RENÉ MAGRITTE : l'artiste qui a remis en question notre perception du réel | Histoire pour Dormir
René Magritte used highly precise, realistic paintings of ordinary objects to expose the fragile, arbitrary conventions linking images, language, and reality. His art functions not as puzzles to solve, but as profound visual philosophies that disrupt our automatic perception of the world and invite us to embrace its irreducible mystery.
Magritte's visual philosophy anticipated structural linguistics and post-structuralist critiques of representation, proving that art can dismantle the illusions of language and reality as powerfully as any text.
Section summaries
Intro: The Philosophy of the Bowler Hat
watchIntroduces the iconic pipe painting, Magritte's deceptively ordinary bourgeois lifestyle in Brussels, and how his paintings disrupt our sense of reality, inviting serious commentary from 20th-century philosophers.
Sets the conceptual and historical framework matching the user's focus on reality, representation, and perception.
Origins: A Fragmented Childhood in Belgium
optionalExplores early 20th-century Belgian context, Magritte's birth in Lessines, his family's moves, and his mother's tragic suicide in the Sambre river when he was 13, which biographers often link to the veiled faces in his paintings.
Provides melancholic biographical context but is less central to the pure philosophical mechanics of his work.
Awakening: De Chirico, Georgette, and Commercial Art
watchDetails his academic training, the life-changing discovery of Giorgio de Chirico’s metaphysical paintings, his marriage to his lifelong anchor Georgette, and his early commercial work designing wallpapers and advertisements which honed his clear, direct style.
Explains the origin of his precise technique, metaphysical inspiration, and early semiotic training.
The Parisian Surrealist Crucible
watchDescribes Magritte's move to Paris in 1927, his interactions with André Breton's circle, his rejection of Salvador Dalí's baroque excess in favor of a cold, conceptual method, and the ultimate creation of *The Treachery of Images* in 1929.
Essential for understanding his break from psychological surrealism towards linguistic conceptualism.
Inhabiting the Mystery: Masterpieces of Representation
watchFocuses on his life in Jette, his interactions with Belgian surrealists, and analyses of *La Clé des champs*, *La Condition humaine*, and *Le Faux miroir*, establishing his belief that art should not be 'solved' but lived as an irreducible mystery.
High philosophical value exploring the gap between reality and representation.
Aesthetic Resistance: The Renoir and Vache Periods
optionalCovers Magritte's surprising shift to impressionism ('Renoir period') during WWII as a form of visual resistance, his aggressive 'Vache' period in 1948, and the harsh criticisms he received from the surrealist mainstream for these stylistic departures.
An interesting detour detailing historical pushback and his rejection of being a formulaic artist, but less critical to his main body of work.
The Structuralist Intersection and Late Masterpieces
watchAnalyzes how 1950s/60s structural linguistics (Saussure, Barthes) mirrored Magritte's work, his rise in the US market, and deep dives into masterworks like *Golconde*, *L'Empire des Lumières*, and *Le Fils de l'homme*.
Crucial mapping of his late works to language systems and cognitive limits.
Michel Foucault's Deconstruction and Experimental Mediums
watchExplores Foucault's famous 1968 text *Ceci n'est pas une pipe*, discussing how Magritte broke the historical Western connection between text and image, alongside a brief look at Magritte's playful Super 8 home films.
Highly important for the user's specific interest in Foucault, post-structuralism, and deconstruction.
Belgian Identity, Commercialization, and Death
watchExplains the double-identity and contradictions of Belgian art, the deep irony of Magritte's anti-capitalist imagery being co-opted by global advertising, and his peaceful death in 1967.
Discusses the late-capitalist absorption of subversive art and the unique context of Belgian aesthetics.
Legacy: The Fissure in the Wall of Evidence
watchA poetic concluding meditation on what Magritte leaves behind: cognitive freedom, a healthy distrust of language, a distinct aesthetic, and the retrieval of the 'terreur amoureuse' (the sublime mystery of existence).
Synthesizes the existential and phenomenological impact of his visual philosophy.
Key points
- The Dissociation of Word and Object — The relationship between an object, its image, and its name is an arbitrary cultural convention, not a natural law. Magritte deconstructed this in 'The Treachery of Images' ('Ceci n'est pas une pipe') to show that a representation can never be the reality it depicts.
- The Visible Hiding the Invisible — Magritte's concept that everything we see conceals something else, and our human drive is to uncover the hidden. Works like 'Le Fils de l'homme' (the apple obscuring the face) serve as meditations on the limits of perception and the inevitability of occlusion.
- The Aesthetic of Contradiction and Coexistence — By juxtaposing logically incompatible elements, such as simultaneous day and night in 'L'Empire des Lumières', Magritte challenges our reliance on natural successions and habits.
- Foucault and the Rupture of Calligraphy — Michel Foucault's famous 1968 essay 'Ceci n'est pas une pipe' argues that Magritte shattered the historical Western tradition of mutual support between text and image, substituting a modern, discordant gap that exposes the non-transparency of language.
“Ceci n'est pas une pipe.” — René Magritte (text on painting)
“Tout ce qu'on voit cache autre chose et nous voudrions toujours voir ce que cache ce que nous voyons.” — René Magritte (quoted by narrator)
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Il existe une image que presque tout le
monde a vu, même ceux qui ne
s'intéressent pas à la peinture.
Une pipe brune soigneusement dessiné sur
un fond beige avec une inscription en
dessous. Ceci n'est pas une pipe.
Voilà. Simple, évident.
Et pourtant, depuis que cette toile
existe, les gens s'arrêtent devant elle,
plissent les yeux, relisent la phrase et
quelque chose se déplace doucement dans
leur esprit comme si le plancher sous
leurs pieds n'était plus tout à fait
horizontal.
Ce n'est pas un grand tableau. Ce n'est
pas une scène dramatique.
Il n'y a ni sang, ni cri, ni beauté
éclatante.
Et pourtant, cette image fait ce que
d'œuvres réussissent à faire.
Elle brise quelque chose à l'intérieur
du regard.
Elle prend ce que vous croyez savoir, le
retourne avec calme et repart sans
explication.
Qui était l'homme capable de peindre une
telle chose ? Pourquoi un homme en
chapeau melon, vivant dans une maison
ordinaire d'une banlieu ordinaire de
Bruxelles, mangeant des œufs le matin et
promenant son chien le soir, a-t-il
passé toute sa vie à fabriquer des
images qui dérangent l'ordre du monde ?
Qu'est-ce qui se cache derrière cette
façade de normalité absolue ? Pourquoi
les philosophes les plus sérieux du 20e
siècle ont-ils consacré des pages
entières à commenter ces tableaux ? Et
pourquoi aujourd'hui encore, longtemps
après sa mort, ces images
continuent-elles de circuler, de se
reproduire, de surgir dans les
publicités, les films, les rêves des
gens qui ne savent même pas son nom ?
René Magritz n'était pas un génie
torturé. Il n'aimait pas la souffrance.
Il détestait le romantisme de l'artiste
maudit. Il portait un costume, lisait
des romans policiers, jouait aux échecs
avec ses amis, aimait profondément une
seule femme pendant toute sa vie.
Et pourtant, dans ces toiles, des hommes
sans visage flottent au-dessus des
villes. Des ciels nocturnes brillent
au-dessus de rues baignées de lumière
diurne. Des rochers immenses s'envolent
lentement dans l'air. Des pommes vertes
occupent entièrement un visage humain.
Des trains sortent de cheminée.
Ce n'est pas de la folie, ce n'est pas
du hasard, c'est quelque chose de bien
plus précis, de bien plus déroutant. Une
méthode.
L'histoire de Magrithe est l'histoire
d'un homme qui a décidé très tôt et très
calmement que la réalité visible ne
disait pas la vérité, que les objets
familiers cachaient un mystère que
personne ne daignait regarder parce que
tout le monde était trop occupé à vivre,
que le langage et l'image ne se
correspondaient pas aussi simplement
qu'on voulait bien le croire
et qu'il était possible avec de la
peinture et de la patience de montrer
cette fissure dans les choses sans
jamais crier, sans jamais se plaindre,
sans jamais perdre son calme de
fonctionnaire belge.
Ce soir, installez-vous.
Laissez vos pensées se déposer comme de
la poussière après qu'on a secoué un
rideau.
