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RENÉ MAGRITTE : l'artiste qui a remis en question notre perception du réel | Histoire pour Dormir

1:12:12811 summary words · ~4 min readFrenchTranscribed Jun 9, 2026
Summary

René Magritte used highly precise, realistic paintings of ordinary objects to expose the fragile, arbitrary conventions linking images, language, and reality. His art functions not as puzzles to solve, but as profound visual philosophies that disrupt our automatic perception of the world and invite us to embrace its irreducible mystery.

Magritte's visual philosophy anticipated structural linguistics and post-structuralist critiques of representation, proving that art can dismantle the illusions of language and reality as powerfully as any text.

Section summaries

0:00-3:38

Intro: The Philosophy of the Bowler Hat

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Introduces the iconic pipe painting, Magritte's deceptively ordinary bourgeois lifestyle in Brussels, and how his paintings disrupt our sense of reality, inviting serious commentary from 20th-century philosophers.

Sets the conceptual and historical framework matching the user's focus on reality, representation, and perception.

3:38-10:54

Origins: A Fragmented Childhood in Belgium

optional

Explores early 20th-century Belgian context, Magritte's birth in Lessines, his family's moves, and his mother's tragic suicide in the Sambre river when he was 13, which biographers often link to the veiled faces in his paintings.

Provides melancholic biographical context but is less central to the pure philosophical mechanics of his work.

10:54-16:21

Awakening: De Chirico, Georgette, and Commercial Art

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Details his academic training, the life-changing discovery of Giorgio de Chirico’s metaphysical paintings, his marriage to his lifelong anchor Georgette, and his early commercial work designing wallpapers and advertisements which honed his clear, direct style.

Explains the origin of his precise technique, metaphysical inspiration, and early semiotic training.

16:21-23:37

The Parisian Surrealist Crucible

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Describes Magritte's move to Paris in 1927, his interactions with André Breton's circle, his rejection of Salvador Dalí's baroque excess in favor of a cold, conceptual method, and the ultimate creation of *The Treachery of Images* in 1929.

Essential for understanding his break from psychological surrealism towards linguistic conceptualism.

23:37-30:53

Inhabiting the Mystery: Masterpieces of Representation

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Focuses on his life in Jette, his interactions with Belgian surrealists, and analyses of *La Clé des champs*, *La Condition humaine*, and *Le Faux miroir*, establishing his belief that art should not be 'solved' but lived as an irreducible mystery.

High philosophical value exploring the gap between reality and representation.

30:53-36:20

Aesthetic Resistance: The Renoir and Vache Periods

optional

Covers Magritte's surprising shift to impressionism ('Renoir period') during WWII as a form of visual resistance, his aggressive 'Vache' period in 1948, and the harsh criticisms he received from the surrealist mainstream for these stylistic departures.

An interesting detour detailing historical pushback and his rejection of being a formulaic artist, but less critical to his main body of work.

36:20-45:25

The Structuralist Intersection and Late Masterpieces

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Analyzes how 1950s/60s structural linguistics (Saussure, Barthes) mirrored Magritte's work, his rise in the US market, and deep dives into masterworks like *Golconde*, *L'Empire des Lumières*, and *Le Fils de l'homme*.

Crucial mapping of his late works to language systems and cognitive limits.

45:25-52:41

Michel Foucault's Deconstruction and Experimental Mediums

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Explores Foucault's famous 1968 text *Ceci n'est pas une pipe*, discussing how Magritte broke the historical Western connection between text and image, alongside a brief look at Magritte's playful Super 8 home films.

Highly important for the user's specific interest in Foucault, post-structuralism, and deconstruction.

52:41-58:08

Belgian Identity, Commercialization, and Death

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Explains the double-identity and contradictions of Belgian art, the deep irony of Magritte's anti-capitalist imagery being co-opted by global advertising, and his peaceful death in 1967.

Discusses the late-capitalist absorption of subversive art and the unique context of Belgian aesthetics.

58:08-1:10:51

Legacy: The Fissure in the Wall of Evidence

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A poetic concluding meditation on what Magritte leaves behind: cognitive freedom, a healthy distrust of language, a distinct aesthetic, and the retrieval of the 'terreur amoureuse' (the sublime mystery of existence).

Synthesizes the existential and phenomenological impact of his visual philosophy.

Key points

  • The Dissociation of Word and Object — The relationship between an object, its image, and its name is an arbitrary cultural convention, not a natural law. Magritte deconstructed this in 'The Treachery of Images' ('Ceci n'est pas une pipe') to show that a representation can never be the reality it depicts.
  • The Visible Hiding the Invisible — Magritte's concept that everything we see conceals something else, and our human drive is to uncover the hidden. Works like 'Le Fils de l'homme' (the apple obscuring the face) serve as meditations on the limits of perception and the inevitability of occlusion.
  • The Aesthetic of Contradiction and Coexistence — By juxtaposing logically incompatible elements, such as simultaneous day and night in 'L'Empire des Lumières', Magritte challenges our reliance on natural successions and habits.
  • Foucault and the Rupture of Calligraphy — Michel Foucault's famous 1968 essay 'Ceci n'est pas une pipe' argues that Magritte shattered the historical Western tradition of mutual support between text and image, substituting a modern, discordant gap that exposes the non-transparency of language.
Ceci n'est pas une pipe. René Magritte (text on painting)
Tout ce qu'on voit cache autre chose et nous voudrions toujours voir ce que cache ce que nous voyons. René Magritte (quoted by narrator)

AI-generated from the transcript. May contain errors.

0:00

Il existe une image que presque tout le

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monde a vu, même ceux qui ne

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s'intéressent pas à la peinture.

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Une pipe brune soigneusement dessiné sur

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un fond beige avec une inscription en

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dessous. Ceci n'est pas une pipe.

0:16

Voilà. Simple, évident.

0:20

Et pourtant, depuis que cette toile

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existe, les gens s'arrêtent devant elle,

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plissent les yeux, relisent la phrase et

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quelque chose se déplace doucement dans

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leur esprit comme si le plancher sous

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leurs pieds n'était plus tout à fait

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horizontal.

0:38

Ce n'est pas un grand tableau. Ce n'est

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pas une scène dramatique.

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Il n'y a ni sang, ni cri, ni beauté

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éclatante.

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Et pourtant, cette image fait ce que

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d'œuvres réussissent à faire.

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Elle brise quelque chose à l'intérieur

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du regard.

0:58

Elle prend ce que vous croyez savoir, le

1:01

retourne avec calme et repart sans

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explication.

1:08

Qui était l'homme capable de peindre une

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telle chose ? Pourquoi un homme en

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chapeau melon, vivant dans une maison

1:14

ordinaire d'une banlieu ordinaire de

1:16

Bruxelles, mangeant des œufs le matin et

1:19

promenant son chien le soir, a-t-il

1:21

passé toute sa vie à fabriquer des

1:24

images qui dérangent l'ordre du monde ?

1:27

Qu'est-ce qui se cache derrière cette

1:29

façade de normalité absolue ? Pourquoi

1:32

les philosophes les plus sérieux du 20e

1:34

siècle ont-ils consacré des pages

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entières à commenter ces tableaux ? Et

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pourquoi aujourd'hui encore, longtemps

1:43

après sa mort, ces images

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continuent-elles de circuler, de se

1:47

reproduire, de surgir dans les

1:49

publicités, les films, les rêves des

1:52

gens qui ne savent même pas son nom ?

1:56

René Magritz n'était pas un génie

1:57

torturé. Il n'aimait pas la souffrance.

2:00

Il détestait le romantisme de l'artiste

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maudit. Il portait un costume, lisait

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des romans policiers, jouait aux échecs

2:09

avec ses amis, aimait profondément une

2:11

seule femme pendant toute sa vie.

2:15

Et pourtant, dans ces toiles, des hommes

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sans visage flottent au-dessus des

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villes. Des ciels nocturnes brillent

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au-dessus de rues baignées de lumière

2:24

diurne. Des rochers immenses s'envolent

2:27

lentement dans l'air. Des pommes vertes

2:30

occupent entièrement un visage humain.

2:33

Des trains sortent de cheminée.

2:36

Ce n'est pas de la folie, ce n'est pas

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du hasard, c'est quelque chose de bien

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plus précis, de bien plus déroutant. Une

2:44

méthode.

2:46

L'histoire de Magrithe est l'histoire

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d'un homme qui a décidé très tôt et très

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calmement que la réalité visible ne

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disait pas la vérité, que les objets

2:57

familiers cachaient un mystère que

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personne ne daignait regarder parce que

3:01

tout le monde était trop occupé à vivre,

3:04

que le langage et l'image ne se

3:07

correspondaient pas aussi simplement

3:08

qu'on voulait bien le croire

3:11

et qu'il était possible avec de la

3:13

peinture et de la patience de montrer

3:16

cette fissure dans les choses sans

3:19

jamais crier, sans jamais se plaindre,

3:22

sans jamais perdre son calme de

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fonctionnaire belge.

3:27

Ce soir, installez-vous.

3:30

Laissez vos pensées se déposer comme de

3:32

la poussière après qu'on a secoué un

3:34

rideau.

3:36

Parce que l'histoire de Magrithe est une

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histoire lente, une histoire qui avance

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à pas feutrer,

3:43

une histoire qui ressemble à la surface.

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a une vie parfaitement ordinaire et qui

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par-dessous n'arrête pas de creuser.

3:54

La Belgique du début du 20e siècle était

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un pays jeune et déjà fatigué.

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Indépendante depuis seulement, elle

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portait encore dans sa langue, dans son

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architecture et dans ses habitudes la

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marque de plusieurs siècles de

4:09

domination successive.

4:12

Espagnole, autrichienne, française,

4:15

hollandaise.

4:18

C'était un pays à deux âmes, le français

4:21

et le flamand se regardant en chien de

4:23

faillance. Et au milieu de tout ça, une

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bourgeoisie prospère qui voulait croire

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en la solidité des choses, en la

4:30

permanence des meubles et des rideaux

4:32

propres.

4:34

Les villes belges avaient quelque chose

4:36

de particulier à cette époque. Un

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mélange étrange de confort domestique et

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d'inquiétude sous-jacente.

4:44

Les façades des maisons de Bruxelles

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avec leurs beau windows et leurs

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ornements de pierre grise respirai une

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respectabilité un peu trop soigneusement

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entretenue.

