."
Mais voici le paradoxe vertigineux qui
se trouve au cœur de être et temps.
Cette possibilité la plus propre, celle
qui me définit le plus essentiellement
est la mort.
Vivre authentiquement signifie vivre en
étant résolu vers la mort, en acceptant
pleinement notre finitude, en renonçant
à toutes les illusions d'éternité ou de
permanence.
Cela ne signifie pas être obsédé par la
mort ou chercher à mourir. Cela ne
signifie pas vivre dans la dépression ou
le désespoir.
Cela signifie vivre chaque instant avec
la conscience que ce pourrait être le
dernier, que tout est précaire, que rien
n'est garanti.
Cette conscience transforme la qualité
de notre expérience.
Au lieu de prendre les choses pour
acquises, nous les apprécions.
Au lieu de remettre à demain, nous
agissons maintenant.
Au lieu de nous conformer passivement,
nous choisissons activement.
Cette vision était-elle niiliste ?
Beaucoup de lecteurs le pensèrent.
Si la vie n'est qu'un être vers la mort,
si notre existence culmine dans le
néant, comment peut-il y avoir du sens ?
N'est-ce pas la négation de tout ce qui
rend la vie digne d'être vécu ?
Heidegger le régnait avec véhéméence.
Pour lui, c'était précisément en
acceptant notre finitude que nous
pouvions trouver un sens authentique.
Les illusions de l'éternité nous
détournent de la vie réelle, de la seule
vie que nous avons.
En revanche, la conscience de la mort
rend chaque moment précieux, chaque
choix important, chaque relation
significative.
Nous ne vivons pas pour toujours. Donc
ce que nous faisons maintenant compte
réellement.
Si nous avions l'éternité devant nous,
nous pourrions toujours remettre à plus
tard, toujours choisir autrement.
Mais parce que notre temps est compté,
nos choix ont un poids, une gravité, une
urgence.
Mais beaucoup de ces lecteurs restaient
troublés. Si la vie n'est définie que
par sa fin, si notre être le plus
profond est notre rapport au néant,
comment trouver de la joie, de l'espoir,
de l'amour ? Heideger semblait avoir
vidé l'existence humaine de tout ce qui
la rend belle et désirable.
Il avait diagnostiqué notre condition
avec une clarté impitoyable, mais il
n'ait aucun remède, aucune consolation,
aucune vision positive de ce que
pourrait être une vie bonne. Son analyse
était brillante mais glaciale, précise
mais désespérante.
Quand être étant paru en février 1927,
la réaction fut immédiate et
profondément divisée.
Certains philosophes le saluèrent comme
une révolution.
La première pensée vraiment originale
depuis Kant ou Egel.
Carl Jaspers écrivit une recension
enthousiaste louant la profondeur et
l'originalité de l'analyse.
D'autres le rejetèrent comme du jargon
obscur, une mystification prétentieuse
qui cachait son vide conceptuel derrière
un rideau de néologisme
incompréhensible.
Rudolphe Carnap et positivistes logiques
du cercle de Vienne se moquèrent des
formulations haidgerennes comme dépourvu
de sens. "Le néant néantise", disait
Heidegger. Qu'est-ce que cela peut
vouloir dire ? Ce n'était pas de la
philosophie mais de la poésie mal
déguisée. Une confusion entre analyse
conceptuelle et évocation émotionnelle.
Les étudiants eux se précipitaient pour
assister au cours de Heideegger à
Fribourg.
Il le décrivaient comme hypnotique,
charismatique, capable de faire sentir
l'urgence des questions philosophiques
les plus abstraites.
Il ne lisait pas simplement ses notes.
Il pensait devant ses étudiants, luttait
avec les concepts, revenait en arrière,
recommencer.
Sa voix était grave et intense.
Ses gestes étaient mesurés mais
expressifs.
Il pouvait passer une heure entière sur
une seule phrase d'Aristote ou de Kante,
la retournant dans tous les sens en
extrayant des significations que
personne n'avait vu.
Ces cours n'étaient pas des exposés
académiques polis, mais des événements
existentiels où quelque chose
d'important était en jeu.
Anna Harent était l'une de ses
étudiantes fascinées.
Même après la fin de leur liaison, même
après qu'elle eût quitté Marbourg pour
continuer ses études ailleurs, elle
resta marquée par cette rencontre.
Heidegger lui avait appris non seulement
à penser philosophiquement, mais aussi à
prendre la pensée au sérieux, à la vivre
comme une urgence et non comme un simple
exercice intellectuel.
Cette leçon ne la quitta jamais.
Des décennies plus tard, après tout ce
qui s'était passé, après la choa et
l'exil, après sa propre carrière
brillante comme philosophe politique,
elle continuait à reconnaître sa dette
envers lui, même si elle avait pris ses
distances critiques.
Carl Levit, un autre étudiant brillant,
était également fasciné par Aideger.
Juif lui aussi, il suivit tous ses
cours, écrivit sa thèse sous sa
direction, devint un de ses protégés les
plus prometteur.
Mais leur relation allaient se briser
tragiquement quelques années plus tard
quander prit des décisions qui
rendraient toute collaboration
impossible.
Levite passa le reste de sa vie à
essayer de comprendre comment son
maître, ce penseur si profond, avait pu
faire des choix si terrible.
Car c'est maintenant que l'histoire
prend son tournant le plus sombre et le
plus controversé.
Le janvier 193, Adolphe Hitler devint
chancelier de l'Allemagne.
C'était un moment que beaucoup
d'Allemands avaient attendu avec espoir,
d'autres avec inquiétude.
La République de Vaimar s'était révélée
faible et instable.
La crise économique de 1929 avait jeté
des millions de personnes au chômage.
Les rues de Berlin et d'autres grandes
villes voyaient des affrontements
violents entre communistes et nazis.
L'humiliation
du traité de Versailles brûlait encore
dans la mémoire collective allemande.
Beaucoup d'intellectuels, pas seulement
des nazis convaincus, espéraient qu'un
gouvernement fort pourrait restaurer
l'ordre et la dignité nationale.