Parce que l'histoire de Magrithe est une
histoire lente, une histoire qui avance
à pas feutrer,
une histoire qui ressemble à la surface.
a une vie parfaitement ordinaire et qui
par-dessous n'arrête pas de creuser.
La Belgique du début du 20e siècle était
un pays jeune et déjà fatigué.
Indépendante depuis seulement, elle
portait encore dans sa langue, dans son
architecture et dans ses habitudes la
marque de plusieurs siècles de
domination successive.
Espagnole, autrichienne, française,
hollandaise.
C'était un pays à deux âmes, le français
et le flamand se regardant en chien de
faillance. Et au milieu de tout ça, une
bourgeoisie prospère qui voulait croire
en la solidité des choses, en la
permanence des meubles et des rideaux
propres.
Les villes belges avaient quelque chose
de particulier à cette époque. Un
mélange étrange de confort domestique et
d'inquiétude sous-jacente.
Les façades des maisons de Bruxelles
avec leurs beau windows et leurs
ornements de pierre grise respirai une
respectabilité un peu trop soigneusement
entretenue.
Derrière elle, les familles vivaient
dans l'ordre de petits rituels
immuables. le repas à heure fixe, la
promenade dominicale, la lecture du
journal le soir.
C'est dans ce pays, dans cette
atmosphère de respectabilité provinciale
légèrement étouffante que René François
Giselin Magrit est né le 21 novembre
1898
à Lessine, une ville de la province de
Hau dans le sud de la Belgique.
Lessine n'était pas une ville
remarquable.
Elle avait des pavés, une rivière, la
dandre qui la traversé avec une lenteur
presque mélancolique,
des maisons basse et grise et le calme
pesant des endroits où il ne se passe
jamais rien de particulier.
Son père, Léopole Magrit, était ailleurs
et négociant.
Sa mère, Regina Bertinchamp était une
femme dont on sait peu de choses, si ce
n'est qu'elle était belle selon les
témoignages de l'époque et qu'elle
portait en elle quelque chose de
fragile, une anxiété profonde qui ne
disparaissait jamais tout à fait, même
dans les jours calmes.
La famille déménagea plusieurs fois
pendant les premières années de
l'enfance de René. D'abord les puis
Gilie, puis Châel. puis Charles Roy.
Ces villes du haau industriel avaient
des cheminées d'usine, des cieux souvent
couverts, une lumière qui filtrait à
travers les nuages avec la discrétion du
nord.
Ce n'était pas beau au sens habituel du
terme, mais c'était chargé d'une
présence particulière,
une présence que Magrit allait retrouver
toute sa vie dans sa peinture.
Ce ciel belge, gris et lourd qui pèse
sur les toits et donne aux scènes n'est
plus ordinaires quelque chose d'étrange
et de solennel.
René avait deux frères, Raymond et Paul.
Il semblaiit être l'aîné le plus
silencieux.
le plus observateur,
celui qui regardait plus qu'il ne
parlait.
On dit qu'il aimait dessiner très tôt.
Il remplissait des cahiers d'images, de
personnages, de formes.
On ne sait pas très bien ce qu'il
dessinait, mais on sait qu'il regardait
avec une attention inhabituelle pour un
enfant de son âge. Les objets dans les
pièces, la façon dont la lumière tombait
sur les meubles, la manière dont les
ombres découpaient les surfaces.
Puis vint l'événement.
L'événement qui a été analysé des
centaines de fois par des biographes et
des psychanalystes et dont Magrit
lui-même a toujours parlé avec une
économie de mots remarquable comme s'il
ne voulait ni l'amplifier ni le nier,
simplement l'admettre dans sa vie comme
un fait parmi d'autres, un fait un peu
plus lourd que les autres.
Le février 1912, Regina Magrith, la mère
de René, se jeta dans la cambre.
René avait 13 ans.
On retrouva son corps quelques jours
plus tard.
Une version souvent reprise veut que son
visage ait été couvert par sa chemise de
nuit. image qui a marqué des générations
de commentateurs.
Certains y ont vu plus tard un écho
possible dans plusieurs tableaux de
Magrith, notamment dans les amants.
Cette toile de 1928 où un homme et une
femme s'embrassent mais dont les têtes
sont entourées d'un voile de tissu blanc
qui empêche tout contact réel.
Est-ce un souvenir ? Est-ce un symbole ?
Magrit n'a jamais vraiment répondu à
cette question.
Il a dit simplement en quelques mots que
cet événement ne lui avait pas laissé de
traumatisme visible, qu'il n'en
souffrait pas de façon ordinaire.
Mais on ne perd pas sa mère à 13 ans
sans que quelque chose change dans la
façon de voir le monde. Pas forcément de
façon dramatique, pas forcément sous la
forme d'une blessure ouverte.
Parfois, la perte fait juste ceci.
Elle installe un doute permanent sur la
solidité des choses qui semblent les
plus stables.
Si une mer peut disparaître, si une
présence aussi fondamentale peut cesser
d'exister du jour au lendemain, alors
peut-être que les meubles ne sont pas
aussi solides qu'il le paraissent.
Peut-être que les murs cachent quelque
chose. Peut-être que ce qu'on appelle la
réalité est une surface et qu'en dessous
de cette surface, il y a quelque chose
d'autre, quelque chose qu'on ne peut pas
nommer.
À Charles Roy, le jeune René continua
d'aller à l'école. Il était bon élève
sans être brillant. Il lisait beaucoup,
les romans populaires, les récits
d'aventure et très tôt, il fut attiré
par quelque chose de particulier dans la
littérature.
Les romans policiers, les histoires de
mystères, les récits ou quelque chose
d'anormal se glisse dans un cadre
parfaitement banal.
Il lira toute sa vie des romans
policiers avec un plaisir évident et
sans jamais s'en excuser.
Il y avait quelque chose dans ce genre
qui correspondait à sa vision profonde
du monde, la normalité comme décor d'une
anomalie fondamentale.
À l'âge de 15 ans, il prit ses premiers
cours de peinture informel dans un parc
de Charlesois avec un peintre local.
On ne sait pas exactement comment se
passèrent ces premières leçons,
mais on sait que vers 1917 à 19 ans,
Maggrid s'inscrivit à l'Académie Royale
des Beauxards de Bruxelles où il passa
de années à apprendre les bases du
métier.
L'Académie de Bruxelles était à cette
époque un lieu sérieux et conservateur
où l'on enseignait la technique
académique avec rigueur, la composition,
le dessin d'après le modèle. la
perspective, la couleur.
Magrieth y apprit tout cela. Il n'en fut
pas enthousiasmé.
Ce qu'il l'enthousiasmait, c'était ce
qu'il découvrait en dehors de
l'académie.
Bruxelles était à cette époque une ville
culturellement vivante avec des
galeries, des revues d'avant-garde, des
cercles d'artiste.
Et c'est là, dans ces espaces informels
que Magrit commença à comprendre que la
peinture pouvait faire autre chose que
représenter joliment des paysages ou des
portraits.
Il découvrit le futurisme, le cubisme et
plus décisivement les œuvres de Giorgio
des Kiriko.
De Kiriko, peintre d'origine grecque
vivante en Italie, avait développé dans
les années 1910 et 1920 une manière de
peindre qui porta le nom de Pitoura
Métaphysica,
la peinture métaphysique.
Ces tableaux représentaient des places
vides baignés d'une lumière impossible,
des ombres qui ne correspondaient à
aucune source lumineuse cohérente, des
mannequins sans visage dans des paysages
d'une solitude absolue.
Il y avait dans ces images quelque chose
qui parlait directement à Magrithe.
Pas l'angoisse, pas le symbolisme lourd,
plutôt ceci.
La certitude que les objets ordinaires
dans les bonnes conditions de lumière et
de disposition pouvaient révéler leur
étrangeté fondamentale.
Magrid dira plus tard que la découverte
de Chirico fut pour lui comme une
révélation.
Pas au sens religieux du terme, mais au
sens littéral. Quelque chose se révéla,
devint visible que jusqu'alors il avait
senti sans pouvoir le nommer.
La peinture pouvait donner à voir
l'étrangeté du monde sans le déformer.
Elle pouvait rester précise, réaliste
dans sa technique et pourtant produire
une image qui ne correspondait à aucune
réalité normale.