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Derrière elle, les familles vivaient

4:56

dans l'ordre de petits rituels

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immuables. le repas à heure fixe, la

5:01

promenade dominicale, la lecture du

5:04

journal le soir.

5:06

C'est dans ce pays, dans cette

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atmosphère de respectabilité provinciale

5:10

légèrement étouffante que René François

5:13

Giselin Magrit est né le 21 novembre

5:17

1898

5:18

à Lessine, une ville de la province de

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Hau dans le sud de la Belgique.

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Lessine n'était pas une ville

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remarquable.

5:28

Elle avait des pavés, une rivière, la

5:31

dandre qui la traversé avec une lenteur

5:33

presque mélancolique,

5:35

des maisons basse et grise et le calme

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pesant des endroits où il ne se passe

5:40

jamais rien de particulier.

5:44

Son père, Léopole Magrit, était ailleurs

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et négociant.

5:49

Sa mère, Regina Bertinchamp était une

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femme dont on sait peu de choses, si ce

5:56

n'est qu'elle était belle selon les

5:57

témoignages de l'époque et qu'elle

5:59

portait en elle quelque chose de

6:01

fragile, une anxiété profonde qui ne

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disparaissait jamais tout à fait, même

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dans les jours calmes.

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La famille déménagea plusieurs fois

6:11

pendant les premières années de

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l'enfance de René. D'abord les puis

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Gilie, puis Châel. puis Charles Roy.

6:21

Ces villes du haau industriel avaient

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des cheminées d'usine, des cieux souvent

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couverts, une lumière qui filtrait à

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travers les nuages avec la discrétion du

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nord.

6:33

Ce n'était pas beau au sens habituel du

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terme, mais c'était chargé d'une

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présence particulière,

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une présence que Magrit allait retrouver

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toute sa vie dans sa peinture.

6:44

Ce ciel belge, gris et lourd qui pèse

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sur les toits et donne aux scènes n'est

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plus ordinaires quelque chose d'étrange

6:53

et de solennel.

6:56

René avait deux frères, Raymond et Paul.

7:00

Il semblaiit être l'aîné le plus

7:01

silencieux.

7:02

le plus observateur,

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celui qui regardait plus qu'il ne

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parlait.

7:08

On dit qu'il aimait dessiner très tôt.

7:11

Il remplissait des cahiers d'images, de

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personnages, de formes.

7:16

On ne sait pas très bien ce qu'il

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dessinait, mais on sait qu'il regardait

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avec une attention inhabituelle pour un

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enfant de son âge. Les objets dans les

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pièces, la façon dont la lumière tombait

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sur les meubles, la manière dont les

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ombres découpaient les surfaces.

7:33

Puis vint l'événement.

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L'événement qui a été analysé des

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centaines de fois par des biographes et

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des psychanalystes et dont Magrit

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lui-même a toujours parlé avec une

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économie de mots remarquable comme s'il

7:48

ne voulait ni l'amplifier ni le nier,

7:50

simplement l'admettre dans sa vie comme

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un fait parmi d'autres, un fait un peu

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plus lourd que les autres.

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Le février 1912, Regina Magrith, la mère

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de René, se jeta dans la cambre.

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René avait 13 ans.

8:08

On retrouva son corps quelques jours

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plus tard.

8:11

Une version souvent reprise veut que son

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visage ait été couvert par sa chemise de

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nuit. image qui a marqué des générations

8:19

de commentateurs.

8:21

Certains y ont vu plus tard un écho

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possible dans plusieurs tableaux de

8:24

Magrith, notamment dans les amants.

8:27

Cette toile de 1928 où un homme et une

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femme s'embrassent mais dont les têtes

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sont entourées d'un voile de tissu blanc

8:34

qui empêche tout contact réel.

8:38

Est-ce un souvenir ? Est-ce un symbole ?

8:41

Magrit n'a jamais vraiment répondu à

8:43

cette question.

8:45

Il a dit simplement en quelques mots que

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cet événement ne lui avait pas laissé de

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traumatisme visible, qu'il n'en

8:51

souffrait pas de façon ordinaire.

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Mais on ne perd pas sa mère à 13 ans

8:56

sans que quelque chose change dans la

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façon de voir le monde. Pas forcément de

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façon dramatique, pas forcément sous la

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forme d'une blessure ouverte.

9:05

Parfois, la perte fait juste ceci.

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Elle installe un doute permanent sur la

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solidité des choses qui semblent les

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plus stables.

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Si une mer peut disparaître, si une

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présence aussi fondamentale peut cesser

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d'exister du jour au lendemain, alors

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peut-être que les meubles ne sont pas

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aussi solides qu'il le paraissent.

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Peut-être que les murs cachent quelque

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chose. Peut-être que ce qu'on appelle la

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réalité est une surface et qu'en dessous

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de cette surface, il y a quelque chose

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d'autre, quelque chose qu'on ne peut pas

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nommer.

9:39

À Charles Roy, le jeune René continua

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d'aller à l'école. Il était bon élève

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sans être brillant. Il lisait beaucoup,

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les romans populaires, les récits

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d'aventure et très tôt, il fut attiré

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par quelque chose de particulier dans la

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littérature.

9:57

Les romans policiers, les histoires de

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mystères, les récits ou quelque chose

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d'anormal se glisse dans un cadre

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parfaitement banal.

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Il lira toute sa vie des romans

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policiers avec un plaisir évident et

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sans jamais s'en excuser.

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Il y avait quelque chose dans ce genre

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qui correspondait à sa vision profonde

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du monde, la normalité comme décor d'une

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anomalie fondamentale.

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À l'âge de 15 ans, il prit ses premiers

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cours de peinture informel dans un parc

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de Charlesois avec un peintre local.

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On ne sait pas exactement comment se

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passèrent ces premières leçons,

10:37

mais on sait que vers 1917 à 19 ans,

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Maggrid s'inscrivit à l'Académie Royale

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des Beauxards de Bruxelles où il passa

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de années à apprendre les bases du

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métier.

10:50

L'Académie de Bruxelles était à cette

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époque un lieu sérieux et conservateur

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où l'on enseignait la technique

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académique avec rigueur, la composition,

11:00

le dessin d'après le modèle. la

11:03

perspective, la couleur.

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Magrieth y apprit tout cela. Il n'en fut

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pas enthousiasmé.

11:10

Ce qu'il l'enthousiasmait, c'était ce

11:12

qu'il découvrait en dehors de

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l'académie.

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Bruxelles était à cette époque une ville

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culturellement vivante avec des

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galeries, des revues d'avant-garde, des

11:23

cercles d'artiste.

11:25

Et c'est là, dans ces espaces informels

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que Magrit commença à comprendre que la

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peinture pouvait faire autre chose que

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représenter joliment des paysages ou des

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portraits.

11:37

Il découvrit le futurisme, le cubisme et

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plus décisivement les œuvres de Giorgio

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des Kiriko.

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De Kiriko, peintre d'origine grecque

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vivante en Italie, avait développé dans

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les années 1910 et 1920 une manière de

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peindre qui porta le nom de Pitoura

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Métaphysica,

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la peinture métaphysique.

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Ces tableaux représentaient des places

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vides baignés d'une lumière impossible,

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des ombres qui ne correspondaient à

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aucune source lumineuse cohérente, des

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mannequins sans visage dans des paysages

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d'une solitude absolue.

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Il y avait dans ces images quelque chose

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qui parlait directement à Magrithe.

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Pas l'angoisse, pas le symbolisme lourd,

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plutôt ceci.

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La certitude que les objets ordinaires

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dans les bonnes conditions de lumière et

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de disposition pouvaient révéler leur

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étrangeté fondamentale.

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Magrid dira plus tard que la découverte

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de Chirico fut pour lui comme une

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révélation.

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Pas au sens religieux du terme, mais au

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sens littéral. Quelque chose se révéla,

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devint visible que jusqu'alors il avait

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senti sans pouvoir le nommer.

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La peinture pouvait donner à voir

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l'étrangeté du monde sans le déformer.

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Elle pouvait rester précise, réaliste

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dans sa technique et pourtant produire

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une image qui ne correspondait à aucune

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réalité normale.

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C'était exactement ce qu'il cherchait.

13:17

Mais avant de parler de ce que Magrit

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allait devenir, il faut parler de

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Georgette

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parce que Georgette Berger est peut-être

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l'élément le plus stable, le plus réel,

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le plus ancré dans l'existence

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quotidienne de Magrithe. Et

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paradoxalement, c'est cette stabilité

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qui lui permit de passer toute sa vie à

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peindre l'instabilité des choses.

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René Magri avait rencontré Georgette

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Berger pour la première fois quand il

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avait quze et elle en avait 13.

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C'était à Charleroi dans un manège lors

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d'une foire.

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Il ne s'en souvint peut-être pas

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clairement, mais ils se retrouvèrent à

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Bruxelles quelques années plus tard, par

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hasard, dans un salon de thé ou dans la

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rue selon les versions de l'histoire.

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Et cette fois-là, quelque chose se noua

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entre eux qui ne se dénoura jamais.

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Georgette était douce, belle, calme.

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Elle avait un sens de l'ordre domestique

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qui s'accordit parfaitement avec le

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besoin de Margit de vivre dans un

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environnement stable et prévisible.

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Elle partagea sa vie entière avec lui,

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posa pour de nombreux tableaux et resta

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toujours à l'arrière-plan de sa

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biographie publique. Fidèle, discrète,

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indispensable.

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Il y eut une période de crise dans les

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années 1930 où Magrid s'éloigna d'elle

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brièvement pour une liaison avec une

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autre femme. Une aventure qui ne dura

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pas et qu'on retrouve dans la

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correspondance de l'époque avec une

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discrétion caractéristique.

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Mais ils restèrent ensemble. La solidité

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de leur vie commune était la base sur

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laquelle reposait tout le reste.

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Ils se marièrent en 1922.

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René avait ans, Georgette 21.

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Et pendant les années qui suivirent,

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avant que la peinture ne devienne

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vraiment sa vocation principale,

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Magritz travailla dans des endroits

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divers pour gagner sa vie.

15:19

Il dessina des papiers peints dans une

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fabrique. Il conçut des affiches

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publicitaires.

15:25

Il fit des illustrations pour des

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catalogues.

15:28

Ce n'était pas ce qu'il voulait faire.