Le parti nazi commença immédiatement à
consolider son pouvoir.
Le 27 février, le Reichg brûla dans des
circonstances mystérieuses.
Hitler utilisa cet incendie comme
prétexte pour suspendre les libertés
civiles et arrêter ses opposants
politiques.
Le 23 mars, le Reichg vota les pleins
pouvoirs à Hitler, se dépossédant
lui-même de son autorité législative.
Les partis politiques furent interdits
les uns après les autres. Les syndicats
furent dissous. La presse fut mise au
pas. Les universités furent purgées des
professeurs juifs et des opposants
politiques.
En quelques mois, l'Allemagne se
transforma d'une démocratie fragile en
une dictature totalitaire.
Le 7 avril 1933, le gouvernement nazi
promulga la loi pour la restauration de
la fonction publique professionnelle.
Cette loi excluait tous les nonariens,
c'est-à-dire principalement les juifs,
de la fonction publique, y compris
l'enseignement universitaire.
Des centaines de professeurs furent
démis de leur fonction du jour au
lendemain.
Edmund Huserl, le maître juif de
Heidegger, bien qu'excepté
temporairement en raison de son service
pendant la Première Guerre mondiale, vit
sa position devenir de plus en plus
précaire. D'autres
comme Anna Harent et Carl Levit
comprirent immédiatement qu'ils devait
fuir l'Allemagne s'il voulait survivre.
Le 21 avril 1933,
Martin Heidegger devint recteur de
l'université de Fribourg.
Ce n'était pas un hasard. Les nazis
voulaient des intellectuels respectés
qui donneraient une légitimité à leur
révolution.
Heidegger semblait être le candidat
parfait,
célèbre philosophe, penseur original, il
n'était pas perçu comme un nazi de la
première heure, mais comme quelqu'un qui
pourrait être attiré au mouvement.
Et il le fut.
Dans son discours inaugural du mai, il
proclama que l'université allemande
devait se mettre au service de la
révolution nationale socialiste.
Il parla de la nécessité d'un nouveau
commencement, d'un retour aux sources
authentiques de la culture allemande,
d'une lutte contre la décadence et la
dégénérescence de la civilisation
occidentale.
Il utilisa un langage qui raisonnait
étrangement avec les thèmes de être et
temps mais maintenant appliqué à la
politique nazie.
Il parla d'authenticité collective, de
destin du peuple allemand, de résolution
face au danger.
L'université ne devait plus être un lieu
de science neutre et désintéressé.
Elle devait devenir un instrument de
transformation nationale.
Les étudiants ne devaient plus
simplement acquérir des connaissances.
Il devait se former comme membre d'une
communauté combattante au service de
l'État nouveau.
Le savoir n'était pas une fin en soi,
mais un moyen au service de la volonté
nationale.
Il rejoignit officiellement le parti
nazi le 1er mai 1933 lors d'une
cérémonie publique où des milliers de
nouveaux membres prêtèrent serment de
fidélité à Hitler.
Il porta le badge du parti sur sa veste,
assista aux réunions, participa aux
cérémonies.
Il signa décret excluant les professeurs
juifs de l'université.
Il refusa d'intervenir pour protéger ses
anciens collègues et étudiants.
Quand Edmund Du, son vieux maître à qui
il avait dédié être et temps, fut
progressivement marginalisé et humilié,
Heidegger resta silencieux.
Pire, il retira la dédicace à Husl de la
deuxième édition de Être et temps.
Il organisa des cérémonies où les
étudiants brûlaient des livres d'auteurs
juifs et marxistes.
Il donna des discours enflammés,
appelant les étudiants allemands à
servir l'État nouveau avec dévouement
total.
Il transforma l'université en camp
d'entraînement semi-militaire,
insistant sur l'exercice physique et la
discipline collective.
Il voulait créer une nouvelle élite
formée non seulement intellectuellement,
mais aussi physiquement et moralement
capable de diriger l'Allemagne vers sa
destinée historique.
Pendant quelques mois, peut-être même
une année, il sembla croire sincèrement
que le nazisme représentait la
possibilité d'un renouveau authentique
de la culture allemande. une révolution
qui pourrait sauver l'Occident de sa
décadence nihiliste.
Il voyait dans Hitler non pas un
dictateur brutal mais un leader
charismatique qui incarnait la volonté
du peuple allemand.
Il croyait que l'Allemagne avait une
mission historique spéciale, qu'elle
était appelée à créer une nouvelle forme
de civilisation qui dépasserait à la
fois le capitalisme libéral de l'Ouest
et le communisme de l'Est.
Comment était-ce possible ? Comment le
philosophe qui avait analysé si
profondément l'authenticité et
l'inauthenticité
pouvait-il se compromettre avec le
régime le plus monstrueux de l'histoire
moderne ? Comment l'homme qui avait
médité sur la mort et la finitude
pouvait-il soutenir un mouvement qui
allait assassiner 6x millions de juifs
et déclenchèrent une guerre qui tuerait
des dizaines de millions de personnes ?
Les débats sur cette question ont fait
rage pendant des décennies. et
continuent encore aujourd'hui.
Certains défenseurs de Heidegger
affirment qu'il s'est rapidement
désenchanté du nazisme.
Il pointe vers le fait qu'il a
démissionné de son rectorat après
seulement 10 mois en février 1934.
Il note qu'il est entré en émigration
intérieure, se retirant progressivement
de la vie publique.
Ils affirment qu'il a critiqué
subtilement le régime dans ses cours et
ses écrits privés, utilisant un langage
codé que les initiés pouvaient
comprendre mais qui échappaient à la
censure nazie.
Il soulligne que ses cours sur Nietzsche
dans les années 30 et contenaient des
critiques voilées de l'idéologie nazie,
même si ces critiques restaient ambigues
et pouvaient être interprétées de
différentes manières.
D'autres accusent Heidegger d'avoir été
un nazi convaincu jusqu'à la fin, même
s'il était critique de certains aspects
du mouvement.