C'était exactement ce qu'il cherchait.
Mais avant de parler de ce que Magrit
allait devenir, il faut parler de
Georgette
parce que Georgette Berger est peut-être
l'élément le plus stable, le plus réel,
le plus ancré dans l'existence
quotidienne de Magrithe. Et
paradoxalement, c'est cette stabilité
qui lui permit de passer toute sa vie à
peindre l'instabilité des choses.
René Magri avait rencontré Georgette
Berger pour la première fois quand il
avait quze et elle en avait 13.
C'était à Charleroi dans un manège lors
d'une foire.
Il ne s'en souvint peut-être pas
clairement, mais ils se retrouvèrent à
Bruxelles quelques années plus tard, par
hasard, dans un salon de thé ou dans la
rue selon les versions de l'histoire.
Et cette fois-là, quelque chose se noua
entre eux qui ne se dénoura jamais.
Georgette était douce, belle, calme.
Elle avait un sens de l'ordre domestique
qui s'accordit parfaitement avec le
besoin de Margit de vivre dans un
environnement stable et prévisible.
Elle partagea sa vie entière avec lui,
posa pour de nombreux tableaux et resta
toujours à l'arrière-plan de sa
biographie publique. Fidèle, discrète,
indispensable.
Il y eut une période de crise dans les
années 1930 où Magrid s'éloigna d'elle
brièvement pour une liaison avec une
autre femme. Une aventure qui ne dura
pas et qu'on retrouve dans la
correspondance de l'époque avec une
discrétion caractéristique.
Mais ils restèrent ensemble. La solidité
de leur vie commune était la base sur
laquelle reposait tout le reste.
Ils se marièrent en 1922.
René avait ans, Georgette 21.
Et pendant les années qui suivirent,
avant que la peinture ne devienne
vraiment sa vocation principale,
Magritz travailla dans des endroits
divers pour gagner sa vie.
Il dessina des papiers peints dans une
fabrique. Il conçut des affiches
publicitaires.
Il fit des illustrations pour des
catalogues.
Ce n'était pas ce qu'il voulait faire.
Mais il le fit avec sérieux et
compétence parce qu'il avait besoin de
manger et de payer le loyer et parce que
la dignité du travail ordinaire ne lui
répugnait pas.
Ces années de travail commercial ne
furent pases. Magriet appris quelque
chose dans les affiches publicitaires
que peu de peintres de sa génération
auraient pensé à apprendre. La clarté,
la communication directe, la nécessité
pour une image de transmettre quelque
chose immédiatement sans ambiguïé de
surface, même si elle peut cacher une
ambiguité profonde.
Ces tableaux plus tard auront cette
qualité particulière.
Ils sont lisibles en une seconde. On
voit tout de suite ce qu'il montrent. Et
c'est précisément parce qu'on voit tout
de suite ce qu'il montr qu'on est
déstabilisé par ce qu'ils font.
En 1927, Magrit et Georgette partirent
pour Paris. Ce n'était pas une décision
facile financièrement parlant, mais
c'était une décision nécessaire
artistiquement.
Paris était le centre du monde de l'art
d'avant-garde en cette décennie et un
mouvement y avait pris forme quelques
années plus tôt qui portait un nom que
Margrit allait rendre célèbre, le
surréalisme.
Le surréalisme avait été fondé
officiellement en 1924 par André Breton
avec la publication du manifeste du
surréalisme.
Breton était un homme puissant,
opiniâtre, avec une vision très précise
de ce que le mouvement devait être et ne
pas être.
Il avait absorbé les leçons de Freud sur
l'inconscient, les rêves, les
associations libres et avait conclu que
l'art devait plonger dans ses eaux
profondes pour trouver une vérité plus
haute que celle de la réalité ordinaire.
Le mot surréalisme lui-même venait de
Guillaume Apollinaire et signifiait
littéralement quelque chose qui dépasse
la réalité qui se situe au-delà d'elle.
Breton avait autour de lui un groupe de
personnalités brillantes et turbulentes.
Salvador Dali, Max Ernst, Johann Mirot,
Manray, Paul Luarard, Louis Aragon entre
autres. Ces artistes et poètes
partagaient une fascination pour
l'inconscient, le rêve, le désir, la
sexualité, la transgression.
Il croyait que l'art devait libérer
l'esprit des contraintes de la raison et
de la morale bourgeoise.
Leurs œuvres étaient souvent
provocatrices, parfois scandaleuses,
toujours chargé d'une énergie
émotionnelle intense.
Magriet arriva dans ce milieu et fut
immédiatement accepté.
Il rejoignit le groupe de Breton,
participa à des expositions collectives,
signaes.
Mais assez rapidement, il devint clair
que Magrit n'était pas tout à fait
surréaliste de la même façon que les
autres.
Ces différences avec Dali, par exemple,
étaient profondes et révélatrices.
Dali peignait des délires baroques, des
corps fondants, des montages surchargés
d'images libidinales avec une technique
de grand virtuose et un goût pour le
scandale qui était parfaitement
conscient et calculé.
Magrith, lui, peignait avec une sobriété
presque froide.
Ces images n'étaient pas des délires,
elles étaient des propositions, des
questions posées avec la précision d'un
technicien.
Il y avait aussi des frictions
personnelles.
Breton était un leader qui aimait
diriger ses troupes avec une autorité
presque ecclésiastique, excommuniant les
membres qui s'éloignaient de la ligne.
Magrih était trop indépendant d'esprit
pour accepter ce genre de gouvernement.
Il restait associé au mouvement mais à
distance depuis Bruxelles où il retourna
après trois ans à Paris en 1930.
Il n'était pas à l'aise à Paris. Il ne
comprenait pas l'obsession française
pour le débat public, la polémique, la
mise en scène de soi. Il voulait
peindre, il voulait rentrer chez lui.
Les trois années parisiennes ne furent
pourtant pas vaines. C'est pendant cette
période et dans les années qui la
précèdent immédiatement que Magrit
produisit certaines de ses œuvres les
plus importantes et établit les bases de
ce qui allait devenir sa méthode propre.
Et c'est là qu'il faut s'arrêter un
moment parce que pour comprendre
Magrithe, il faut comprendre ce qu'il
appelait lui-même le problème de la
ressemblance.
Magrit avait réalisé quelque chose
d'assez simple en apparence et
d'extraordinairement complexe en
réalité.
Il avait réalisé que le rapport entre un
mot et la chose qu'il désigne, entre une
image et la chose qu'elle représente
n'est pas un rapport naturel.
C'est un rapport culturel arbitraire
imposé par convention
et que cette convention qui nous semble
si évidente, si fondamentale est en
réalité fragile.
On peut la défaire.
On peut peindre une pipe et écrire en
dessous que ce n'est pas une pipe et on
aura raison
parce que ce que vous regardez sur la
toile n'est effectivement pas une pipe,
c'est de la peinture,
une surface plane couverte de pigments
disposé de façon à ressembler à une
pipe.
Vous ne pouvez pas remplir cette pipe de
tabac. Vous ne pouvez pas la fumer. Elle
n'est pas une pipe. Elle est l'image
d'une pipe. Et ces deux choses ne sont
pas la même chose.
Cette découverte, si on peut appeler ça
une découverte, Magrit la fit très
concrètement vers 1928 ou 1929 quand il
pénit pour la première fois la toile qui
portera le titre La trahison des images.
C'est le tableau de la pipe. sur toile
63 cm par 89 cm. Une pipe dessinée avec
une précision presque didactique sur un
fond beige neutre avec en dessous dans
une écriture manuscrite de maîtrise
d'école cette phrase : "Ceci n'est pas
une pipe."
Ce tableau fit peu de bruit à l'époque.
Il ne fut pas immédiatement reconnu
comme le chef-dœuvre conceptuel qu'on y
voit aujourd'hui.
Mais il contient en germe tout ce que
Magrit allait développer pendant les 40
années suivantes.
Il pose une question qui est en réalité
plusieurs questions simultanément.
Qu'est-ce qu'une image ? Qu'est-ce que
la ressemblance ? Quelle est la relation
entre le langage et la perception ?
Peut-on faire confiance à ce qu'on voit
? Et surtout, pourquoi faisons-nous si
facilement confiance à nos yeux alors
que nos yeux nous mentent en permanence
? pas parce qu'ils sont défaillants,
mais parce que la réalité elle-même est
plus complexe que ce que la vision peut
saisir.