15:33

Mais il le fit avec sérieux et

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compétence parce qu'il avait besoin de

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manger et de payer le loyer et parce que

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la dignité du travail ordinaire ne lui

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répugnait pas.

15:43

Ces années de travail commercial ne

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furent pases. Magriet appris quelque

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chose dans les affiches publicitaires

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que peu de peintres de sa génération

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auraient pensé à apprendre. La clarté,

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la communication directe, la nécessité

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pour une image de transmettre quelque

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chose immédiatement sans ambiguïé de

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surface, même si elle peut cacher une

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ambiguité profonde.

16:09

Ces tableaux plus tard auront cette

16:11

qualité particulière.

16:13

Ils sont lisibles en une seconde. On

16:15

voit tout de suite ce qu'il montrent. Et

16:18

c'est précisément parce qu'on voit tout

16:20

de suite ce qu'il montr qu'on est

16:21

déstabilisé par ce qu'ils font.

16:25

En 1927, Magrit et Georgette partirent

16:28

pour Paris. Ce n'était pas une décision

16:31

facile financièrement parlant, mais

16:33

c'était une décision nécessaire

16:35

artistiquement.

16:38

Paris était le centre du monde de l'art

16:40

d'avant-garde en cette décennie et un

16:42

mouvement y avait pris forme quelques

16:43

années plus tôt qui portait un nom que

16:45

Margrit allait rendre célèbre, le

16:48

surréalisme.

16:50

Le surréalisme avait été fondé

16:51

officiellement en 1924 par André Breton

16:54

avec la publication du manifeste du

16:56

surréalisme.

16:59

Breton était un homme puissant,

17:00

opiniâtre, avec une vision très précise

17:03

de ce que le mouvement devait être et ne

17:05

pas être.

17:07

Il avait absorbé les leçons de Freud sur

17:09

l'inconscient, les rêves, les

17:11

associations libres et avait conclu que

17:14

l'art devait plonger dans ses eaux

17:15

profondes pour trouver une vérité plus

17:17

haute que celle de la réalité ordinaire.

17:21

Le mot surréalisme lui-même venait de

17:24

Guillaume Apollinaire et signifiait

17:26

littéralement quelque chose qui dépasse

17:28

la réalité qui se situe au-delà d'elle.

17:33

Breton avait autour de lui un groupe de

17:35

personnalités brillantes et turbulentes.

17:38

Salvador Dali, Max Ernst, Johann Mirot,

17:41

Manray, Paul Luarard, Louis Aragon entre

17:44

autres. Ces artistes et poètes

17:47

partagaient une fascination pour

17:48

l'inconscient, le rêve, le désir, la

17:51

sexualité, la transgression.

17:54

Il croyait que l'art devait libérer

17:57

l'esprit des contraintes de la raison et

17:59

de la morale bourgeoise.

18:02

Leurs œuvres étaient souvent

18:03

provocatrices, parfois scandaleuses,

18:06

toujours chargé d'une énergie

18:08

émotionnelle intense.

18:11

Magriet arriva dans ce milieu et fut

18:13

immédiatement accepté.

18:16

Il rejoignit le groupe de Breton,

18:18

participa à des expositions collectives,

18:21

signaes.

18:23

Mais assez rapidement, il devint clair

18:25

que Magrit n'était pas tout à fait

18:27

surréaliste de la même façon que les

18:29

autres.

18:31

Ces différences avec Dali, par exemple,

18:33

étaient profondes et révélatrices.

18:38

Dali peignait des délires baroques, des

18:40

corps fondants, des montages surchargés

18:42

d'images libidinales avec une technique

18:44

de grand virtuose et un goût pour le

18:47

scandale qui était parfaitement

18:48

conscient et calculé.

18:51

Magrith, lui, peignait avec une sobriété

18:54

presque froide.

18:56

Ces images n'étaient pas des délires,

18:58

elles étaient des propositions, des

19:00

questions posées avec la précision d'un

19:02

technicien.

19:04

Il y avait aussi des frictions

19:05

personnelles.

19:07

Breton était un leader qui aimait

19:08

diriger ses troupes avec une autorité

19:10

presque ecclésiastique, excommuniant les

19:13

membres qui s'éloignaient de la ligne.

19:16

Magrih était trop indépendant d'esprit

19:18

pour accepter ce genre de gouvernement.

19:21

Il restait associé au mouvement mais à

19:23

distance depuis Bruxelles où il retourna

19:26

après trois ans à Paris en 1930.

19:29

Il n'était pas à l'aise à Paris. Il ne

19:32

comprenait pas l'obsession française

19:34

pour le débat public, la polémique, la

19:36

mise en scène de soi. Il voulait

19:39

peindre, il voulait rentrer chez lui.

19:43

Les trois années parisiennes ne furent

19:45

pourtant pas vaines. C'est pendant cette

19:47

période et dans les années qui la

19:49

précèdent immédiatement que Magrit

19:51

produisit certaines de ses œuvres les

19:53

plus importantes et établit les bases de

19:56

ce qui allait devenir sa méthode propre.

19:59

Et c'est là qu'il faut s'arrêter un

20:01

moment parce que pour comprendre

20:03

Magrithe, il faut comprendre ce qu'il

20:05

appelait lui-même le problème de la

20:07

ressemblance.

20:10

Magrit avait réalisé quelque chose

20:11

d'assez simple en apparence et

20:13

d'extraordinairement complexe en

20:15

réalité.

20:17

Il avait réalisé que le rapport entre un

20:19

mot et la chose qu'il désigne, entre une

20:22

image et la chose qu'elle représente

20:25

n'est pas un rapport naturel.

20:28

C'est un rapport culturel arbitraire

20:31

imposé par convention

20:33

et que cette convention qui nous semble

20:35

si évidente, si fondamentale est en

20:38

réalité fragile.

20:41

On peut la défaire.

20:43

On peut peindre une pipe et écrire en

20:45

dessous que ce n'est pas une pipe et on

20:48

aura raison

20:51

parce que ce que vous regardez sur la

20:52

toile n'est effectivement pas une pipe,

20:55

c'est de la peinture,

20:58

une surface plane couverte de pigments

21:00

disposé de façon à ressembler à une

21:02

pipe.

21:04

Vous ne pouvez pas remplir cette pipe de

21:06

tabac. Vous ne pouvez pas la fumer. Elle

21:09

n'est pas une pipe. Elle est l'image

21:12

d'une pipe. Et ces deux choses ne sont

21:15

pas la même chose.

21:18

Cette découverte, si on peut appeler ça

21:20

une découverte, Magrit la fit très

21:22

concrètement vers 1928 ou 1929 quand il

21:26

pénit pour la première fois la toile qui

21:28

portera le titre La trahison des images.

21:32

C'est le tableau de la pipe. sur toile

21:35

63 cm par 89 cm. Une pipe dessinée avec

21:41

une précision presque didactique sur un

21:44

fond beige neutre avec en dessous dans

21:47

une écriture manuscrite de maîtrise

21:49

d'école cette phrase : "Ceci n'est pas

21:52

une pipe."

21:55

Ce tableau fit peu de bruit à l'époque.

21:59

Il ne fut pas immédiatement reconnu

22:01

comme le chef-dœuvre conceptuel qu'on y

22:03

voit aujourd'hui.

22:05

Mais il contient en germe tout ce que

22:08

Magrit allait développer pendant les 40

22:10

années suivantes.

22:12

Il pose une question qui est en réalité

22:15

plusieurs questions simultanément.

22:18

Qu'est-ce qu'une image ? Qu'est-ce que

22:20

la ressemblance ? Quelle est la relation

22:24

entre le langage et la perception ?

22:28

Peut-on faire confiance à ce qu'on voit

22:30

? Et surtout, pourquoi faisons-nous si

22:33

facilement confiance à nos yeux alors

22:36

que nos yeux nous mentent en permanence

22:38

? pas parce qu'ils sont défaillants,

22:41

mais parce que la réalité elle-même est

22:43

plus complexe que ce que la vision peut

22:46

saisir.

22:48

De retour à Bruxelles en 1930, Magrid

22:51

s'installa dans une maison ordinaire de

22:53

la rue Essegem à Jette, un quartier

22:56

bourgeois et tranquille de Bruxelles.

23:00

Cette maison est aujourd'hui un musée.

23:03

Elle est remarquablement petite,

23:05

remarquablement normale.

23:09

Les pièces sont modestes, les meubles

23:11

sans prétention, le jardin réduit.

23:15

Rien dans cette maison ne crie artiste.

23:18

Et pourtant, c'est là que Margit pénit

23:21

certaines des images les plus

23:23

perturbantes du 20e siècle.

23:26

Sa routine était d'une régularité

23:28

presque monacale.

23:30

Il se levait tôt, prenait son petit-

23:32

déjeuner, lisait son journal.

23:35

Il allait dans son atelier qui n'était

23:37

pas un grand espace romantique sous les

23:39

toits, mais une pièce ordinaire dans sa

23:42

maison ordinaire.

23:44

Il peignait.

23:46

Le soir, il sortait parfois avec des

23:49

amis, des membres du groupe surréaliste

23:52

belge qui s'étaient formé autour de

23:54

personnalités comme Paul Nouget, Camille

23:57

Gomans, Marcel Le Comte et Louis

24:00

Scutener.

24:02

Ces réunions étaient plus

24:03

intellectuelles que mondaines. On jouait

24:06

aux échecs, on débattait de philosophie,

24:09

on discutait de peinture, de poésie, de

24:12

littérature.

24:15

aimait ce milieu. Il aimait les idées,

24:19

mais il aimait les idées traitées avec

24:21

rigueur et sobriété, sans excès

24:24

d'emphase.

24:26

Il continuait à peindre des affiches

24:28

publicitaires pour faire vivre le ménage

24:30

jusqu'en 1936 environ quand le

24:33

marchandard américain Julian Levi

24:36

commença à s'intéresser à son travail et

24:38

que la vente de tableau devint une

24:40

source de revenu plus significative.

24:44

Mais pendant longtemps, la vie de Magrit

24:46

celle d'un artiste qui travaille dans

24:48

l'ombre, reconnu par un cercle

24:50

restreint, ignoré du grand public,

24:53

vendant peu et vivant modestement.

24:57

Ce n'est pas une vie romantique. Ce

24:59

n'est pas la bohème de mon martre, pas

25:01

l'ivresse de l'alcool et des liaisons

25:03

tumultueuses.