Il pointe vers des passages troublants
dans ses cahiers noirs publiés après sa
mort à partir de 2014.
Dans ses carnets privés tenus pendant
des décennies, Heidegger parle de la
judaïé mondiale comme d'une force
destructrice
associée au calcul économique et à la
technique moderne.
Il écrit que les Juifs, par leur talent
pour le calcul et l'abstraction, sont
les agents principaux du nihilisme
moderne.
Il suggère que cette destruction, bien
qu'inumaine, s'inscrit pour lui dans un
destin métaphysique de l'Occident qu'il
analyse sans jamais le condamner
explicitement.
Ces passages sont choquants, même pour
ceux qui connaissaient les
compromissions politiques de Heidegger.
Il révèle un antisémitisme qui n'est pas
simplement un préjugé social banal, mais
une conviction philosophique profonde.
Pour Heidegger, le problème juif n'était
pas racial au sens biologique vulgaire
des nazis ordinaires.
C'était un problème métaphysique.
Les Juifs représentaient dans son esprit
une manière d'être au monde caractérisée
par le déracinement, le calcul,
l'abstraction,
tout ce qui l'associait à la décadence
de la civilisation occidentale.
Cette forme d'antisémitisme
était peut-être encore plus dangereuse
que l'antisémitisme racial grossier
parce qu'elle se présentait comme une
critique philosophique profonde plutôt
que comme un simple préjugé. Elle
donnait une respectabilité
intellectuelle à la haine. Elle
transformait la persécution en destin
historique, le génocide en
accomplissement métaphysique.
Et elle montrait que la philosophie de
Heidegger n'était pas simplement
détournée par les nazis, mais
contenaient en elle-même des éléments
qui pouvaient alimenter et justifier
l'horreur.
Heidegger ne s'excusa jamais vraiment.
Après la guerre, il maintiint un silence
obstiné sur l'holocauste.
Dans une conférence d'après-guerre
intitulé La question de la technique, il
mentionna les camps de la mort dans la
même phrase que l'agriculture
industrielle, comme si c'était des
phénomènes comparables de la technique
moderne.
"L'agriculture motorisée, dit-il, est au
fond la même chose qu'une usine de
fabrication de cadavres.
Cette équivalence scandaleuse révélait
son incapacité persistante à reconnaître
la spécificité morale de la choa,
l'horreur unique du génocide
systématique.
Quand des amis et d'anciens étudiants le
pressèrent de faire une déclaration
claire condamnant le nazisme et
reconnaissant sa propre responsabilité,
il refusa.
Il admit qu'il avait fait une erreur en
devenant recteur, qu'il avait été naïf
sur la nature réelle du mouvement nazi,
mais il ne reconnut jamais avoir eu tort
sur le fond.
Il continuait à croire que l'Allemagne
avait une mission historique spéciale,
que la crise de la civilisation
occidentale exigeit une réponse
radicale, que le nazisme avait au moins
posé les bonnes questions, même s'il
avait donné les mauvaises réponses.
La vérité est probablement plus complexe
et plus troublante que les positions
extrêmes des défenseurs et des
accusateurs.
Heidegger n'était pas un idéologue nazi
typique.
Il méprisait l'antisémitisme vulgaire et
biologique des propagandiste du régime.
Il trouvait Alfred Rosenberg, le
principal théoricien racial du parti,
intellectuellement médiocre.
Il était critique de nombreux aspects de
la politique nazie, notamment de la
manière dont elle transformait tout en
propagande et en organisation
bureaucratique.
Mais sa philosophie contenait des
éléments qui pouvaient facilement être
mobilisés au service d'une vision
autoritaire et nationaliste.
son rejet de l'universalisme des
lumières, son éloge de l'enracinement
dans le sol natal, sa critique de la
démocratie libérale comme forme
d'existence inauthentique, sa nostalgie
d'une authenticité perdue, son mépris
pour la rationalité technique et
administrative.
Tout cela raisonnait avec les thèmes du
mouvement nazi, même si Heidegger les
comprenait d'une manière beaucoup plus
sophistiquée que les propagandistes du
régime.
Il n'était pas simplement victime d'une
manipulation politique.
Sa philosophie elle-même contenait des
dangers qu'il n'avait pas su voir ou
qu'il n'avait pas voulu voir.
En 1934, Heidegger démissionna du
rectorat.
Les raisons exactes restent obscures et
controversées.
Peut-être était-il déçu par la
médiocrité intellectuelle des dirigeants
nazis qu'il avait rencontré.
Peut-être réalisait-il que sa vision
d'une révolution spirituelle n'avait
rien à voir avec la réalité brutale du
totalitarisme.
Peut-être était-il simplement fatigué
des intrigues politiques et
bureaucratiques qui absorbaient tout son
temps.
Peut-être avait-il été marginalisé par
des nazis plus orthodoxes qui se
méfiaent de son intellectualisme et de
son indépendance d'esprit.
Il continua à enseigner, mais ses cours
prenaient une tournure de plus en plus
critique envers la modernité technique,
même si cette critique restait ambigue
et pouvait être lu de différentes
manières.
Il ne critiquait pas le nazisme
directement. Il critiquaiit la technique
moderne, la métaphysique occidentale, le
nihilisme.
Mais ces critiques pouvaient être
comprise comme s'appliquant aussi au
nazisme qui était lui-même une forme
extrême de volonté de puissance
technique.
Ou bien, elle pouvait être comprise
comme suggérant que le nazisme n'était
pas assez radical, qu'il restait
prisonnier de la métaphysique qu'il
prétendait dépasser.
Pendant la guerre de 1936 à 1940,
il donna une série de conférences sur
Nietzsche qui sont maintenant considérés
comme des chefdœuvres d'interprétation
philosophique, même si elles sont aussi
profondément problématiques.
Il présentait Nietzsche comme le dernier
métaphysicien de l'Occident, celui qui
avait porté le nihilisme à son
achèvement.
Selon Heidegger, Nietzsche avait
diagnostiqué la mort de Dieu et la
dévaluation de toutes les valeurs
traditionnelles.