De retour à Bruxelles en 1930, Magrid
s'installa dans une maison ordinaire de
la rue Essegem à Jette, un quartier
bourgeois et tranquille de Bruxelles.
Cette maison est aujourd'hui un musée.
Elle est remarquablement petite,
remarquablement normale.
Les pièces sont modestes, les meubles
sans prétention, le jardin réduit.
Rien dans cette maison ne crie artiste.
Et pourtant, c'est là que Margit pénit
certaines des images les plus
perturbantes du 20e siècle.
Sa routine était d'une régularité
presque monacale.
Il se levait tôt, prenait son petit-
déjeuner, lisait son journal.
Il allait dans son atelier qui n'était
pas un grand espace romantique sous les
toits, mais une pièce ordinaire dans sa
maison ordinaire.
Il peignait.
Le soir, il sortait parfois avec des
amis, des membres du groupe surréaliste
belge qui s'étaient formé autour de
personnalités comme Paul Nouget, Camille
Gomans, Marcel Le Comte et Louis
Scutener.
Ces réunions étaient plus
intellectuelles que mondaines. On jouait
aux échecs, on débattait de philosophie,
on discutait de peinture, de poésie, de
littérature.
aimait ce milieu. Il aimait les idées,
mais il aimait les idées traitées avec
rigueur et sobriété, sans excès
d'emphase.
Il continuait à peindre des affiches
publicitaires pour faire vivre le ménage
jusqu'en 1936 environ quand le
marchandard américain Julian Levi
commença à s'intéresser à son travail et
que la vente de tableau devint une
source de revenu plus significative.
Mais pendant longtemps, la vie de Magrit
celle d'un artiste qui travaille dans
l'ombre, reconnu par un cercle
restreint, ignoré du grand public,
vendant peu et vivant modestement.
Ce n'est pas une vie romantique. Ce
n'est pas la bohème de mon martre, pas
l'ivresse de l'alcool et des liaisons
tumultueuses.
C'est la vie d'un homme patient,
méthodique, qui croit profondément en ce
qu'il fait et qui est capable d'attendre
que le monde le comprenne.
Cette patience est elle-même révélatrice
de quelque chose de fondamental chez
Magrit.
Il n'avait pas besoin d'approbation pour
continuer. Il n'avait pas besoin de
reconnaissance immédiate.
Il savait ce qu'il faisait. Il savait
pourquoi il le faisait.
Et il continuait.
Pendant les années 30, Magrit développa
et approfondit ses thèmes avec une
régularité et une richesse remarquable.
C'est la période de la grande invention,
la période où il établit le vocabulaire
visuel qui sera le sien pour le reste de
sa vie.
On peut reconnaître ces tableaux de
cette époque immédiatement.
Les ciels bleus avec des nuages blancs
légers, les hommes en chapeau melons et
manteaux sombres, les femmes aux cheveux
bruns et à la peau pâle,
les objets familiers dans des contextes
impossibles,
les fenêtres qui ouvrent sur autre chose
que ce qu'elle devrait donner à voir.
Prenons quelques tableaux de cette
période pour les regarder de plus près.
Parce que regarder un tableau de Magite
en détail, c'est comprendre quelque
chose qui ne peut pas être expliqué
autrement.
La clé des champs peinte en 1933
montre une fenêtre à travers laquelle on
voit un paysage de campagne.
Mais la fenêtre est brisée.
Les éclats de verre qui jonchent le sol
portent chacun un fragment du paysage
que la vitre montrait avant de se
casser.
Le paysage n'est pas visible
directement. Il se fragmente en morceaux
qui restent sur la vitre brisée et sur
le sol.
Qu'est-ce que ça signifie ? que la
fenêtre ne nous donnait pas accès au
paysage réel, mais à une image du
paysage
que briser la fenêtre ne révèle pas la
réalité mais multiplie les images.
Que notre accès au monde passe toujours
par des intermédiaires, des vitres, des
représentations, des images et que ces
intermédiaires ne sont pas transparents.
La condition humaine peinte en 1933
également montre un tableau posé devant
une fenêtre ouverte sur un paysage.
Le tableau représente exactement la
portion du paysage qu'il cache
de sorte qu'on ne sait pas si ce qu'on
voit est le paysage ou la représentation
du paysage.
Les deux se confondent parfaitement.
C'est une mise en abîme de la
représentation elle-même.
Magrit aimait cette toile. Il y voyait
une formulation particulièrement claire
de sa question centrale.
Comment savons-nous que ce que nous
voyons est réel et non une
représentation ? Comment
distinguons-nous le monde de l'image du
monde ?
Le faux miroir, pas en 1929 est plus
simple en apparence. Un œil immense dont
la pupille est remplacée par un ciel
bleu avec des nuages blancs.
L'œil ne reflète pas ce qui est devant
lui. Il contient son propre ciel. Ce
n'est pas un miroir, c'est l'œil qui
regarde et qui invente en même temps.
Voir dit cette image n'est pas un acte
neutre. Voir c'est projeter, c'est
construire, c'est déjà interpréter.
Ces tableaux ne sont pas des puzzles
qu'on résout. Ils ne sont pas des rébuts
qui ont une solution unique cachée
derrière leur surface.
C'est l'erreur la plus commune qu'on
fait devant Magrit. Chercher la clé,
chercher l'explication,
chercher ce que le tableau veut dire.
Mais Magric lui-même a toujours résisté
à cette lecture.
Ces tableaux ne veulent pas dire quelque
chose de définissable. Ils veulent
montrer quelque chose d'indéfinissable.
Ils veulent produire en vous
l'expérience du mystère.
Non pas le mystère qu'on résout, mais le
mystère qu'on habite.
La question du langage était centrale
dans la réflexion de Magrith. Il n'était
pas philosophe de formation, mais il
était un lecteur avide et il avait une
intelligence naturelle pour les
problèmes conceptuels.
Il réfléchissait avec une grande acuité
à des problèmes que la philosophie, la
logique et plus tard la linguistique
allaient formuler avec leurs propres
outils. Et à travers toutes ses
lectures, il avait développé une
intuition très précise.
Les mots et les choses ne coïncident
pas. Il y a toujours un écart.
Et cet écart est le lieu de toute
pensée, de tout art, de toute liberté.
Dans les années 30, il produisit une
série de tableaux qui explorent
directement cette relation entre les
mots et les images. Des tableaux où des
objets sont représentés avec leur nom
écrit dessus, mais le mauvais nom. Une
image de cheval avec le mot porte en
dessous, une image de valise avec le mot
ciel.
Ces associations ne semblent pas obéir à
une logique symbolique. Elles ne
remplacent pas un mot par un autre en
respectant une équivalence cachée. Elle
défond simplement la convention et en la
défaisant, elle révèle le caractère
arbitraire de toute nomination.
Magriit écrivit un texte important en
1929 intitulé Les mots et les images qui
fut publié dans la revue surréaliste La
révolution surréaliste.
Ce texte court et précis établit une
série de propositions sur la relation
entre les images et les mots. Parmi
celle-ci, un objet ne tient pas
tellement à son nom qu'on ne puisse lui
en trouver un autre qui lui convienne
mieux.
ou encore les contours d'un objet
peuvent servir à désigner un autre
objet.
Ces propositions ne sont pas des
affirmations philosophiques au sens
technique du terme. Elles sont des
invitations à regarder autrement, à
défaire les habitudes perceptives qui
nous font croire que nous voyons la
réalité alors que nous voyons une
représentation de la réalité filtrée par
le langage.
La seconde guerre mondiale arriva. Les
Allemands occupèrent la Belgique en
1940.
Pour Magrih, comme pour tous les Belges,
ce fut une période de contrainte, de
danger, de claustrophobie.
Mais Magrit réagit à cette période de
façon surprenante,
d'une façon qui lui value des critiques
sévères de la part de certains de ses
amis et de certains critiques.
Pendant les années d'occupation, entre
1940 et 1944,
Magrit adopta un style pictural
radicalement différent de celui qu'il
avait développé jusque-là.
Il se tourna vers renoir, vers
l'impressionnisme, vers les couleurs
chaudes et les sujets lumineux.