25:05

C'est la vie d'un homme patient,

25:07

méthodique, qui croit profondément en ce

25:10

qu'il fait et qui est capable d'attendre

25:13

que le monde le comprenne.

25:16

Cette patience est elle-même révélatrice

25:18

de quelque chose de fondamental chez

25:20

Magrit.

25:21

Il n'avait pas besoin d'approbation pour

25:23

continuer. Il n'avait pas besoin de

25:26

reconnaissance immédiate.

25:29

Il savait ce qu'il faisait. Il savait

25:32

pourquoi il le faisait.

25:35

Et il continuait.

25:37

Pendant les années 30, Magrit développa

25:40

et approfondit ses thèmes avec une

25:42

régularité et une richesse remarquable.

25:46

C'est la période de la grande invention,

25:49

la période où il établit le vocabulaire

25:51

visuel qui sera le sien pour le reste de

25:53

sa vie.

25:55

On peut reconnaître ces tableaux de

25:57

cette époque immédiatement.

26:00

Les ciels bleus avec des nuages blancs

26:02

légers, les hommes en chapeau melons et

26:05

manteaux sombres, les femmes aux cheveux

26:07

bruns et à la peau pâle,

26:10

les objets familiers dans des contextes

26:12

impossibles,

26:14

les fenêtres qui ouvrent sur autre chose

26:17

que ce qu'elle devrait donner à voir.

26:20

Prenons quelques tableaux de cette

26:22

période pour les regarder de plus près.

26:24

Parce que regarder un tableau de Magite

26:26

en détail, c'est comprendre quelque

26:29

chose qui ne peut pas être expliqué

26:30

autrement.

26:33

La clé des champs peinte en 1933

26:37

montre une fenêtre à travers laquelle on

26:39

voit un paysage de campagne.

26:41

Mais la fenêtre est brisée.

26:45

Les éclats de verre qui jonchent le sol

26:47

portent chacun un fragment du paysage

26:49

que la vitre montrait avant de se

26:51

casser.

26:53

Le paysage n'est pas visible

26:54

directement. Il se fragmente en morceaux

26:57

qui restent sur la vitre brisée et sur

27:00

le sol.

27:02

Qu'est-ce que ça signifie ? que la

27:04

fenêtre ne nous donnait pas accès au

27:06

paysage réel, mais à une image du

27:08

paysage

27:10

que briser la fenêtre ne révèle pas la

27:12

réalité mais multiplie les images.

27:16

Que notre accès au monde passe toujours

27:18

par des intermédiaires, des vitres, des

27:21

représentations, des images et que ces

27:24

intermédiaires ne sont pas transparents.

27:28

La condition humaine peinte en 1933

27:30

également montre un tableau posé devant

27:33

une fenêtre ouverte sur un paysage.

27:37

Le tableau représente exactement la

27:39

portion du paysage qu'il cache

27:42

de sorte qu'on ne sait pas si ce qu'on

27:43

voit est le paysage ou la représentation

27:46

du paysage.

27:48

Les deux se confondent parfaitement.

27:51

C'est une mise en abîme de la

27:52

représentation elle-même.

27:56

Magrit aimait cette toile. Il y voyait

27:58

une formulation particulièrement claire

28:00

de sa question centrale.

28:02

Comment savons-nous que ce que nous

28:04

voyons est réel et non une

28:06

représentation ? Comment

28:08

distinguons-nous le monde de l'image du

28:11

monde ?

28:13

Le faux miroir, pas en 1929 est plus

28:16

simple en apparence. Un œil immense dont

28:19

la pupille est remplacée par un ciel

28:21

bleu avec des nuages blancs.

28:23

L'œil ne reflète pas ce qui est devant

28:25

lui. Il contient son propre ciel. Ce

28:29

n'est pas un miroir, c'est l'œil qui

28:31

regarde et qui invente en même temps.

28:35

Voir dit cette image n'est pas un acte

28:38

neutre. Voir c'est projeter, c'est

28:41

construire, c'est déjà interpréter.

28:45

Ces tableaux ne sont pas des puzzles

28:47

qu'on résout. Ils ne sont pas des rébuts

28:49

qui ont une solution unique cachée

28:51

derrière leur surface.

28:53

C'est l'erreur la plus commune qu'on

28:55

fait devant Magrit. Chercher la clé,

28:58

chercher l'explication,

29:00

chercher ce que le tableau veut dire.

29:04

Mais Magric lui-même a toujours résisté

29:06

à cette lecture.

29:08

Ces tableaux ne veulent pas dire quelque

29:10

chose de définissable. Ils veulent

29:12

montrer quelque chose d'indéfinissable.

29:15

Ils veulent produire en vous

29:17

l'expérience du mystère.

29:20

Non pas le mystère qu'on résout, mais le

29:22

mystère qu'on habite.

29:25

La question du langage était centrale

29:27

dans la réflexion de Magrith. Il n'était

29:29

pas philosophe de formation, mais il

29:32

était un lecteur avide et il avait une

29:34

intelligence naturelle pour les

29:36

problèmes conceptuels.

29:39

Il réfléchissait avec une grande acuité

29:41

à des problèmes que la philosophie, la

29:43

logique et plus tard la linguistique

29:46

allaient formuler avec leurs propres

29:48

outils. Et à travers toutes ses

29:50

lectures, il avait développé une

29:52

intuition très précise.

29:54

Les mots et les choses ne coïncident

29:57

pas. Il y a toujours un écart.

30:01

Et cet écart est le lieu de toute

30:03

pensée, de tout art, de toute liberté.

30:08

Dans les années 30, il produisit une

30:10

série de tableaux qui explorent

30:12

directement cette relation entre les

30:14

mots et les images. Des tableaux où des

30:17

objets sont représentés avec leur nom

30:19

écrit dessus, mais le mauvais nom. Une

30:23

image de cheval avec le mot porte en

30:25

dessous, une image de valise avec le mot

30:29

ciel.

30:30

Ces associations ne semblent pas obéir à

30:32

une logique symbolique. Elles ne

30:35

remplacent pas un mot par un autre en

30:37

respectant une équivalence cachée. Elle

30:40

défond simplement la convention et en la

30:42

défaisant, elle révèle le caractère

30:44

arbitraire de toute nomination.

30:47

Magriit écrivit un texte important en

30:49

1929 intitulé Les mots et les images qui

30:53

fut publié dans la revue surréaliste La

30:56

révolution surréaliste.

30:58

Ce texte court et précis établit une

31:01

série de propositions sur la relation

31:03

entre les images et les mots. Parmi

31:06

celle-ci, un objet ne tient pas

31:08

tellement à son nom qu'on ne puisse lui

31:10

en trouver un autre qui lui convienne

31:12

mieux.

31:14

ou encore les contours d'un objet

31:17

peuvent servir à désigner un autre

31:19

objet.

31:20

Ces propositions ne sont pas des

31:22

affirmations philosophiques au sens

31:24

technique du terme. Elles sont des

31:26

invitations à regarder autrement, à

31:30

défaire les habitudes perceptives qui

31:33

nous font croire que nous voyons la

31:34

réalité alors que nous voyons une

31:37

représentation de la réalité filtrée par

31:40

le langage.

31:42

La seconde guerre mondiale arriva. Les

31:45

Allemands occupèrent la Belgique en

31:46

1940.

31:48

Pour Magrih, comme pour tous les Belges,

31:50

ce fut une période de contrainte, de

31:52

danger, de claustrophobie.

31:55

Mais Magrit réagit à cette période de

31:57

façon surprenante,

31:59

d'une façon qui lui value des critiques

32:01

sévères de la part de certains de ses

32:03

amis et de certains critiques.

32:06

Pendant les années d'occupation, entre

32:08

1940 et 1944,

32:11

Magrit adopta un style pictural

32:13

radicalement différent de celui qu'il

32:16

avait développé jusque-là.

32:19

Il se tourna vers renoir, vers

32:21

l'impressionnisme, vers les couleurs

32:23

chaudes et les sujets lumineux.

32:26

Ces tableaux de cette période sont

32:27

peuplés de femmes aux chaires roses, de

32:29

scènes champres ensoleillées, de pastel

32:32

doux et apaisants.

32:34

C'est ce qu'on appelle parfois sa

32:36

période renoire ou sa période

32:38

ensoleillée.

32:40

Pourquoi ce changement radical ?

32:44

Magrieth expliqua sa démarche ainsi.

32:47

En temps de pénurie et d'obscurité, il

32:49

voulait peindre la lumière. Il voulait

32:52

opposer à la grisaille de l'occupation

32:54

une joie délibérée, une affirmation de

32:57

la couleur et de la douceur de la vie.

33:00

C'était, disait-il, une forme de

33:02

résistance.

33:04

Non pas la résistance armée, non pas le

33:06

sabotage ni la clandestinité, mais la

33:09

résistance esthétique,

33:11

refuser de laisser la guerre contaminer

33:14

la peinture.

33:16

Ses amis du groupe surréaliste belge ne

33:18

furent pas convaincus.

33:21

Paul Nouget notamment fut sévère. Il

33:24

trouvait que cette période représentait

33:26

une régression, une fuite, un abandon

33:29

principes qui avaient fait la force de

33:31

l'œuvre de Magrith.

33:33

Breton, de Paris d'abord puis d'exil en

33:36

Amérique fut également critique.

33:40

Pour eux, le surréalisme avait une

33:42

dimension politique et une orientation

33:44

subversive qui rendait le repli vers un

33:47

art ensoleillé et plaisant moralement

33:50

inacceptable en temps de fascisme.

33:54

Magrih ne céda pas. Il continua dans

33:57

cette direction pendant toute la durée

33:59

de l'occupation et il explora ensuite

34:02

brièvement une autre variation tout

34:05

aussi surprenante.

34:07

Ce qu'on appelle sa période vache. Une

34:10

série de tableaux peints en 1948 lors de

34:13

sa première exposition à Paris après la

34:15

guerre dans lesquelles il adopta un

34:17

style volontairement grossier, presque

34:20

vulgaire, proche du fauvisme et de la

34:23

caricature avec des couleurs criardes et

34:26

des formes déformées.

34:29

Cette exposition fut un échec

34:31

retentissant.

34:33

Le public parisien, habitué au magrit

34:36

méticuleux et glacé de la grande

34:38

période, ne comprit pas ce qu'il voyait,

34:42

ou plutôt, il ne voulut pas comprendre.