Mais sa solution, la volonté de
puissance et le surhomme n'était qu'une
inversion de la métaphysique
traditionnelle, pas un véritable
dépassement.
Nietzsche restait prisonnier de la
métaphysique de la subjectivité qu'il
croyait avoir surmonté.
Cette lecture était brillante mais aussi
troublante.
Caregger semblait suggérer que le
nazisme lui-même n'était qu'une
manifestation du niilisme moderne, une
forme de volonté de puissance déchaînée
qui réduisait tout à la domination
technique.
Le nazisme dans cette interprétation
n'était pas un dépassement de la
modernité mais son accomplissement le
plus extrême.
C'était la réduction de l'être humain à
un matériau biologique à optimiser, la
transformation de la politique en
technique de domination totale,
l'instrumentalisation complète de tout
ce qui existe.
Mais Heidegger ne disait jamais cela
explicitement.
Il maintenit une ambiguité calculée qui
lui permettait de critiquer le régime
sans vraiment se désolidariser de lui.
Cette ambiguïté lui permit de continuer
à enseigner pendant toute la guerre,
même si ses cours attirent de moins en
moins d'étudiants et qu'il était sous
surveillance de la Guestapo pour ses
propos jugés insuffisamment orthodoxes.
Il vivait dans une sorte de double jeu
constant, disant une chose et laissant
entendre son contraire, critiquant et
soutenant en même temps.
Après la guerre, les alliés le soumirent
à un processus de dénaasification.
Il fut interdit d'enseigner de 1945 à
1951.
Son cas fut examiné par une commission
universitaire qui devait déterminer s'il
pouvait retrouver sa chair. Les
témoignages furent contradictoires.
Certains anciens étudiants et collègues
témoignèrent de son engagement nazi
actif. D'autres affirmèrent qu'il avait
été critique du régime et avait même
aidé certains étudiants juifs.
Carl Jaspers, son ami de longue date,
écrivit un rapport nuancé reconnaissant
le génie philosophique de Heidegger,
mais questionnant sa capacité à former
des jeunes en raison de son manque de
jugement moral.
Cette période fut pour lui un temps
d'isolement et de réflexion.
Il vivait dans sa cabane de montagne
dans la forêt noire. loin de Fribourg,
écrivant, marchant dans les sentiers
forestiers, respirant l'air froid et pur
des hauteurs.
Cette cabane était pour lui un lieu de
retraite depuis les années 20, un
endroit où il pouvait penser, loin des
distractions de la vie universitaire.
Elle était simple, rustique, sans
électricité ni haut courante pendant
longtemps.
Un poil à bois chauffait l'unique pièce
principale. Une lampe à pétrole
éclairait les longues soirées d'hiver.
Une table et une chaise face à la
fenêtre donnant sur les montagnes
constituait son espace de travail.
C'est pendant cette période qu'il
développa ce qu'on appelle parfois le
tournant dans sa pensée.
Ce tournant était-il une rupture ou un
approfondissement ? Les interprètes
débattent encore. Heidegger lui-même
insistait sur la continuité
fondamentale.
Il affirmait qu'il avait toujours voulu
penser l'être, mais qu'il avait d'abord
essayé de le faire à travers
l'analytique du design et qu'il
cherchait maintenant une approche plus
directe, moins centrée sur l'être
humain.
Il s'éloigna du projet de être et temps
qu'il n'avait jamais achevé.
Le livre devait avoir deux parties.
La première publier analyser le design
comme être au monde et être vers la
mort.
La deuxième jamais écrite devait passer
de cette analyse du design à une
compréhension du sens de l'être en
général.
Mais Heidegger réalisa qu'il ne pouvait
pas compléter ce projet. L'approche
elle-même était problématique.
En partant du design, il restait
prisonnier de la tradition moderne, de
la métaphysique, de la subjectivité.
Il fallait une approche différente, plus
radicale.
Il développa maintenant une méditation
sur l'histoire de l'être.
Il ne s'agissait plus tant d'analyser la
structure du design que de comprendre
comment l'Occident avait oublié la
question de l'être.
Comment cette question avait été
recouverte par la métaphysique, la
technique, la volonté de domination ?
Heidegger racontait maintenant
l'histoire de la philosophie occidentale
comme une histoire de déclin progressif,
un éloignement toujours plus grand de
l'expérience originaire de l'être que
les premiers Grecs avaient encore connu.
Tout avait commencé avec les Grecs
présoccratiques,
ces premiers penseurs qui avaient encore
un rapport authentique à l'être.
Chez Parménide, l'être était pensé comme
ce qui est présent, ce qui se montre
dans la lumière.
Chez Héraclite. L'être était logos,
rassemblement qui unit les contraires
dans une harmonie tendue.
Ces penseurs ne concevaient pas encore
l'être comme un objet de connaissance
théorique.
Il le vivait comme émergence, comme
apparition, comme présence.
Le mot grec pour vérité aléya signifiait
littéralement non cachement,
dévoilement.
La vérité n'était pas conformité d'un
jugement à un fait, mais révélation de
ce qui était caché.
Mais déjà avec Platon commence l'oubli
de l'être.
Platon identifie l'être à l'idée, à la
forme permanente et immuable.
Ce qui apparaît dans le monde sensible
n'est qu'une copie dégradée de
l'intelligible.
La vérité devient conformité de notre
pensée aux idées éternelles plutôt que
dévoilement de ce qui se montre.
L'être est séparé du devenir, l'éternel
du temporel, le vrai de l'apparent.
Cette séparation structure toute la
métaphysique occidentale ultérieure.
Avec Aristote, l'être devient substance,
ce qui existe par soi et supporte les
accidents.
La métaphysique devient ont théologie,
science de l'étant en tant qu'étant et
culmine dans la reconnaissance d'un
étant suprême, cause première et moteur
immobile.
L'être lui-même disparaît derrière
l'éthan, oublié dans la fixation sur les
êtres particuliers et leurs fondements
ultimes.
La philosophie devient une recherche des
causes et des principes des choses, pas
une méditation sur le mystère qu'il y
ait quelque chose plutôt que rien.