Ces tableaux de cette période sont
peuplés de femmes aux chaires roses, de
scènes champres ensoleillées, de pastel
doux et apaisants.
C'est ce qu'on appelle parfois sa
période renoire ou sa période
ensoleillée.
Pourquoi ce changement radical ?
Magrieth expliqua sa démarche ainsi.
En temps de pénurie et d'obscurité, il
voulait peindre la lumière. Il voulait
opposer à la grisaille de l'occupation
une joie délibérée, une affirmation de
la couleur et de la douceur de la vie.
C'était, disait-il, une forme de
résistance.
Non pas la résistance armée, non pas le
sabotage ni la clandestinité, mais la
résistance esthétique,
refuser de laisser la guerre contaminer
la peinture.
Ses amis du groupe surréaliste belge ne
furent pas convaincus.
Paul Nouget notamment fut sévère. Il
trouvait que cette période représentait
une régression, une fuite, un abandon
principes qui avaient fait la force de
l'œuvre de Magrith.
Breton, de Paris d'abord puis d'exil en
Amérique fut également critique.
Pour eux, le surréalisme avait une
dimension politique et une orientation
subversive qui rendait le repli vers un
art ensoleillé et plaisant moralement
inacceptable en temps de fascisme.
Magrih ne céda pas. Il continua dans
cette direction pendant toute la durée
de l'occupation et il explora ensuite
brièvement une autre variation tout
aussi surprenante.
Ce qu'on appelle sa période vache. Une
série de tableaux peints en 1948 lors de
sa première exposition à Paris après la
guerre dans lesquelles il adopta un
style volontairement grossier, presque
vulgaire, proche du fauvisme et de la
caricature avec des couleurs criardes et
des formes déformées.
Cette exposition fut un échec
retentissant.
Le public parisien, habitué au magrit
méticuleux et glacé de la grande
période, ne comprit pas ce qu'il voyait,
ou plutôt, il ne voulut pas comprendre.
Magrieth là encore, ne s'excusa pas. Il
revint simplement à son style habituel.
La tentative avait peut-être été
délibérément provocatrice.
Peut-être voulait-il montrer qu'il
n'était pas la machine à produire des
images mystérieuses que les gens
attendaient.
Peut-être voulait-il simplement voir ce
qui se passait s'il changeait
radicalement de registre.
Quoi qu'il en soit, après 1948,
il reprit le chemin de son œuvre
principale, plus serein que jamais, plus
confiant dans sa direction.
Les années 50 et 60 furent les années du
vrai triomphe.
Magrih avait passer toute sa vie
d'adulte à travailler dans une relative
obscurité, reconnue par un cercle
d'initiés mais ignoré du grand public.
Et puis progressivement le monde
commença à le rattraper.
ou plutôt le monde changea de telle
façon que Magrit devint soudainement
lisible d'une nouvelle façon.
Les années 50 virent naître la
philosophie analytique du langage, les
débats sur la linguistique structurale
de Saussure et ses successeurs, la
sémiotique de Roland Bart.
Toutes ces disciplines s'interrogaient
sur la relation entre les signes et les
choses, entre les représentations et la
réalité.
Et soudainement, les tableaux de Magrit
ressemblaient à des expériences de
pensée en peinture.
Ils illustraient avec une précision et
une économie de moyens remarquable
exactement les questions que ces
disciplines tentaient de formuler en
termes abstraits.
Ce n'était pas intentionnel du côté de
Magrith. Il ne lisait pas Roland Bart.
Il ne s'intéressait pas à la
linguistique structurale,
mais il avait eu l'intuition, 20 ou 30
ans avant que ces discipline n'existe
sous leur forme développée, que les
problèmes de langage et de
représentation étaient les problèmes
fondamentaux de la pensée contemporaine
et il les avait traité à sa façon avec
de la peinture et du temps.
Aux États-Unis, l'intérêt pour
Magrithement
à partir des années 30, puis s'amplifia
nettement dans les années 50 et 60.
Sa grande rétrospective au Museum of
Modern Art de New York eût lieu en 1965.
Le public américain des années 50 était
un public particulier, pragmatique,
curieux, ouvert aux expériences
visuelles nouvelles et en même temps
profondément ancré dans une culture de
la communication et de la publicité.
Les images de Magrith, claires en
surface et dérangeantes en profondeur,
parlèrent immédiatement à ce public.
Elles étaient à la fois accessibles et
mystérieuses.
On pouvait les regarder sans formation
artistique et ressentir quelque chose.
On pouvait les regarder avec une
formation philosophique poussée et y
trouver un sujet de réflexion pour des
années.
Peu à peu, des collectionneurs
américains commencèrent à acheter ses
œuvres. Des musées s'y intéressèrent.
Les prix montèrent
et Magrit, pour la première fois de sa
vie, put vivre confortablement de sa
peinture.
Il quitta la rue Ességem pour une maison
légèrement plus grande à Scarb, un autre
quartier de Bruxelles.
Mais il n'abandonna pas son style de
vie. Il continua à se lever tôt, à
peindre le matin, à promener son chien,
à jouer aux échecs, à lire des romans
policiers.
Il y a quelques tableaux de la grande
période qui méritent qu'on s'y arrête
longuement. Non pas pour les expliquer,
mais pour les regarder, les traverser,
les laisser faire leur travail.
Golconde, peint en 1953
est peut-être le tableau de Magrit qui a
été le plus reproduit après la trahison
des images.
Il représente une pluie d'hommes. Des
centaines d'hommes en chapeau melon et
manteaux sombres. qui tombe ou peut-être
flotte dans un ciel au-dessus d'une
façade de maison bourgeoise.
Chaque homme est identique aux autres.
Il tombe à intervalle régulier comme des
gouttes de pluie.
La lumière est celle d'une journée
ordinaire, grise et douce. Il n'y a rien
de dramatique dans ce tableau, rien de
paniqué.
Les hommes tombent ou flottent avec la
même sérénité que s'ils étaient
simplement là, suspendus dans l'air,
attendant patiemment une destination.
Ce tableau est souvent interprété comme
une métaphore de la société bourgeoise.
Tous identiques, tous interchangeables,
tous également suspendus dans un vide
qui le refuse de regarder.
Magrit aurait peut-être accepté cette
interprétation.
Mais il n'aurait pas dit que c'est la
seule. Il aurait dit que le tableau ne
propose pas une interprétation, il
propose une vision. Et la vision, c'est
celle d'une chose que nous savons depuis
toujours mais que nous préférons ne pas
voir.
Les hommes sont aussi légers que la
pluie, aussi interchangeables que les
gouttes d'eau. Et pourtant, chacun se
croit unique et solide et installé dans
le monde pour de bon. L'Empire des
Lumières est une série de tableaux
peints entre et4
et dont il existe plusieurs versions.
Chacune montre la même image. En bas,
une rue résidentielle dans la nuit avec
des réverbaires allumés, des façades
sombres, la texture de l'obscurité
nocturne.
Et en haut dans la partie supérieure du
tableau, un ciel de jour bleu avec des
nuages blancs légers comme si le soleil
brillait.
La nuit en bas, le jour en haut,
simultanément,
sans transition,
sans explication.
Ce tableau est l'un des plus
immédiatement perturbants de Magrithe.
Peut-être parce qu'il met en jeu quelque
chose de très fondamental dans notre
perception. L'alternance du jour et de
la nuit.
Nous vivons dans un monde où le jour et
la nuit se succèdent jamais simultané.
Cette succession est l'une des
structures les plus profondes du temps
humain, du travail, du sommeil, de la
vie sociale.
Et l'Empire des Lumières défait
simplement cette succession.
Il dit "Et si
et si le jour et la nuit existaient
ensemble ? Et si l'alternance que nous
tenons pour naturelle et nécessaire
était simplement une habitude ? Et si la
réalité autorisé des configurations que
notre expérience ordinaire ne rencontre
jamais ?
La trahison des images nous avons déjà
rencontré, mais il faut revenir dessus
parce que sa simplicité est trompeuse.
C'est un tableau qui ressemble à une
blague, à un tour de pass-pel
et qui est en réalité l'une des
explorations les plus profondes de la
philosophie du langage produite au 20e
siècle sous une forme non verbale.
En disant "Ceci n'est pas une pipe,
Magrit ne dit pas que la pipe n'existe
pas.