34:47

Magrieth là encore, ne s'excusa pas. Il

34:51

revint simplement à son style habituel.

34:54

La tentative avait peut-être été

34:56

délibérément provocatrice.

34:59

Peut-être voulait-il montrer qu'il

35:00

n'était pas la machine à produire des

35:02

images mystérieuses que les gens

35:04

attendaient.

35:06

Peut-être voulait-il simplement voir ce

35:08

qui se passait s'il changeait

35:10

radicalement de registre.

35:13

Quoi qu'il en soit, après 1948,

35:16

il reprit le chemin de son œuvre

35:18

principale, plus serein que jamais, plus

35:22

confiant dans sa direction.

35:25

Les années 50 et 60 furent les années du

35:28

vrai triomphe.

35:30

Magrih avait passer toute sa vie

35:32

d'adulte à travailler dans une relative

35:34

obscurité, reconnue par un cercle

35:37

d'initiés mais ignoré du grand public.

35:40

Et puis progressivement le monde

35:43

commença à le rattraper.

35:46

ou plutôt le monde changea de telle

35:49

façon que Magrit devint soudainement

35:51

lisible d'une nouvelle façon.

35:55

Les années 50 virent naître la

35:57

philosophie analytique du langage, les

35:59

débats sur la linguistique structurale

36:01

de Saussure et ses successeurs, la

36:04

sémiotique de Roland Bart.

36:07

Toutes ces disciplines s'interrogaient

36:09

sur la relation entre les signes et les

36:11

choses, entre les représentations et la

36:14

réalité.

36:16

Et soudainement, les tableaux de Magrit

36:19

ressemblaient à des expériences de

36:21

pensée en peinture.

36:24

Ils illustraient avec une précision et

36:26

une économie de moyens remarquable

36:29

exactement les questions que ces

36:31

disciplines tentaient de formuler en

36:33

termes abstraits.

36:35

Ce n'était pas intentionnel du côté de

36:37

Magrith. Il ne lisait pas Roland Bart.

36:41

Il ne s'intéressait pas à la

36:42

linguistique structurale,

36:45

mais il avait eu l'intuition, 20 ou 30

36:47

ans avant que ces discipline n'existe

36:49

sous leur forme développée, que les

36:51

problèmes de langage et de

36:53

représentation étaient les problèmes

36:55

fondamentaux de la pensée contemporaine

36:58

et il les avait traité à sa façon avec

37:01

de la peinture et du temps.

37:05

Aux États-Unis, l'intérêt pour

37:07

Magrithement

37:09

à partir des années 30, puis s'amplifia

37:12

nettement dans les années 50 et 60.

37:16

Sa grande rétrospective au Museum of

37:18

Modern Art de New York eût lieu en 1965.

37:23

Le public américain des années 50 était

37:26

un public particulier, pragmatique,

37:29

curieux, ouvert aux expériences

37:32

visuelles nouvelles et en même temps

37:35

profondément ancré dans une culture de

37:37

la communication et de la publicité.

37:41

Les images de Magrith, claires en

37:43

surface et dérangeantes en profondeur,

37:47

parlèrent immédiatement à ce public.

37:49

Elles étaient à la fois accessibles et

37:52

mystérieuses.

37:55

On pouvait les regarder sans formation

37:57

artistique et ressentir quelque chose.

38:00

On pouvait les regarder avec une

38:02

formation philosophique poussée et y

38:04

trouver un sujet de réflexion pour des

38:06

années.

38:08

Peu à peu, des collectionneurs

38:10

américains commencèrent à acheter ses

38:12

œuvres. Des musées s'y intéressèrent.

38:15

Les prix montèrent

38:17

et Magrit, pour la première fois de sa

38:19

vie, put vivre confortablement de sa

38:22

peinture.

38:24

Il quitta la rue Ességem pour une maison

38:26

légèrement plus grande à Scarb, un autre

38:29

quartier de Bruxelles.

38:31

Mais il n'abandonna pas son style de

38:33

vie. Il continua à se lever tôt, à

38:36

peindre le matin, à promener son chien,

38:39

à jouer aux échecs, à lire des romans

38:42

policiers.

38:44

Il y a quelques tableaux de la grande

38:45

période qui méritent qu'on s'y arrête

38:47

longuement. Non pas pour les expliquer,

38:50

mais pour les regarder, les traverser,

38:53

les laisser faire leur travail.

38:57

Golconde, peint en 1953

39:00

est peut-être le tableau de Magrit qui a

39:03

été le plus reproduit après la trahison

39:05

des images.

39:07

Il représente une pluie d'hommes. Des

39:10

centaines d'hommes en chapeau melon et

39:12

manteaux sombres. qui tombe ou peut-être

39:15

flotte dans un ciel au-dessus d'une

39:17

façade de maison bourgeoise.

39:20

Chaque homme est identique aux autres.

39:23

Il tombe à intervalle régulier comme des

39:26

gouttes de pluie.

39:28

La lumière est celle d'une journée

39:30

ordinaire, grise et douce. Il n'y a rien

39:34

de dramatique dans ce tableau, rien de

39:36

paniqué.

39:38

Les hommes tombent ou flottent avec la

39:40

même sérénité que s'ils étaient

39:42

simplement là, suspendus dans l'air,

39:45

attendant patiemment une destination.

39:49

Ce tableau est souvent interprété comme

39:51

une métaphore de la société bourgeoise.

39:54

Tous identiques, tous interchangeables,

39:57

tous également suspendus dans un vide

40:00

qui le refuse de regarder.

40:02

Magrit aurait peut-être accepté cette

40:05

interprétation.

40:07

Mais il n'aurait pas dit que c'est la

40:09

seule. Il aurait dit que le tableau ne

40:11

propose pas une interprétation, il

40:14

propose une vision. Et la vision, c'est

40:17

celle d'une chose que nous savons depuis

40:19

toujours mais que nous préférons ne pas

40:22

voir.

40:23

Les hommes sont aussi légers que la

40:25

pluie, aussi interchangeables que les

40:28

gouttes d'eau. Et pourtant, chacun se

40:31

croit unique et solide et installé dans

40:33

le monde pour de bon. L'Empire des

40:37

Lumières est une série de tableaux

40:38

peints entre et4

40:41

et dont il existe plusieurs versions.

40:44

Chacune montre la même image. En bas,

40:48

une rue résidentielle dans la nuit avec

40:50

des réverbaires allumés, des façades

40:52

sombres, la texture de l'obscurité

40:55

nocturne.

40:57

Et en haut dans la partie supérieure du

40:59

tableau, un ciel de jour bleu avec des

41:03

nuages blancs légers comme si le soleil

41:05

brillait.

41:07

La nuit en bas, le jour en haut,

41:10

simultanément,

41:12

sans transition,

41:14

sans explication.

41:17

Ce tableau est l'un des plus

41:19

immédiatement perturbants de Magrithe.

41:21

Peut-être parce qu'il met en jeu quelque

41:23

chose de très fondamental dans notre

41:25

perception. L'alternance du jour et de

41:28

la nuit.

41:30

Nous vivons dans un monde où le jour et

41:32

la nuit se succèdent jamais simultané.

41:36

Cette succession est l'une des

41:38

structures les plus profondes du temps

41:40

humain, du travail, du sommeil, de la

41:43

vie sociale.

41:45

Et l'Empire des Lumières défait

41:47

simplement cette succession.

41:49

Il dit "Et si

41:52

et si le jour et la nuit existaient

41:54

ensemble ? Et si l'alternance que nous

41:57

tenons pour naturelle et nécessaire

41:59

était simplement une habitude ? Et si la

42:03

réalité autorisé des configurations que

42:06

notre expérience ordinaire ne rencontre

42:08

jamais ?

42:10

La trahison des images nous avons déjà

42:12

rencontré, mais il faut revenir dessus

42:16

parce que sa simplicité est trompeuse.

42:20

C'est un tableau qui ressemble à une

42:21

blague, à un tour de pass-pel

42:24

et qui est en réalité l'une des

42:26

explorations les plus profondes de la

42:28

philosophie du langage produite au 20e

42:30

siècle sous une forme non verbale.

42:34

En disant "Ceci n'est pas une pipe,

42:36

Magrit ne dit pas que la pipe n'existe

42:38

pas.

42:39

Il dit que l'image d'une pipe n'est pas

42:42

une pipe. Il dit que la représentation

42:45

n'est pas la chose.

42:47

Il dit que nous avons tendance

42:49

spontanément à confondre ces deux

42:51

réalités différentes.

42:53

Et en nous signalant cette confusion, il

42:55

nous libère momentanément de l'habitude.

42:59

Le château des Pyrénées, pas en 1959,

43:02

montre un rocher immense avec un château

43:05

médiéval construit sur son sommet qui

43:07

flotte dans l'air au-dessus de la mer.

43:10

Le rocher est de la même couleur et de

43:12

la même texture que s'il était posé sur

43:14

le sol. Il n'a pas l'air de flotter et

43:18

pourtant en dessous il y a la mer et

43:21

rien d'autre. Le rocher est en l'air.

43:26

Une impossibilité physique est

43:28

représentée avec la même précision

43:29

technique que si elle était parfaitement

43:31

normale.

43:33

C'est cet écart entre la représentation

43:36

réaliste et l'impossibilité logique qui

43:39

produit l'effet magite.

43:41

La certitude que quelque chose ne va pas

43:45

associé à l'impossibilité de dire

43:47

précisément où est le problème.

43:51

Le fils de l'homme peint en 1964 est

43:54

peut-être le tableau le plus

43:55

emblématique de la période tardive.

43:59

Un homme en costume sombre et chapeau

44:01

melon debout devant un mur de pierre

44:04

avec la mer et un ciel gris vert

44:06

derrière lui.

44:09

Son visage est entièrement dissimulé par

44:11

une pomme verte flottant devant lui.

44:15

On ne voit pas son visage. On ne verra

44:18

jamais son visage

44:20

parce que la pomme est là et la pomme

44:23

cache.

44:25

Magrite a dit sur ce tableau : "Tout ce

44:28

qu'on voit cache autre chose et nous

44:31

voudrions toujours voir ce que cache ce

44:34

que nous voyons."

44:36

C'est une formule presque parfaite pour

44:38

sa méthode entière.

44:41

Ce que nous voyons cache.

44:45

Ce qui cache est visible

44:47

mais ce qu'il cache reste invisible.