Le christianisme médiéval radicalise
cette tendance.
L'être devient création exnilo, acte
d'un Dieu créateur tout-puissant.
Tout ce qui existe dépend radicalement
de la volonté divine.
La distinction entre l'être divin créé
et l'être créé des créatures domine la
pensée.
Mais l'être lui-même, ce qui fait qu'il
y a quelque chose plutôt que rien, reste
impensé derrière la question théologique
de la relation entre créateur et
créature.
La philosophie devient servante de la
théologie.
Philosophia Anscia Théologier.
Avec descartes et le début de la
modernité, l'être devient objet de
représentation pour un sujet pensant.
Le cogito, je pense, devient le
fondement certain à partir duquel tout
le reste doit être déduit.
Les choses existent dans la mesure où
elles sont représentées dans la
conscience. L'être
ce qui est posé devant object, un sujet
représentant.
Cette subjectivisation de l'être atteint
son sommet avec l'idéalisme allemand où
l'être et la pensée deviennent
ultimement identiques, où le monde
entier est compris comme manifestation
de l'esprit.
Nietzsche marque l'achèvement de la
métaphysique.
Avec lui, tous les mondes
suprasensibles, tous les arrières mondes
platoniciens et chrétiens s'effondrent.
"Dieu est mort", proclame-t-il.
"Il n'y a que ce monde-ci, le monde du
devenir et de la volonté de puissance.
Mais cette volonté de puissance, cette
affirmation inconditionnelle de la vie
contre toutes les valeurs transcendantes
est encore une forme de métaphysique.
Elle pose la volonté comme essence
ultime de tout ce qui est.
Le niilisme est accompli mais pas
dépassé.
C'est le niilisme actif plutôt que
passif, mais c'est toujours le niilisme.
La technique moderne est l'héritière et
l'accomplissement de cette longue
histoire.
Elle n'est pas d'abord un ensemble de
machines et d'outils, pas simplement
l'application de la science à des fins
pratiques.
La technique est un mode de dévoilement
du monde, une manière de faire
apparaître tout ce qui existe.
Dans l'attitude technique moderne, tout
apparaît comme bestand, fond ou réserve
disponibles pour l'utilisation et la
consommation.
La nature devient ressource énergétique
à exploiter. Le fleuve devient réservoir
hydraulique pour la production
d'électricité.
La forêt devient stock de bois pour
l'industrie.
L'homme lui-même devient capital humain,
ressources à optimiser pour la
productivité maximale.
Ce que Heideger appelle le geestel,
souvent traduit par dispositif,
arraisonnement ou enffrment, est
l'essence de la technique moderne.
Ce n'est pas une chose que nous
pourrions contrôler de l'extérieur, pas
un outil dont nous serions les mettre.
C'est le cadre qui détermine à l'avance
comment tout nous apparaît.
Nous ne choisissons pas de voir le monde
comme fond disponible. C'est ainsi que
le monde se donne à nous dans l'époque
de la technique.
Nous sommes pris dans le GTEL, assignés
à lui, provoqué par lui à tout
transformer en ressources exploitables.
Cette vision est profondément
pessimiste.
Heidegger semble suggérer que nous
sommes impuissants face au destin de la
technique, que nous ne pouvons
qu'attendre passivement un changement
qui viendrait de l'être lui-même, un
autre envoi de lettre qui ouvrirait une
nouvelle époque.
Toute tentative de résoudre les
problèmes créés par la technique par
plus de techniques ne fait qu'aggraver
la situation.
Nous ne pouvons pas sortir de la
technique par la technique.
Nous ne pouvons pas maîtriser le gestel
parce que la maîtrise elle-même est déjà
une attitude technique.
Mais Heidegger cite aussi un verre du
poète Friedrich Holderlin.
Là où croit le péril, croit aussi ce qui
sauve.
Dans le danger extrême posé par la
technique, dans cette réduction totale
de tout à fond exploitable,
pourrait aussi se préparer une autre
possibilité.
Peut-être que le danger lui-même,
poussié à son extrême pourrait provoquer
un retournement, une transformation dans
notre rapport à l'être.
Peut-être que quand la technique aura
complètement épuisé ses possibilités,
quand elle aura détruit l'environnement
et aliéner l'humanité au point où la vie
deviendra insupportable,
alors pourrait s'ouvrir la possibilité
d'un autre commencement.
Ce salut ne viendrait pas de l'action
humaine au sens habituel.
Il ne viendrait pas d'une révolution
politique, d'une réforme sociale ou d'un
progrès technologique.
Il viendrait d'un changement dans l'être
lui-même, dans la manière dont l'être se
donne et se révèle à la pensée.
Heidegger appelait cela un autre
commencement, une nouvelle époque de
l'histoire de l'être qui ne peut être
planifiée ou produite, mais seulement
préparé par une pensée qui renonce à la
volonté de maîtrise et apprend à
écouter.
Cette dimension quasi mystique de la
pensée tardive de Heidegger déconcerta
beaucoup de ses lecteurs et admirateurs.
Où était passée la rigueur analytique de
être étant ? Pourquoi Heidegger
parlait-il maintenant comme un prophète
ou un poète plutôt que comme un
philosophe ? Pourquoi méditait-il sur
des vers de Halderlin et de Rilke au
lieu d'analyser des concepts ? Pourquoi
invoquaient-il les Grecs présoccratiques
comme s'ils possédait une sagesse perdue
que nous devions retrouver ? Ces
questions divisèrent ses interprètes.
Certains voyaient dans ce tournant une
trahison du projet initial, une fuite
dans l'obscurantisme et
l'irrationalisme.
Carnap et les positivistes avaient
peut-être eu raison après tout.
Heidegger n'était pas un philosophe
sérieux mais un poète raté qui déguisait
ses émotions en analyse conceptuelle.
D'autres voyaient dans le tournant
l'approfondissement nécessaire d'une
pensée qui devait abandonner les cadres
de la métaphysique traditionnel pour
penser vraiment l'être.