Il dit que l'image d'une pipe n'est pas
une pipe. Il dit que la représentation
n'est pas la chose.
Il dit que nous avons tendance
spontanément à confondre ces deux
réalités différentes.
Et en nous signalant cette confusion, il
nous libère momentanément de l'habitude.
Le château des Pyrénées, pas en 1959,
montre un rocher immense avec un château
médiéval construit sur son sommet qui
flotte dans l'air au-dessus de la mer.
Le rocher est de la même couleur et de
la même texture que s'il était posé sur
le sol. Il n'a pas l'air de flotter et
pourtant en dessous il y a la mer et
rien d'autre. Le rocher est en l'air.
Une impossibilité physique est
représentée avec la même précision
technique que si elle était parfaitement
normale.
C'est cet écart entre la représentation
réaliste et l'impossibilité logique qui
produit l'effet magite.
La certitude que quelque chose ne va pas
associé à l'impossibilité de dire
précisément où est le problème.
Le fils de l'homme peint en 1964 est
peut-être le tableau le plus
emblématique de la période tardive.
Un homme en costume sombre et chapeau
melon debout devant un mur de pierre
avec la mer et un ciel gris vert
derrière lui.
Son visage est entièrement dissimulé par
une pomme verte flottant devant lui.
On ne voit pas son visage. On ne verra
jamais son visage
parce que la pomme est là et la pomme
cache.
Magrite a dit sur ce tableau : "Tout ce
qu'on voit cache autre chose et nous
voudrions toujours voir ce que cache ce
que nous voyons."
C'est une formule presque parfaite pour
sa méthode entière.
Ce que nous voyons cache.
Ce qui cache est visible
mais ce qu'il cache reste invisible.
L'homme au chapeau Melon est apparu de
nombreuses fois dans l'œuvre de Magrith.
Certains vent en lui un autoportrait,
d'autres voient en lui le bourgeois
anonyme, l'homme ordinaire, l'homme sans
qualité particulière.
Magrit lui-même a dit des choses
différentes à des moments différents.
Ce qu'on peut dire avec certitude, c'est
que la répétition de cette figure crée
quelque chose de particulier,
une sorte de personnage récurrent, un
protagoniste sans identité, un masque
qui ne cache pas un visage mais
l'absence de visage.
Michel Fouco, l'un des philosophes les
plus importants du 20e siècle, consacra
un texte célèbre à Magrit, publié en
1968 sous le titre "Ceci n'est pas une
pip".
Ce texte est à la fois une analyse du
tableau de la pipe et une méditation
plus générale sur la relation entre la
peinture et le langage dans la tradition
occidentale.
Fouco y développe l'idée que Magrit a
accompli quelque chose de
révolutionnaire dans l'histoire de la
représentation.
Il a brisé la relation calligraphique
entre les mots et les images. Cette
relation qui depuis la renaissance
supposait que les mots pouvaient
compléter les images, les expliquer, les
nommer et que les images pouvaient
illustrer les mots.
Fouo montre que dans la tradition
picturale occidentale jusqu'à Magrit,
les images et les mots avaient une
relation de voisinage et de
complémentarité.
Les titres nommaient ce que les tableaux
montraient.
Les cartouches dans les peintures
médiévales expliquaient les scènes.
Les allégories étaient accompagnées de
textes qui en donnaient la clé.
Il y avait une confiance fondamentale
dans la capacité du langage à nommer le
visible et réciproquement dans la
capacité du visible à illustrer le
disciple.
Magrit rompit avec cette tradition en
mettant en scène leur incompatibilité.
Ceci n'est pas une pipe. Ne dit pas ce
que montre le tableau. Au contraire, il
dit ce que le tableau ne montre pas. Il
crée un écart, une discordance, une
fissure entre le verbal et le visuel.
Et cette fissure, Fouco y voit le signe
d'une pensée fondamentalement moderne.
Une pensée qui ne croit plus en la
transparence du langage, qui ne croit
plus que les mots et les choses
s'ajustent naturellement.
qui reconnaît dans tout acte de
nomination un acte arbitraire et
potentiellement trompeur.
Ce texte de Fouo contribua
considérablement à la consécration
philosophique de Magrith.
Il ne fit pas de lui un philosophe, mais
il montra que sa peinture était une
forme de pensée aussi rigoureuse et
aussi profonde que la philosophie,
simplement exercé avec des moyens
différents.
Après Fouo, il devint impossible de
regarder Magrit comme un simple
surréaliste amusant, comme un faiseur de
tour visuel.
Il fallait le prendre au sérieux,
l'entendre comme on entend une
proposition, lui répondre comme on
répond à une question.
Dans les années 60, la célébrité de
Magrit aténit enfin une dimension
internationale significative.
Les États-Unis le découvrirent avec
enthousiasme.
Le mouvement du pop art qui se
développait à New York et à Londres au
début de cette décennie trouva dans son
œuvre une anticipation de certaines de
ses propres préoccupations.
Le questionnement de la représentation,
le rapport entre les images médiatiques
et la réalité, la mise en scène de
l'ordinaire.
Des artistes comme Roy Ltenstein ou Andy
Warol n'auraient peut-être pas eu
exactement la même carrière. sans les
précédents établis par Magrit.
Les connexions sont difficiles à tracer
avec précision, mais l'influence est
réelle et a été reconnue par plusieurs
de ces artistes.
En 1965, le Museum of Modern Art de New
York organisa une grande rétrospective
de l'œuvre de Magrit.
C'était la première grande rétrospective
de sa carrière dans un musée américain
de premier plan.
Magriit fit le voyage.
Il vit ses tableaux accrochés dans ses
grandes salles blanches devant un public
qui ne savait pas toujours qui il était,
mais qui s'arrêtait devant ses œuvres
avec une attention qu'il trouvait
sincère.
Il se promena dans New York avec
Georgette. Il visita Central Park.
Il regarda la ville avec ses yeux
d'artiste, habitué aux briques grises de
Bruxelles et trouva dans cette ville de
verre et d'acier quelque chose qui ne
lui déplaisait pas.
Il revint à Bruxelles,
il reprit sa routine.
Il continua à peindre.
Magrith n'était pas seulement peintre,
il avait aussi exploré d'autres médiums
avec un enthousiasme qui surprend
parfois ceux qui connaissent son image
publique de peintre sérieux et
méticuleux.
Dans les années 1950, il réalisa une
série de courts films en super avec ses
amis dans lesquels il jouait souvent
lui-même. Des films sans prétention,
humoristiques, presque dadaïstes où les
personnages se comportaient de façon
absurde et où les situations ordinaires
dégénéraient imperceptiblement vers le
nonens.
Ces films sont peu connus mais révèlent
une phase de Magrite que sa peinture
cache parfois. son sens de l'humour, sa
légèreté, sa capacité à rire des choses,
y compris de lui-même.
Carrit avait effectivement de l'humour,
un humour belge, discret, légèrement
pince sans rire, qui refusait la
grandeoquence et traitait les questions
les plus profondes avec une désinvolture
apparente.
Il aimait les calembours, les jeux de
mots, les situations comiques. Il aimait
que ses amis rient.
Et dans ces tableaux, même les plus
sérieux, il y a souvent quelque chose
qui ressemble à un clin d'œil, une
légère ironie dans la façon dont
l'impossible est représenté avec un
calme si parfait qu'il en devient
presque comique. Il réalisa également
quelques sculptures, des objets en
bronze qui reprennent des thèmes de sa
peinture.
Ces sculptures sont moins connues que
ses tableaux, mais elles ont quelque
chose de fascinant.
La tridimensionnalité
donne aux impossibilités magritéennes
une présence physique différente. Un
rocher qui flotte dans une peinture est
une illusion bidimensionnelle.
Un rocher qui flotte en bronze est un
objet que vous pouvez presque toucher et
qui pourtant ne devrait pas être là.
Il y a quelque chose dans le Belgique de
Magrit qui doit être dit parce que ce
pays particulier avec ses contradictions
et ses ambiguités, avec sa culture
bourgeoise et ses pluies fines a
peut-être contribué à façonner la
sensibilité particulière de cet artiste.
Plus qu'on ne le reconnaît généralement.
La Belgique est un pays qui a toujours
eu du mal à se raconter simplement.