44:51

L'homme au chapeau Melon est apparu de

44:53

nombreuses fois dans l'œuvre de Magrith.

44:56

Certains vent en lui un autoportrait,

44:59

d'autres voient en lui le bourgeois

45:01

anonyme, l'homme ordinaire, l'homme sans

45:04

qualité particulière.

45:07

Magrit lui-même a dit des choses

45:09

différentes à des moments différents.

45:12

Ce qu'on peut dire avec certitude, c'est

45:14

que la répétition de cette figure crée

45:16

quelque chose de particulier,

45:18

une sorte de personnage récurrent, un

45:21

protagoniste sans identité, un masque

45:25

qui ne cache pas un visage mais

45:27

l'absence de visage.

45:30

Michel Fouco, l'un des philosophes les

45:32

plus importants du 20e siècle, consacra

45:35

un texte célèbre à Magrit, publié en

45:38

1968 sous le titre "Ceci n'est pas une

45:41

pip".

45:43

Ce texte est à la fois une analyse du

45:45

tableau de la pipe et une méditation

45:48

plus générale sur la relation entre la

45:51

peinture et le langage dans la tradition

45:53

occidentale.

45:56

Fouco y développe l'idée que Magrit a

45:58

accompli quelque chose de

45:59

révolutionnaire dans l'histoire de la

46:02

représentation.

46:04

Il a brisé la relation calligraphique

46:07

entre les mots et les images. Cette

46:10

relation qui depuis la renaissance

46:13

supposait que les mots pouvaient

46:14

compléter les images, les expliquer, les

46:18

nommer et que les images pouvaient

46:21

illustrer les mots.

46:23

Fouo montre que dans la tradition

46:25

picturale occidentale jusqu'à Magrit,

46:28

les images et les mots avaient une

46:30

relation de voisinage et de

46:33

complémentarité.

46:35

Les titres nommaient ce que les tableaux

46:37

montraient.

46:39

Les cartouches dans les peintures

46:41

médiévales expliquaient les scènes.

46:44

Les allégories étaient accompagnées de

46:47

textes qui en donnaient la clé.

46:50

Il y avait une confiance fondamentale

46:53

dans la capacité du langage à nommer le

46:56

visible et réciproquement dans la

46:59

capacité du visible à illustrer le

47:02

disciple.

47:04

Magrit rompit avec cette tradition en

47:07

mettant en scène leur incompatibilité.

47:12

Ceci n'est pas une pipe. Ne dit pas ce

47:14

que montre le tableau. Au contraire, il

47:18

dit ce que le tableau ne montre pas. Il

47:21

crée un écart, une discordance, une

47:24

fissure entre le verbal et le visuel.

47:28

Et cette fissure, Fouco y voit le signe

47:31

d'une pensée fondamentalement moderne.

47:33

Une pensée qui ne croit plus en la

47:35

transparence du langage, qui ne croit

47:37

plus que les mots et les choses

47:39

s'ajustent naturellement.

47:41

qui reconnaît dans tout acte de

47:43

nomination un acte arbitraire et

47:45

potentiellement trompeur.

47:49

Ce texte de Fouo contribua

47:51

considérablement à la consécration

47:52

philosophique de Magrith.

47:55

Il ne fit pas de lui un philosophe, mais

47:58

il montra que sa peinture était une

47:59

forme de pensée aussi rigoureuse et

48:02

aussi profonde que la philosophie,

48:05

simplement exercé avec des moyens

48:06

différents.

48:09

Après Fouo, il devint impossible de

48:11

regarder Magrit comme un simple

48:13

surréaliste amusant, comme un faiseur de

48:16

tour visuel.

48:19

Il fallait le prendre au sérieux,

48:21

l'entendre comme on entend une

48:22

proposition, lui répondre comme on

48:25

répond à une question.

48:27

Dans les années 60, la célébrité de

48:30

Magrit aténit enfin une dimension

48:32

internationale significative.

48:35

Les États-Unis le découvrirent avec

48:37

enthousiasme.

48:38

Le mouvement du pop art qui se

48:40

développait à New York et à Londres au

48:42

début de cette décennie trouva dans son

48:44

œuvre une anticipation de certaines de

48:46

ses propres préoccupations.

48:49

Le questionnement de la représentation,

48:51

le rapport entre les images médiatiques

48:53

et la réalité, la mise en scène de

48:56

l'ordinaire.

48:58

Des artistes comme Roy Ltenstein ou Andy

49:00

Warol n'auraient peut-être pas eu

49:02

exactement la même carrière. sans les

49:04

précédents établis par Magrit.

49:07

Les connexions sont difficiles à tracer

49:09

avec précision, mais l'influence est

49:11

réelle et a été reconnue par plusieurs

49:14

de ces artistes.

49:17

En 1965, le Museum of Modern Art de New

49:20

York organisa une grande rétrospective

49:23

de l'œuvre de Magrit.

49:25

C'était la première grande rétrospective

49:27

de sa carrière dans un musée américain

49:29

de premier plan.

49:32

Magriit fit le voyage.

49:34

Il vit ses tableaux accrochés dans ses

49:36

grandes salles blanches devant un public

49:38

qui ne savait pas toujours qui il était,

49:41

mais qui s'arrêtait devant ses œuvres

49:42

avec une attention qu'il trouvait

49:44

sincère.

49:46

Il se promena dans New York avec

49:48

Georgette. Il visita Central Park.

49:52

Il regarda la ville avec ses yeux

49:53

d'artiste, habitué aux briques grises de

49:56

Bruxelles et trouva dans cette ville de

49:58

verre et d'acier quelque chose qui ne

50:01

lui déplaisait pas.

50:03

Il revint à Bruxelles,

50:05

il reprit sa routine.

50:08

Il continua à peindre.

50:11

Magrith n'était pas seulement peintre,

50:13

il avait aussi exploré d'autres médiums

50:16

avec un enthousiasme qui surprend

50:18

parfois ceux qui connaissent son image

50:19

publique de peintre sérieux et

50:22

méticuleux.

50:24

Dans les années 1950, il réalisa une

50:28

série de courts films en super avec ses

50:30

amis dans lesquels il jouait souvent

50:32

lui-même. Des films sans prétention,

50:35

humoristiques, presque dadaïstes où les

50:39

personnages se comportaient de façon

50:40

absurde et où les situations ordinaires

50:43

dégénéraient imperceptiblement vers le

50:45

nonens.

50:47

Ces films sont peu connus mais révèlent

50:50

une phase de Magrite que sa peinture

50:52

cache parfois. son sens de l'humour, sa

50:55

légèreté, sa capacité à rire des choses,

50:58

y compris de lui-même.

51:01

Carrit avait effectivement de l'humour,

51:04

un humour belge, discret, légèrement

51:07

pince sans rire, qui refusait la

51:09

grandeoquence et traitait les questions

51:12

les plus profondes avec une désinvolture

51:14

apparente.

51:16

Il aimait les calembours, les jeux de

51:18

mots, les situations comiques. Il aimait

51:22

que ses amis rient.

51:25

Et dans ces tableaux, même les plus

51:27

sérieux, il y a souvent quelque chose

51:29

qui ressemble à un clin d'œil, une

51:32

légère ironie dans la façon dont

51:34

l'impossible est représenté avec un

51:36

calme si parfait qu'il en devient

51:39

presque comique. Il réalisa également

51:42

quelques sculptures, des objets en

51:44

bronze qui reprennent des thèmes de sa

51:47

peinture.

51:48

Ces sculptures sont moins connues que

51:50

ses tableaux, mais elles ont quelque

51:52

chose de fascinant.

51:54

La tridimensionnalité

51:56

donne aux impossibilités magritéennes

51:59

une présence physique différente. Un

52:01

rocher qui flotte dans une peinture est

52:04

une illusion bidimensionnelle.

52:07

Un rocher qui flotte en bronze est un

52:09

objet que vous pouvez presque toucher et

52:12

qui pourtant ne devrait pas être là.

52:16

Il y a quelque chose dans le Belgique de

52:18

Magrit qui doit être dit parce que ce

52:21

pays particulier avec ses contradictions

52:23

et ses ambiguités, avec sa culture

52:26

bourgeoise et ses pluies fines a

52:28

peut-être contribué à façonner la

52:30

sensibilité particulière de cet artiste.

52:33

Plus qu'on ne le reconnaît généralement.

52:36

La Belgique est un pays qui a toujours

52:38

eu du mal à se raconter simplement.

52:41

Coincé entre la France, l'Allemagne, les

52:44

Pays-Bas et la M du Nord, elle a absorbé

52:46

des influences multiples sans jamais

52:49

pouvoir les synthétiser en une identité

52:51

claire et simple.

52:53

Elle est francophone et flamande,

52:55

catholique et laïque, industrielle et

52:58

agricole, ancienne et moderne.

53:02

Cette multiplicité, cette impossibilité

53:05

d'une identité simple et nette se

53:07

reflète peut-être dans la façon dont les

53:09

artistes belges traitent la réalité, non

53:12

pas comme une évidence, mais comme une

53:14

question.

53:17

James Hensor avant Magrit avait peint

53:19

des masques grimaçants dans des scènes

53:21

bourgeoises révélant la violence et

53:24

l'absurdité sous la surface du

53:25

quotidien.

53:27

Paul Delveau, contemporain de Magrithe,

53:30

peignait des femmes nues dans des gares

53:32

et des ruines romaines suspendues dans

53:34

un temps qui n'était ni le passé ni le

53:37

présent.

53:38

Il y avait quelque chose dans l'air

53:40

belge, quelque chose dans la lumière

53:42

grise et diffuse de ce pays du nord qui

53:45

semblait invité à regarder la réalité

53:47

avec une méfiance douce, à ne pas lui

53:50

faire entièrement confiance.

53:53

Magriet était le plus rigoureux de ses

53:55

artistes, le plus systématique dans sa

53:57

mise en question.

53:59

Il ne peignait pas la violence ou le

54:01

désir comme sort. Il ne peignait pas le

54:04

rêve ou la mélancolie comme d'au. Il

54:07

peignait la logique de la réalité en la

54:09

poussant jusqu'au point où elle se

54:11

contredit elle-même.

54:14

Il était un philosophe déguisé en

54:16

peintre, un peintre déguisé en monsieur

54:19

ordinaire de banlieu Bruxelloise. Et

54:22

c'est cette superposition de

54:23

déguisement, cette stratification

54:26

d'apparence qui donne à son œuvre sa

54:28

profondeur particulière.