Heidegger lui-même insistait sur la
continuité fondamentale de sa pensée.
La question de l'être restait centrale
du début à la fin.
Mais cette question devait être pensée
d'une manière qui ne réduisent pas
l'être à un étant, même pas à l'étant
privilégié qui est le design.
L'être ne peut pas être conceptualisée,
maîtrisée, transformée en objet de
connaissance théorique.
Il peut seulement être vécu, éprouvé,
laissé être dans son mystère.
La philosophie traditionnelle avec son
vocabulaire de substances et
d'accidents, de sujets et d'objets, de
formes et de matière était incapable de
penser l'être.
Il fallait un langage nouveau, un
langage plus poétique, plus évocateur
qui pourrait pointer vers l'être sans le
réduire à l'étant. Cette attitude de
Gelassenheit, de laisser être ou de
sérénité devient centrale dans ces
derniers textes. Au lieu de vouloir tout
maîtriser, tout contrôler, tout
transformer selon notre volonté, nous
devrions apprendre à laisser les choses
être ce qu'elles sont. Au lieu de voir
le monde comme un réservoir de
ressources à exploiter, nous devrions
cultiver un rapport de respect et
d'écoute. Au lieu de nous comprendre
comme maîtres et possesseurs de la
nature selon la formule cartésienne,
nous devrions nous voir comme berger de
lettre, gardien vigilant qui protège
plutôt qu'il ne domine. Cette éthique
environnementale avant la lettre attira
l'attention des mouvements écologistes
naissants dans les années 60 et 70.
Heideger semblait avoir anticipé la
crise écologique en diagnostiquant la
réduction technique de la nature à un
simple fond exploitable.
Sa critique de la modernité technique
raisonnait avec les préoccupations
environnementales grandissantes.
L'épuisement des ressources naturelles,
la pollution massive, la destruction des
écosystèmes. Tout cela pouvait être
compris comme conséquence du ghtel, de
cette attitude qui transforme tout en
ressources disponibles.
Mais ici aussi, son héritage nazi jetait
une ombre troublante.
Son éloge de l'enracinement dans le sol,
de la paysanerie authentique, de la
culture locale ancrée dans un lieu
particulier. Tous ces thèmes avaient des
résonances inquiétantes avec le bloon,
le sang et le sol de l'idéologie nazie.
Les nazis avaient également critiqué
l'industrialisation et l'urbanisation,
prenaient un retour à la terre,
idéaliser le paysan enraciné.
Pouvait-on séparer les insights
écologiques de Heidegger de leurs
implications politiques problématiques ?
Le rapport de Heidegger au langage
devient également central dans sa pensée
tardive. Le langage, disait-il, n'est
pas d'abord un instrument de
communication que nous utilisons pour
transmettre des informations aux autres.
Le langage n'est pas un outil parmi
d'autres que l'être humain aurait
inventé pour ses besoins.
Le langage est la maison de l'être.
C'est dans le langage que l'être se
révèle et se cache.
C'est par le langage que le monde
s'ouvre à nous. Avant même que nous
pensions ou parlions consciemment, nous
sommes déjà dans le langage porté par
lui, constitué par lui.
Apprendre notre langue maternelle n'est
pas acquérir un outil technique, c'est
habiter un monde, entrer dans un espace
de signification déjà constitué.
Les mots ne sont pas des étiquettes
arbitraires que nous collons sur des
choses préexistantes.
Les mots révèlent les choses, les font
apparaître d'une certaine manière. Le
poète pour Heidger n'est pas quelqu'un
qui décore la réalité avec des
métaphores jolies.
Le poète est celui qui écoute le
langage, qui laisse le langage parler,
qui crée un espace où l'être peut se
montrer.
Cette vision du langage influença
profondément la philosophie continentale
de la seconde moitié du 20e siècle.
le tournant linguistique, le
structuralisme, le post-structuralisme.
Tous ces mouvements devaient quelque
chose à Heideger, même quand il
s'opposaient à lui.
Jacques Derida, en particulier fit de
Heideger l'interlocuteur central de sa
déconstruction.
Der rida montrait comment les textes haï
de guerriens eux-mêmes restaient
prisonniers des oppositions
métaphysiques qu'ils prétendaient
dépasser.
La distinction entre l'authentique et
l'inauthentique, entre l'être et
l'éthan, entre la présence et l'absence,
toutes ces distinctions répétaient la
structure de la métaphysique occidentale
qu'ide voulait surmonter.
En 1951,
Heidegger fut autorisé à reprendre
l'enseignement.
Il avait maintenant ans.
Ses cours attirèrent à nouveau des
foules d'étudiants et de visiteurs du
monde entier.
Des philosophes français comme Jean-Paul
Sartre, Maurice Merlon Jean Beaufry
venait l'écouter ou correspondait avec
lui.
L'existentialisme français qui devint le
mouvement philosophique dominant des
années 50 et 60 était en partie une
réponse à être et temps. Même si Heidger
rejetait l'étiquette d'existentialiste
et critiquait Sartre pour avoir mal
compris sa philosophie.
Sartre avait pris les analyses de
Heideger sur l'authenticité et la
liberté et les avait transformé en un
humanisme de l'engagement.
Pour Sartre, l'existence précède
l'essence.
L'être humain n'a pas de nature
prédéterminée.
Il doit se créer lui-même par ses choix.
Il est condamné à être libre, obligé de
choisir sans aucune guidance
transcendante.
Cette liberté est angoissante, mais elle
est aussi la source de notre dignité
humaine.
Nous sommes entièrement responsables de
ce que nous faisons de nous-mêmes.
Aucun dieu, aucune nature humaine, aucun
destin ne peut excuser nos actions.
Heidegger rejeta cette lecture
vigoureusement.
Dans sa lettre sur l'humanisme de 194
écrite en réponse à une question de Jean
Beaufry, il affirma que Sartre restait
prisonnier de la métaphysique
traditionnelle en mettant l'homme au
centre.