Coincé entre la France, l'Allemagne, les
Pays-Bas et la M du Nord, elle a absorbé
des influences multiples sans jamais
pouvoir les synthétiser en une identité
claire et simple.
Elle est francophone et flamande,
catholique et laïque, industrielle et
agricole, ancienne et moderne.
Cette multiplicité, cette impossibilité
d'une identité simple et nette se
reflète peut-être dans la façon dont les
artistes belges traitent la réalité, non
pas comme une évidence, mais comme une
question.
James Hensor avant Magrit avait peint
des masques grimaçants dans des scènes
bourgeoises révélant la violence et
l'absurdité sous la surface du
quotidien.
Paul Delveau, contemporain de Magrithe,
peignait des femmes nues dans des gares
et des ruines romaines suspendues dans
un temps qui n'était ni le passé ni le
présent.
Il y avait quelque chose dans l'air
belge, quelque chose dans la lumière
grise et diffuse de ce pays du nord qui
semblait invité à regarder la réalité
avec une méfiance douce, à ne pas lui
faire entièrement confiance.
Magriet était le plus rigoureux de ses
artistes, le plus systématique dans sa
mise en question.
Il ne peignait pas la violence ou le
désir comme sort. Il ne peignait pas le
rêve ou la mélancolie comme d'au. Il
peignait la logique de la réalité en la
poussant jusqu'au point où elle se
contredit elle-même.
Il était un philosophe déguisé en
peintre, un peintre déguisé en monsieur
ordinaire de banlieu Bruxelloise. Et
c'est cette superposition de
déguisement, cette stratification
d'apparence qui donne à son œuvre sa
profondeur particulière.
La fin des années 60 apporta avec elle
une consécration qui, si elle arrivait
tard, était complète et indiscutable.
Les musées du monde entier voulaient ses
tableaux. Les prix monturaient pas
imaginés dans ces années de laur obscur.
Des expositions s'organisaient à
Londres, à New York, à Tokyo, à Tel
Aviv. Des livres, des catalogues, des
monographies s'accumulaient sur son
œuvre.
Des étudiants en histoire de l'art
écrivaient des thèses sur ses tableaux.
Des philosophes l'analysaient,
des publicitaires le copier. Les
publicitaires justement,
il y a quelque chose d'ironique et de
profondément magrité dans le fait que
l'homme qui avait passé sa vie à
interroger la réalité des images soit
devenu l'une des références les plus
citées dans le monde de la publicité.
Ces images ou des images qui leur
ressemblent ont été utilisées pour
vendre des parfums, des voitures, des
téléphones, des banques, des assurances.
Le chapeau melon, la pomme verte, les
hommes qui tombent du ciel.
Tout ce vocabulaire visuel qu'il avait
élaboré avec tant de rigueur et
d'intentions philosophiques
est devenu une ressource iconographique
disponible pour qui veut frapper un
regard par la surprise.
Magri lui-même avait fait de la
publicité pendant des années. Il
connaissait la mécanique des images
commerciales.
Il n'aurait peut-être pas été choqué par
cet usage de son œuvre.
Mais il aurait peut-être sour de ce
sourire légèrement ironique qui était le
sien en observant que les images qu'il
avait créé pour défaire les certitudes
du regard étaient maintenant utilisé
pour vendre des certitudes, pour
associer des produits à une aura de
mystère et d'originalité.
La subversion était devenue un produit
de consommation. L'étrangeté
était devenue un argument de vente
et c'était peut-être en fin de compte la
démonstration la plus parfaite de ce
qu'il avait toujours voulu dire.
Les images ne sont jamais innocentes.
Elles fonctionnent toujours dans un
contexte. Elles sont toujours au service
de quelque chose.
René Magrit mourut le 15 août 1967 à
Bruxelles d'un cancer du pancréas.
Il avait ans. Il était encore en train
de travailler, même dans les dernières
semaines, esquissant des projets,
réfléchissant à de nouvelles
compositions.
Sa mort fut rapide et relativement calme
à domicile avec Georgette à ses côtés.
Georgette lui survécut jusqu'en 1986.
Elle veilla sur son héritage avec la
même discrétion et la même fidélité
qu'elle avait apporté à leur vie
commune.
Elle s'assura que les archives étaient
conservées, que les droits de
reproduction étaient correctement gérés,
que la maison de la rue Ességem était
préservée.
Après sa mort, cette maison devint le
musée Magrit de Jette, un lieu de
pèlerinage pour les amateurs de
l'artiste.
Bruxelles abrite depuis 2009 un musée
entièrement consacré à Magrit, le musée
Magrit, situé dans le quartier des
musées royaux des beaux.
Ce musée inauguré en grande pompe
accueille des centaines de milliers de
visiteurs chaque année. Il contient la
plus grande collection au monde de
tableaux, dessins, gouaches, sculptures
et documents liés à Magrit.
et il continue d'accueillir des
expositions temporaires, des
conférences, des événements qui montrent
que l'intérêt pour son œuvre ne faiblit
pas. Que reste-t-il de Magrithe ? Que
lui devons-nous concrètement dans notre
façon de voir et de comprendre le monde
? La première chose, c'est une liberté.
La liberté de regarder les objets du
monde ordinaire sans les tenir pour
acquis. la liberté de se demander si ce
que nous voyons est ce que nous croyons
voir. Magrit ne nous donne pas de
réponse à cette question. Il nous donne
la question elle-même et c'est
infiniment plus précieux.
La deuxième chose, c'est une méfiance
douce à l'égard du langage. Après
Magrit, il devient difficile de
prétendre que les mots nom simplement et
naturellement les choses. Il y a
toujours un écart. Il y a toujours
quelque chose qui déborde hors du mot.
quelque chose que le mot ne capture pas,
quelque chose qui se perd dans la
nomination.
Cette conscience malgré que l'a rendu
visible d'une façon que des milliers de
pages de philosophie n'auraient
peut-être pas réussi à rendre aussi
immédiate.
La troisième chose, c'est une esthétique
particulière, un mode de représentation
qui a influencé des générations entières
d'artistes, de cinéastes, de designers,
de photographes, de publicitaires.
On retrouve Magrithe partout dans la
culture visuelle contemporaine, souvent
sans savoir, souvent de façon
inconsciente.
La juosition d'éléments incompatibles
dans un contexte réaliste, la
représentation de l'impossible avec une
technique minutieuse qui ne signale
aucune ironie.
L'usage du texte comme élément qui
contredit l'image plutôt que de la
compléter.
Tout cela vient en droite ligne ou par
des chemins détournés des inventions de
Magrithe.
Et la 4è chose peut-être la plus
importante, c'est un certain rapport au
mystère.
Magri croyait que le monde était
mystérieux fondamentalement,
irréductiblement.
Non pas le mystère au sens ésotérique ou
religieux. Non pas un mystère qu'une
révélation ou une doctrine pourrait
dissiper.
Mais le mystère comme condition
permanente du regard,
la certitude que les choses sont
toujours plus qu'elles ne paraisse, que
la surface du monde cache quelque chose
que nous ne pouvons pas tout à fait
saisir.
Que vivre dans ce monde, c'est vivre
avec cette opacité des choses sans
chercher à la supprimer.
Il y a une dernière image de Magri qu'il
faut regarder. Pas un tableau cette fois
mais une photographie.
Il en existe plusieurs dizaines de lui
prises à différentes époques de sa vie.
Et dans presque toutes ces
photographies, il porte le même costume,
le même chapeau melon, le même air
légèrement absent d'un homme dont la
pensée est ailleurs.
Il regarde l'objectif avec une
expression neutre, ni souriante, ni
sévère, simplement présente.
Ce regard est le même que celui de ces
tableaux. Le même calme, la même absence
de grammatisme,
la même attention tranquille à la
surface des choses qui est aussi une
invitation à regarder ce qui se passe en
dessous.
C'est le regard d'un homme qui a décidé
une fois pour toutes et sans en faire de
la philosophie explicite que le monde
est fascinant exactement parce qu'il
refuse d'être transparent.
Magrit n'était pas un mystique. Il
n'attendait pas de révélation.
Il n'espérait pas percer le secret des
choses et trouver derrière elles une
vérité ultime.