54:31

La fin des années 60 apporta avec elle

54:33

une consécration qui, si elle arrivait

54:36

tard, était complète et indiscutable.

54:40

Les musées du monde entier voulaient ses

54:42

tableaux. Les prix monturaient pas

54:45

imaginés dans ces années de laur obscur.

54:48

Des expositions s'organisaient à

54:50

Londres, à New York, à Tokyo, à Tel

54:53

Aviv. Des livres, des catalogues, des

54:57

monographies s'accumulaient sur son

54:58

œuvre.

55:00

Des étudiants en histoire de l'art

55:01

écrivaient des thèses sur ses tableaux.

55:04

Des philosophes l'analysaient,

55:06

des publicitaires le copier. Les

55:09

publicitaires justement,

55:12

il y a quelque chose d'ironique et de

55:14

profondément magrité dans le fait que

55:17

l'homme qui avait passé sa vie à

55:18

interroger la réalité des images soit

55:21

devenu l'une des références les plus

55:23

citées dans le monde de la publicité.

55:26

Ces images ou des images qui leur

55:29

ressemblent ont été utilisées pour

55:31

vendre des parfums, des voitures, des

55:34

téléphones, des banques, des assurances.

55:38

Le chapeau melon, la pomme verte, les

55:41

hommes qui tombent du ciel.

55:43

Tout ce vocabulaire visuel qu'il avait

55:45

élaboré avec tant de rigueur et

55:47

d'intentions philosophiques

55:49

est devenu une ressource iconographique

55:52

disponible pour qui veut frapper un

55:54

regard par la surprise.

55:57

Magri lui-même avait fait de la

55:58

publicité pendant des années. Il

56:01

connaissait la mécanique des images

56:02

commerciales.

56:04

Il n'aurait peut-être pas été choqué par

56:06

cet usage de son œuvre.

56:09

Mais il aurait peut-être sour de ce

56:11

sourire légèrement ironique qui était le

56:13

sien en observant que les images qu'il

56:16

avait créé pour défaire les certitudes

56:18

du regard étaient maintenant utilisé

56:21

pour vendre des certitudes, pour

56:24

associer des produits à une aura de

56:26

mystère et d'originalité.

56:29

La subversion était devenue un produit

56:31

de consommation. L'étrangeté

56:34

était devenue un argument de vente

56:37

et c'était peut-être en fin de compte la

56:40

démonstration la plus parfaite de ce

56:42

qu'il avait toujours voulu dire.

56:45

Les images ne sont jamais innocentes.

56:47

Elles fonctionnent toujours dans un

56:49

contexte. Elles sont toujours au service

56:51

de quelque chose.

56:54

René Magrit mourut le 15 août 1967 à

56:57

Bruxelles d'un cancer du pancréas.

57:00

Il avait ans. Il était encore en train

57:03

de travailler, même dans les dernières

57:05

semaines, esquissant des projets,

57:08

réfléchissant à de nouvelles

57:09

compositions.

57:12

Sa mort fut rapide et relativement calme

57:14

à domicile avec Georgette à ses côtés.

57:18

Georgette lui survécut jusqu'en 1986.

57:22

Elle veilla sur son héritage avec la

57:24

même discrétion et la même fidélité

57:26

qu'elle avait apporté à leur vie

57:27

commune.

57:29

Elle s'assura que les archives étaient

57:31

conservées, que les droits de

57:33

reproduction étaient correctement gérés,

57:35

que la maison de la rue Ességem était

57:37

préservée.

57:40

Après sa mort, cette maison devint le

57:42

musée Magrit de Jette, un lieu de

57:45

pèlerinage pour les amateurs de

57:46

l'artiste.

57:48

Bruxelles abrite depuis 2009 un musée

57:51

entièrement consacré à Magrit, le musée

57:54

Magrit, situé dans le quartier des

57:57

musées royaux des beaux.

57:59

Ce musée inauguré en grande pompe

58:03

accueille des centaines de milliers de

58:04

visiteurs chaque année. Il contient la

58:07

plus grande collection au monde de

58:09

tableaux, dessins, gouaches, sculptures

58:12

et documents liés à Magrit.

58:16

et il continue d'accueillir des

58:17

expositions temporaires, des

58:19

conférences, des événements qui montrent

58:21

que l'intérêt pour son œuvre ne faiblit

58:23

pas. Que reste-t-il de Magrithe ? Que

58:27

lui devons-nous concrètement dans notre

58:29

façon de voir et de comprendre le monde

58:31

? La première chose, c'est une liberté.

58:36

La liberté de regarder les objets du

58:38

monde ordinaire sans les tenir pour

58:40

acquis. la liberté de se demander si ce

58:43

que nous voyons est ce que nous croyons

58:45

voir. Magrit ne nous donne pas de

58:47

réponse à cette question. Il nous donne

58:49

la question elle-même et c'est

58:51

infiniment plus précieux.

58:54

La deuxième chose, c'est une méfiance

58:56

douce à l'égard du langage. Après

58:59

Magrit, il devient difficile de

59:01

prétendre que les mots nom simplement et

59:03

naturellement les choses. Il y a

59:06

toujours un écart. Il y a toujours

59:08

quelque chose qui déborde hors du mot.

59:10

quelque chose que le mot ne capture pas,

59:13

quelque chose qui se perd dans la

59:14

nomination.

59:17

Cette conscience malgré que l'a rendu

59:19

visible d'une façon que des milliers de

59:21

pages de philosophie n'auraient

59:23

peut-être pas réussi à rendre aussi

59:25

immédiate.

59:28

La troisième chose, c'est une esthétique

59:30

particulière, un mode de représentation

59:34

qui a influencé des générations entières

59:36

d'artistes, de cinéastes, de designers,

59:39

de photographes, de publicitaires.

59:43

On retrouve Magrithe partout dans la

59:44

culture visuelle contemporaine, souvent

59:47

sans savoir, souvent de façon

59:50

inconsciente.

59:52

La juosition d'éléments incompatibles

59:54

dans un contexte réaliste, la

59:57

représentation de l'impossible avec une

59:59

technique minutieuse qui ne signale

1:00:02

aucune ironie.

1:00:03

L'usage du texte comme élément qui

1:00:06

contredit l'image plutôt que de la

1:00:08

compléter.

1:00:09

Tout cela vient en droite ligne ou par

1:00:12

des chemins détournés des inventions de

1:00:14

Magrithe.

1:00:16

Et la 4è chose peut-être la plus

1:00:19

importante, c'est un certain rapport au

1:00:21

mystère.

1:00:23

Magri croyait que le monde était

1:00:25

mystérieux fondamentalement,

1:00:27

irréductiblement.

1:00:30

Non pas le mystère au sens ésotérique ou

1:00:32

religieux. Non pas un mystère qu'une

1:00:35

révélation ou une doctrine pourrait

1:00:37

dissiper.

1:00:39

Mais le mystère comme condition

1:00:41

permanente du regard,

1:00:43

la certitude que les choses sont

1:00:45

toujours plus qu'elles ne paraisse, que

1:00:48

la surface du monde cache quelque chose

1:00:50

que nous ne pouvons pas tout à fait

1:00:52

saisir.

1:00:53

Que vivre dans ce monde, c'est vivre

1:00:56

avec cette opacité des choses sans

1:00:58

chercher à la supprimer.

1:01:01

Il y a une dernière image de Magri qu'il

1:01:02

faut regarder. Pas un tableau cette fois

1:01:05

mais une photographie.

1:01:08

Il en existe plusieurs dizaines de lui

1:01:10

prises à différentes époques de sa vie.

1:01:13

Et dans presque toutes ces

1:01:14

photographies, il porte le même costume,

1:01:17

le même chapeau melon, le même air

1:01:20

légèrement absent d'un homme dont la

1:01:22

pensée est ailleurs.

1:01:24

Il regarde l'objectif avec une

1:01:26

expression neutre, ni souriante, ni

1:01:28

sévère, simplement présente.

1:01:32

Ce regard est le même que celui de ces

1:01:33

tableaux. Le même calme, la même absence

1:01:37

de grammatisme,

1:01:40

la même attention tranquille à la

1:01:42

surface des choses qui est aussi une

1:01:45

invitation à regarder ce qui se passe en

1:01:47

dessous.

1:01:49

C'est le regard d'un homme qui a décidé

1:01:51

une fois pour toutes et sans en faire de

1:01:53

la philosophie explicite que le monde

1:01:56

est fascinant exactement parce qu'il

1:01:58

refuse d'être transparent.

1:02:02

Magrit n'était pas un mystique. Il

1:02:04

n'attendait pas de révélation.

1:02:07

Il n'espérait pas percer le secret des

1:02:09

choses et trouver derrière elles une

1:02:11

vérité ultime.

1:02:13

Il croyait simplement que l'expérience

1:02:15

du mystère, c'est-à-dire l'expérience de

1:02:18

la limite de notre compréhension,

1:02:21

était une expérience précieuse,

1:02:23

une expérience que l'art pouvait

1:02:25

provoquer et maintenir

1:02:28

et que c'était là sa fonction la plus

1:02:30

haute.

1:02:32

Dans une lettre à André Breton, il

1:02:34

écrivit à peu près en ces termes : "Je

1:02:37

veux que mes tableaux inspirent aux

1:02:39

spectateurs un sentiment de terreur

1:02:41

amoureuse."

1:02:44

La terreur amoureuse,

1:02:46

non pas la peur, non pas le scandale,

1:02:49

non pas la répulsion,

1:02:53

quelque chose de plus doux et de plus

1:02:55

profond.

1:02:57

L'émerveillement devant ce qu'on ne

1:02:59

comprend pas.

1:03:01

le vertige agréable de se trouver face à

1:03:04

une chose qui dépasse le sens habituel.

1:03:09

C'est cela que provoquent les meilleurs

1:03:11

tableaux de Magrit encore aujourd'hui,

1:03:14

encore devant tous ces gens qui les

1:03:16

voient pour la première fois et qui

1:03:18

s'arrête, qui plissent légèrement les

1:03:20

yeux et qui restent là une seconde de

1:03:24

plus que prévu.

1:03:27

Il faut maintenant se demander pourquoi

1:03:29

nous continuons à raconter cette

1:03:31

histoire.