Le vrai problème n'était pas de définir
l'essence humaine ou de proclamer notre
liberté, mais de comprendre comment
l'être se donne à la pensée, comment il
se révèle et se cache à travers
l'histoire. L'homme n'est pas le maître
de l'être.
Il est plutôt le berger de l'être, celui
qui doit écouter et répondre à l'appel
de l'être.
L'humanisme traditionnel avec sa
glorification de l'homme comme animal
rationnel ou sujet autonome était encore
une forme de métaphysique qu'il fallait
dépasser.
Il donna sa dernière conférence publique
en 1969.
Il avait ans fatigué mais toujours
intense.
Le titre était temps et être un écho
inversé de son chef-dœuvre de 42 ans
plus tôt, être et temps.
Mais maintenant, il ne parlait plus du
design et de son être vers la mort.
Il parlait de lettre comme événement,
comme Es gibt, il y a littéralement ça
donne.
L'être se donne, se destine, s'envoie à
travers les époques de l'histoire.
Il n'est pas quelque chose que nous
pouvons saisir ou maîtriser.
Il est ce qui nous est donné, ce à quoi
nous devons répondre.
La pensée, disait-il, doit renoncer à la
volonté de maîtrise et apprendre à
laisser être, à remercier pour le don de
l'être.
Il mourut le 26 mai 1976
à l'âge de ans dans sa ville natale de
Meskirch où il était retourné pour ses
derniers jours.
Ses funérailles furent simples selon ses
vœux. Il fut enterré dans le cimetière
local près de l'église où son père avait
été sacristin.
La boucle était bouclée. Le garçon qui
avait grandi entouré de cloches d'église
et d'en rejeté le catholicisme pour la
philosophie, qui avait passé sa vie à
questionner l'être, revenait maintenant
à la terre natale.
Mais contrairement au catholiques qui
l'entouraient, il se refusait à toute
spéculation sur une vie après la mort.
Pour lui, la mort était la possibilité
de l'impossibilité de toute possibilité,
la limite ultime du design, au-delà de
laquelle la pensée philosophique ne peut
rien affirmer.
Mais son héritage resta profondément
controversé.
Dans les années qui suivirent sa mort,
de nouveaux documents furent découverts,
de nouveaux témoignages émergèrent.
La publication progressive de ces œuvres
complètes, entreprise monumentale de
plus de 100 volumes, révéla l'ampleur de
sa production, mais aussi de nouvelles
dimensions problématiques.
La publication de ces cahiers noirs à
partir de 2014 provoqua une nouvelle
onde choc dans la communauté
philosophique mondiale.
Ces carnets privés contenaient des
passages qui ne pouvaient plus être
ignorés ou minimisés.
Heidegger y parlait de la judaïé
mondiale comme d'une force métaphysique
destructrice.
Il associait les juifs au calcul
économique, à l'abstraction
mathématique, à la technique moderne.
Toute chose qu'il considérait comme
manifestation du niilisme.
Il inscrivait la destruction des juifs
dans une interprétation du destin
métaphysique de l'Occident sans jamais
formuler de condamnation morale
explicite, ce qui rend ces passages
particulièrement troublants. Le débat
s'intensifia comme jamais auparavant.
Des philosophes qui avaient défendu
Heidegger pendant des décennies
abandonnèrent leur position.
Peter Trony, l'éditeur des cahers noirs,
écrivit un livre intitulé Heideegger et
le mythe de la conspiration juive
mondiale, analysant l'antisémitisme de
Heidegger et son intégration à sa pensée
philosophique.
Emmanuel Faille, philosophe français,
publia un livre virulent intitulé
Heidegger, l'introduction du nazisme
dans la philosophie, argumentant que
toute l'œuvre de Heidegger était
contaminée par l'idéologie nazie et
devrait être retirée des bibliothèques
philosophiques.
D'autres maintenaient qu'on pouvait
encore distinguer entre ses insights
philosophiques et ses préjugés
personnels.
Ils admettaient que l'antisémitisme
était plus profondément intégré à sa
pensée qu'on ne l'avait cru, mais
affirmer que ces analyses
phénoménologique restaient valable.
On pouvait rejeter ses vues politiques
et ses préjugés raciaux tout en
apprenant de ses réflexions sur le
temps, la finitude, la technique.
Séparer l'œuvre de l'homme restait
possible et nécessaire.
D'autres encore argumentèrent que le
problème était plus profond.
Ce n'était pas seulement que Heidegger
avait des préjugés antisémites,
c'était que sa philosophie elle-même,
avec son rejet de l'universalisme,
son éloge de l'enracinement particulier,
son hostilité à la rationalité
calculatrice
contenait des éléments protofascistes.
Ces catégories fondamentales
d'authenticité et d'inauthenticité
pouvaient trop facilement être traduite
en opposition politique entre nous et
eux, entre le peuple authentiquement
enraciné et les cosmopolites déracinés.
Ce débat n'est toujours pas résolu
aujourd'hui.
Il ne le sera probablement jamais.
Heidegger reste une figure profondément
divisante.
Pour certains, il est le plus grand
philosophe du 20e siècle, le penseur qui
a posé les questions les plus profondes
sur l'être, le temps, la technique et le
langage.
Pour d'autres, il est un penseur
dangereux dont les idées ont contribué
directement ou indirectement au pire
désastre de l'histoire moderne.
Les deux positions contiennent
probablement une part de vérité.
Mais revenons à la question initiale.
Heidegger a-t-il vraiment tuer le sens ?
A-t-il réduit la vie à une simple
attente de la mort ? La réponse est non,
mais avec des nuances importantes.
Heidegger ne voulait pas tuer le sens.
Il voulait le sauver d'une certaine
manière.
Il pensait que les sources
traditionnelles de sens, la religion, la
métaphysique, les valeurs transcendantes
s'étaient effondré. Nietzsche avait
diagnostiqué cette situation comme la
mort de Dieu et l'avènement du niilisme.
Heidegger voulait trouver une réponse à
ce niilisme.
Sa réponse était que le sens ne peut pas
venir d'un monde suprasensible de vérité
éternelle.