Il croyait simplement que l'expérience
du mystère, c'est-à-dire l'expérience de
la limite de notre compréhension,
était une expérience précieuse,
une expérience que l'art pouvait
provoquer et maintenir
et que c'était là sa fonction la plus
haute.
Dans une lettre à André Breton, il
écrivit à peu près en ces termes : "Je
veux que mes tableaux inspirent aux
spectateurs un sentiment de terreur
amoureuse."
La terreur amoureuse,
non pas la peur, non pas le scandale,
non pas la répulsion,
quelque chose de plus doux et de plus
profond.
L'émerveillement devant ce qu'on ne
comprend pas.
le vertige agréable de se trouver face à
une chose qui dépasse le sens habituel.
C'est cela que provoquent les meilleurs
tableaux de Magrit encore aujourd'hui,
encore devant tous ces gens qui les
voient pour la première fois et qui
s'arrête, qui plissent légèrement les
yeux et qui restent là une seconde de
plus que prévu.
Il faut maintenant se demander pourquoi
nous continuons à raconter cette
histoire.
Pourquoi Magrit, cet homme discret de
Bruxelles mort il y a plus d'un
demi-siècle, continue-t-il d'occuper une
place aussi centrale dans notre paysage
visuel et intellectuel ?
Pourquoi ces images circulent-elles
partout ? Pourquoi les gens qui ne
savent pas son nom reconnaissent-ils ses
tableaux ? Pourquoi les musées et les
grandes institutions continuent-ils de
se l'arracher pour leur rétrospective ?
Il y a plusieurs réponses possibles à
cette question.
La première, la plus simple, et que ces
images sont belles au sens d'efficace
visuellement. Elles frappent le regard,
elles restent dans la mémoire. Elles ont
cette qualité des grandes icônes
visuelles.
Immédiatement reconnaissable,
immédiatement mémorable, capable de
traverser les cultures et les
générations sans s'effacer.
Mais cette explication est insuffisante
parce que beaucoup d'images sont belles
et mémorables sans avoir la persistance
de Magrithe.
Ce qui ajoute quelque chose de plus,
c'est que ces images posent une question
qui ne se règle pas. Elles ouvrent un
espace que rien ne referme.
On peut regarder un tableau de Magri 100
fois et continuer à ressentir ce léger
décalage, ce sentiment qu'il y a quelque
chose là qu'on ne comprend pas tout à
fait. Et ce sentiment, loin d'être
inconfortable est en réalité agréable.
Il est le signe qu'il reste quelque
chose à penser, quelque chose à
regarder, quelque chose à découvrir.
Et puis il y a quelque chose qui touche
à la condition de notre époque.
Nous vivons dans un monde saturé
d'images.
Nous en produisons des milliards chaque
jour sur nos téléphones, nos écrans, nos
réseaux.
Nous nageons dans les images comme dans
une eau dont nous ne sentons plus le
contact.
Et dans ce monde d'images abondantes et
immédiatement consommées, les images de
Magrit font quelque chose de
particulier.
Elles ralentissent,
elle force à s'arrêter.
Elles résiste à la consommation rapide
parce qu'elle ne se laisse pas épuiser
en un coup d'œil.
Elles ont quelque chose à dire qui prend
du temps à entendre.
C'est peut-être cela au fond le vrai
héritage de Magrithe,
l'idée que les images peuvent être des
acte de pensée,
que voir peut-être une activité
intellectuelle aussi rigoureuse que lire
ou raisonner,
que le regard peut être discipliné et
affuté par la pratique et que cette
pratique transforme non seulement notre
rapport à l'art, mais notre rapport au
monde ordinaire, aux objets du
quotidien.
à la réalité que nous traversons chaque
jour sans la regarder vraiment.
Il y a une rue à Bruxelles qui porte son
nom maintenant, une place, un musée qui
porte son nom et son portrait. Ce
portrait en chapeau melon qui est devenu
une image autant qu'une personne.
Les écoliers belges apprennent son nom.
Les touristes photographient ses
tableaux avec leur téléphone.
Les publicitaires continuent de
s'inspirer de son vocabulaire visuel.
Et quelque part dans tout cela, dans
cette accumulation de reconnaissance et
de reproduction,
il y a quelque chose qui aurait
peut-être amusé Marrit.
Lui qui avait passé sa vie à montrer que
les images ne sont pas ce qu'elles
semblent être. Voilà que son image à
lui, son visage dissimulé sous le
chapeau melon, sa pipe qui n'est pas une
pipe, sa pomme verte devant le visage
sans identité sont devenus des symboles
culturels que les gens reconnaissent
sans toujours savoir ce qu'il signifie.
Ces images sont devenues des images
parmi des images.
Elles ont été absorbées dans le flux
même qu'elle voulait interroger.
Et pourtant, à chaque fois que quelqu'un
s'arrête pour de bon devant une de ses
toiles, à chaque fois que le léger
vertige se produit, à chaque fois que
quelque chose résiste dans ce regard et
refuse de se laisser simplement
consommer,
Magrit gagne
parce que l'œuvre continue de faire ce
qu'elle a toujours voulu faire.
produire dans l'esprit du spectateur une
fissure minuscule dans la certitude.
Pas une catastrophe,
pas une révélation fracassante,
juste une fissure fine comme un cheveux
dans le mur de l'évidence.
Et parfois, c'est à travers les fissures
les plus fines que passe le plus de
lumière.
L'histoire de Magrit n'est donc pas
simple.
Nous devrions peut-être arrêter de la
raconter comme si elle l'était, comme si
c'était l'histoire d'un excentrique qui
avait peint des choses bizarres et qui
avait eu la chance d'être reconnu.
Elle est bien plus que ça. C'est
l'histoire d'un homme qui a pris au
sérieux pendant toute sa vie et avec une
patience remarquable une question que la
plupart des gens ignorent complètement.
Est-ce que je vois vraiment ce que je
crois voir ?
Est-ce que ce que je prends pour la
réalité est la réalité ou est-ce une
construction, une habitude, une
convention que j'ai intégré si
profondément que je ne la vois plus
comme telle ?
Ce n'est pas une question confortable.
C'est une question qui, si on la prend
vraiment au sérieux, change quelque
chose dans la façon d'être au monde.
Magrieth la prenait au sérieux avec ce
calme particulier qui était le sien, ce
calme d'homme qui a accepté de vivre
avec l'incertitude sans en faire une
tragédie.
Et c'est peut-être cela finalement ce
qu'on peut apprendre de lui. Non pas une
réponse à la question de la réalité,
mais une façon d'habiter la question
avec curiosité,
avec patience,
avec ce léger sourire de qui sait qu'il
ne saura jamais et qui trouve cela tout
qu' fait plutôt beau.
La nuit avance doucement.
Quelque part à Bruxelles, derrière les
façades grises et les fenêtres
éclairées, les gens dorment ou lisent ou
regardent le plafond.
La pluie fine que Margrid connaissait si
bien tombe peut-être sur les toits.
Et dans les musées silencieux, dans les
réserves climatisées et les grandes
salles vides, ces tableaux existent dans
l'obscurité.
patient comme lui attendant le regard de
demain
un homme en chapeau melon flotte quelque
part dans un ciel peint
une pip tranquille sous une phrase qui
nit son existence
un rocher immense flotte au-dessus de la
mer sans s'excuser de défier la gravité
et les amants s'embrassent derrière leur
voile de tissu blanc séparés par ce qui
les couvre est réuni par ce désir de se
toucher quand même malgré tout à travers
l'obstacle.
Ce sont des images qui resteront
pas parce qu'elles sont jolies, pas
parce qu'elles choquent, pas parce
qu'elles résolvent quoi que ce soit,
mais parce qu'elles maintiennent ouvert
ce que nous avons tendance à refermer.
La possibilité que les choses soient
autrement que nous le croyons.
La possibilité que ce que nous voyons
cache toujours quelque chose que nous ne
verrons jamais. Tout à fait.
Et peut-être que c'est cela vivre,
naviguer dans ce monde d'images et
d'ombre, de représentation et de
réalité, sans jamais être tout à fait
sûr que la carte correspond au
territoire
sans jamais être tout à fait sûr que le
mot correspond à la chose. Mais
continuez quand même avec la légèreté
des hommes qui tombent doucement du ciel
dans Golconde et qui ne semblent pas du
tout pressé d'arriver quelque part.
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