1:03:33

Pourquoi Magrit, cet homme discret de

1:03:35

Bruxelles mort il y a plus d'un

1:03:37

demi-siècle, continue-t-il d'occuper une

1:03:40

place aussi centrale dans notre paysage

1:03:43

visuel et intellectuel ?

1:03:47

Pourquoi ces images circulent-elles

1:03:49

partout ? Pourquoi les gens qui ne

1:03:51

savent pas son nom reconnaissent-ils ses

1:03:54

tableaux ? Pourquoi les musées et les

1:03:56

grandes institutions continuent-ils de

1:03:59

se l'arracher pour leur rétrospective ?

1:04:03

Il y a plusieurs réponses possibles à

1:04:05

cette question.

1:04:08

La première, la plus simple, et que ces

1:04:11

images sont belles au sens d'efficace

1:04:13

visuellement. Elles frappent le regard,

1:04:16

elles restent dans la mémoire. Elles ont

1:04:18

cette qualité des grandes icônes

1:04:20

visuelles.

1:04:22

Immédiatement reconnaissable,

1:04:24

immédiatement mémorable, capable de

1:04:27

traverser les cultures et les

1:04:28

générations sans s'effacer.

1:04:31

Mais cette explication est insuffisante

1:04:34

parce que beaucoup d'images sont belles

1:04:35

et mémorables sans avoir la persistance

1:04:38

de Magrithe.

1:04:40

Ce qui ajoute quelque chose de plus,

1:04:42

c'est que ces images posent une question

1:04:44

qui ne se règle pas. Elles ouvrent un

1:04:47

espace que rien ne referme.

1:04:50

On peut regarder un tableau de Magri 100

1:04:52

fois et continuer à ressentir ce léger

1:04:54

décalage, ce sentiment qu'il y a quelque

1:04:57

chose là qu'on ne comprend pas tout à

1:04:59

fait. Et ce sentiment, loin d'être

1:05:02

inconfortable est en réalité agréable.

1:05:06

Il est le signe qu'il reste quelque

1:05:07

chose à penser, quelque chose à

1:05:09

regarder, quelque chose à découvrir.

1:05:14

Et puis il y a quelque chose qui touche

1:05:15

à la condition de notre époque.

1:05:18

Nous vivons dans un monde saturé

1:05:20

d'images.

1:05:22

Nous en produisons des milliards chaque

1:05:24

jour sur nos téléphones, nos écrans, nos

1:05:27

réseaux.

1:05:29

Nous nageons dans les images comme dans

1:05:30

une eau dont nous ne sentons plus le

1:05:32

contact.

1:05:34

Et dans ce monde d'images abondantes et

1:05:37

immédiatement consommées, les images de

1:05:40

Magrit font quelque chose de

1:05:41

particulier.

1:05:43

Elles ralentissent,

1:05:46

elle force à s'arrêter.

1:05:48

Elles résiste à la consommation rapide

1:05:51

parce qu'elle ne se laisse pas épuiser

1:05:53

en un coup d'œil.

1:05:55

Elles ont quelque chose à dire qui prend

1:05:57

du temps à entendre.

1:06:00

C'est peut-être cela au fond le vrai

1:06:02

héritage de Magrithe,

1:06:05

l'idée que les images peuvent être des

1:06:07

acte de pensée,

1:06:09

que voir peut-être une activité

1:06:11

intellectuelle aussi rigoureuse que lire

1:06:14

ou raisonner,

1:06:17

que le regard peut être discipliné et

1:06:19

affuté par la pratique et que cette

1:06:22

pratique transforme non seulement notre

1:06:24

rapport à l'art, mais notre rapport au

1:06:26

monde ordinaire, aux objets du

1:06:28

quotidien.

1:06:29

à la réalité que nous traversons chaque

1:06:31

jour sans la regarder vraiment.

1:06:35

Il y a une rue à Bruxelles qui porte son

1:06:37

nom maintenant, une place, un musée qui

1:06:41

porte son nom et son portrait. Ce

1:06:44

portrait en chapeau melon qui est devenu

1:06:47

une image autant qu'une personne.

1:06:50

Les écoliers belges apprennent son nom.

1:06:52

Les touristes photographient ses

1:06:54

tableaux avec leur téléphone.

1:06:56

Les publicitaires continuent de

1:06:58

s'inspirer de son vocabulaire visuel.

1:07:02

Et quelque part dans tout cela, dans

1:07:04

cette accumulation de reconnaissance et

1:07:06

de reproduction,

1:07:08

il y a quelque chose qui aurait

1:07:09

peut-être amusé Marrit.

1:07:13

Lui qui avait passé sa vie à montrer que

1:07:15

les images ne sont pas ce qu'elles

1:07:16

semblent être. Voilà que son image à

1:07:19

lui, son visage dissimulé sous le

1:07:21

chapeau melon, sa pipe qui n'est pas une

1:07:23

pipe, sa pomme verte devant le visage

1:07:26

sans identité sont devenus des symboles

1:07:29

culturels que les gens reconnaissent

1:07:31

sans toujours savoir ce qu'il signifie.

1:07:35

Ces images sont devenues des images

1:07:36

parmi des images.

1:07:39

Elles ont été absorbées dans le flux

1:07:40

même qu'elle voulait interroger.

1:07:43

Et pourtant, à chaque fois que quelqu'un

1:07:46

s'arrête pour de bon devant une de ses

1:07:48

toiles, à chaque fois que le léger

1:07:50

vertige se produit, à chaque fois que

1:07:53

quelque chose résiste dans ce regard et

1:07:56

refuse de se laisser simplement

1:07:58

consommer,

1:07:59

Magrit gagne

1:08:02

parce que l'œuvre continue de faire ce

1:08:04

qu'elle a toujours voulu faire.

1:08:06

produire dans l'esprit du spectateur une

1:08:09

fissure minuscule dans la certitude.

1:08:13

Pas une catastrophe,

1:08:15

pas une révélation fracassante,

1:08:18

juste une fissure fine comme un cheveux

1:08:22

dans le mur de l'évidence.

1:08:25

Et parfois, c'est à travers les fissures

1:08:28

les plus fines que passe le plus de

1:08:30

lumière.

1:08:32

L'histoire de Magrit n'est donc pas

1:08:33

simple.

1:08:35

Nous devrions peut-être arrêter de la

1:08:36

raconter comme si elle l'était, comme si

1:08:39

c'était l'histoire d'un excentrique qui

1:08:40

avait peint des choses bizarres et qui

1:08:42

avait eu la chance d'être reconnu.

1:08:45

Elle est bien plus que ça. C'est

1:08:48

l'histoire d'un homme qui a pris au

1:08:50

sérieux pendant toute sa vie et avec une

1:08:52

patience remarquable une question que la

1:08:55

plupart des gens ignorent complètement.

1:08:58

Est-ce que je vois vraiment ce que je

1:09:00

crois voir ?

1:09:02

Est-ce que ce que je prends pour la

1:09:04

réalité est la réalité ou est-ce une

1:09:07

construction, une habitude, une

1:09:09

convention que j'ai intégré si

1:09:11

profondément que je ne la vois plus

1:09:13

comme telle ?

1:09:16

Ce n'est pas une question confortable.

1:09:18

C'est une question qui, si on la prend

1:09:21

vraiment au sérieux, change quelque

1:09:23

chose dans la façon d'être au monde.

1:09:27

Magrieth la prenait au sérieux avec ce

1:09:29

calme particulier qui était le sien, ce

1:09:32

calme d'homme qui a accepté de vivre

1:09:34

avec l'incertitude sans en faire une

1:09:36

tragédie.

1:09:38

Et c'est peut-être cela finalement ce

1:09:41

qu'on peut apprendre de lui. Non pas une

1:09:43

réponse à la question de la réalité,

1:09:46

mais une façon d'habiter la question

1:09:49

avec curiosité,

1:09:51

avec patience,

1:09:52

avec ce léger sourire de qui sait qu'il

1:09:55

ne saura jamais et qui trouve cela tout

1:09:58

qu' fait plutôt beau.

1:10:01

La nuit avance doucement.

1:10:03

Quelque part à Bruxelles, derrière les

1:10:05

façades grises et les fenêtres

1:10:06

éclairées, les gens dorment ou lisent ou

1:10:10

regardent le plafond.

1:10:12

La pluie fine que Margrid connaissait si

1:10:14

bien tombe peut-être sur les toits.

1:10:18

Et dans les musées silencieux, dans les

1:10:20

réserves climatisées et les grandes

1:10:22

salles vides, ces tableaux existent dans

1:10:24

l'obscurité.

1:10:26

patient comme lui attendant le regard de

1:10:29

demain

1:10:31

un homme en chapeau melon flotte quelque

1:10:33

part dans un ciel peint

1:10:36

une pip tranquille sous une phrase qui

1:10:39

nit son existence

1:10:42

un rocher immense flotte au-dessus de la

1:10:44

mer sans s'excuser de défier la gravité

1:10:49

et les amants s'embrassent derrière leur

1:10:51

voile de tissu blanc séparés par ce qui

1:10:54

les couvre est réuni par ce désir de se

1:10:57

toucher quand même malgré tout à travers

1:11:00

l'obstacle.

1:11:03

Ce sont des images qui resteront

1:11:05

pas parce qu'elles sont jolies, pas

1:11:07

parce qu'elles choquent, pas parce

1:11:09

qu'elles résolvent quoi que ce soit,

1:11:11

mais parce qu'elles maintiennent ouvert

1:11:13

ce que nous avons tendance à refermer.

1:11:16

La possibilité que les choses soient

1:11:18

autrement que nous le croyons.

1:11:21

La possibilité que ce que nous voyons

1:11:23

cache toujours quelque chose que nous ne

1:11:26

verrons jamais. Tout à fait.

1:11:30

Et peut-être que c'est cela vivre,

1:11:32

naviguer dans ce monde d'images et

1:11:34

d'ombre, de représentation et de

1:11:36

réalité, sans jamais être tout à fait

1:11:39

sûr que la carte correspond au

1:11:41

territoire

1:11:43

sans jamais être tout à fait sûr que le

1:11:45

mot correspond à la chose. Mais

1:11:49

continuez quand même avec la légèreté

1:11:51

des hommes qui tombent doucement du ciel

1:11:53

dans Golconde et qui ne semblent pas du

1:11:56

tout pressé d'arriver quelque part.

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