Il doit être trouvé ici dans ce monde,
dans notre existence finie et
temporelle.
Et paradoxalement, c'est précisément
notre finitude, notre mortalité qui rend
le sens possible.
Si nous vivions éternellement, rien ne
compterait vraiment. Nous pourrions
toujours remettre à plus tard, toujours
choisir autrement.
Mais parce que notre temps est limité,
parce que chaque instant pourrait être
le dernier, nos choix ont un poids, une
urgence, une signification.
Cette vision peut sembler sombre ni
illiste même. Mais Heidegger dirait
qu'elle est en réalité libératrice.
Elle nous délivre des illusions qui nous
empêchent de vivre pleinement.
Tant que nous croyons en une vie
éternelle après la mort, tant que nous
plaçons nos espoirs dans un au-delà
meilleur, nous ne prenons pas au sérieux
la seule vie que nous avons.
Nous la gaspillons dans l'attente d'une
autre vie qui ne viendra jamais.
En acceptant notre finitude, en
embrassant notre mortalité,
nous pouvons enfin commencer à vivre
authentiquement.
Mais cette authenticité n'est jamais
garantie.
C'est une possibilité, pas une réalité
permanente.
Nous pouvons toujours retomber dans
l'inauthenticité,
nous perdre à nouveau dans les
distractions et les conventions
sociales.
L'existence authentique exige une
vigilance constante, un effort continu
pour résister aux tentations de la
fuite.
C'est pourquoi l'angoisse revient
toujours. Pourquoi l'appel de la
conscience doit être entendu encore et
encore.
L'héritage de Heidegger dans toute sa
complexité et sa contradiction continue
à nous hanter.
Nous ne pouvons ni simplement le
célébrer, ni simplement le rejeter.
Nous devons vivre avec la tension, avec
l'inconfort de reconnaître à la fois sa
contribution intellectuelle et sa
faillite humaine.
Sa vie nous enseigne quelque chose
d'important et de troublant. que
l'intelligence n'est pas suffisante,
que la profondeur philosophique ne
garantit pas la sagesse pratique ou la
dessence morale,
que nous avons besoin non seulement de
penser clairement, mais aussi d'agir
justement.
Sa question sur le sens de l'être reste
ouverte et pertinente
dans notre monde contemporain. Dominé
par la technologie numérique, l'économie
globalisée, la crise écologique, nous
avons peut-être encore plus besoin qu'à
son époque de questionner les cadres qui
structurent notre expérience.
Le GTEL que Heidegger diagnostiquait
dans les années 50 s'est intensifié
exponentiellement.
Tout est maintenant quantifié. optimisé,
transformé en données.
Les algorithmes décident de ce que nous
voyons, de ce que nous achetons, même de
qui nous rencontrons.
Notre attention est constamment
fragmentée par les notifications et les
distractions numériques.
Dans ce contexte, l'appel Heid Guerrien
à la Gasenheit, au laisser être garde
une certaine pertinence.
Peut-être avons-nous besoin d'apprendre
à résister à l'impératif de toujours
optimiser, toujours améliorer, toujours
contrôler.
Peut-être devons-nous cultiver la
capacité de laisser les choses être,
d'accepter que tout ne peut pas et ne
doit pas être maîtrisé.
Peut-être que la sagesse consiste en
partie à reconnaître les limites de
notre contrôle et à faire la paix avec
ces limites.
Mais nous devons toujours lire Heidegger
avec vigilance critique.
Nous ne pouvons pas fermer les yeux sur
ses erreurs ou minimiser sa
responsabilité.
Son exemple nous enseigne que la
philosophie n'existe pas dans un vide
abstrait.
Elle est toujours produite par des êtres
humains concrets avec leurs limites,
leurs préjugés, leurs aveuglements.
Les idées ont des conséquences.
Les concepts philosophiques peuvent être
mobilisés pour des fins destructrices.
Nous devons être conscients des
responsabilités qui accompagne la
pensée.
Peut-être que la leçon ultime de
Heidegger est paradoxale.
Il nous enseigne l'importance de
questionner radicalement, de ne jamais
accepter les évidences, de chercher
toujours plus profondément.
Mais il nous enseigne aussi, par son
propre exemple négatif, les dangers
d'une pensée qui perd contact avec les
réalités moral et politique concrète.
Nous avons besoin à la fois de la
profondeur philosophique et du jugement
éthique, de la rigueur intellectuelle et
de la responsabilité morale.
Heideger n'a pas tué le sens,
mais il a montré combien le sens est
fragile, combien il est difficile à
maintenir, combien il exige de nous une
attention constante.
Le sens n'est pas donné une fois pour
toute par Dieu ou par la nature. Il doit
être constamment créé et recréé. à
travers nos choix et nos engagements.
Il émerge dans notre rapport au monde,
aux autres, à nous-même.
Il est toujours menacé par les forces de
l'entropie, de l'oubli, de la
distraction.
Notre tâche est de résister à ses
forces, de maintenir vivant l'espace du
sens malgré tout ce qui conspire à le
détruire.
Et la mort, elle reste ce qu'elle a
toujours été, la limite absolue,
l'horizon qui ne peut être franchi, la
possibilité qui définit notre finitude.
Mais peut-être que vivre authentiquement
signifie non pas être obsédé par la
mort, mais être pleinement présent à la
vie, sachant qu'elle est précieuse,
précisément parce qu'elle est limitée.
Peut-être que la conscience de la
mortalité peut nous libérer pour
apprécier chaque moment, chaque
rencontre, chaque expérience sans les
tenir pour acquis.
C'est peut-être là le message que nous
pouvons encore entendre dans le bruit et
la confusion des débats sur Heideegger.
Au-delà des accusations et des défenses,
au-delà des controverses politiques et
des disputes académiques, il reste cette
vérité simple et profonde.
Nous sommes des êtres finis qui existent
dans le temps. Notre vie a un début et
une fin.
Entre ces deux limites, nous devons
trouver notre chemin, créer du sens,
faire des choix.
Cette condition est à la fois notre
contrainte et notre liberté.
notre limite et
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