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RENÉ MAGRITTE : l'artiste qui a remis en question notre perception du réel | Histoire pour Dormir

1:12:12FrenchTranscribed Jun 9, 2026
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Il existe une image que presque tout le

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monde a vu, même ceux qui ne

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s'intéressent pas à la peinture.

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Une pipe brune soigneusement dessiné sur

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un fond beige avec une inscription en

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dessous. Ceci n'est pas une pipe.

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Voilà. Simple, évident.

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Et pourtant, depuis que cette toile

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existe, les gens s'arrêtent devant elle,

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plissent les yeux, relisent la phrase et

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quelque chose se déplace doucement dans

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leur esprit comme si le plancher sous

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leurs pieds n'était plus tout à fait

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horizontal.

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Ce n'est pas un grand tableau. Ce n'est

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pas une scène dramatique.

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Il n'y a ni sang, ni cri, ni beauté

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éclatante.

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Et pourtant, cette image fait ce que

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d'œuvres réussissent à faire.

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Elle brise quelque chose à l'intérieur

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du regard.

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Elle prend ce que vous croyez savoir, le

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retourne avec calme et repart sans

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explication.

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Qui était l'homme capable de peindre une

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telle chose ? Pourquoi un homme en

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chapeau melon, vivant dans une maison

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ordinaire d'une banlieu ordinaire de

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Bruxelles, mangeant des œufs le matin et

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promenant son chien le soir, a-t-il

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passé toute sa vie à fabriquer des

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images qui dérangent l'ordre du monde ?

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Qu'est-ce qui se cache derrière cette

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façade de normalité absolue ? Pourquoi

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les philosophes les plus sérieux du 20e

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siècle ont-ils consacré des pages

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entières à commenter ces tableaux ? Et

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pourquoi aujourd'hui encore, longtemps

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après sa mort, ces images

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continuent-elles de circuler, de se

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reproduire, de surgir dans les

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publicités, les films, les rêves des

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gens qui ne savent même pas son nom ?

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René Magritz n'était pas un génie

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torturé. Il n'aimait pas la souffrance.

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Il détestait le romantisme de l'artiste

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maudit. Il portait un costume, lisait

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des romans policiers, jouait aux échecs

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avec ses amis, aimait profondément une

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seule femme pendant toute sa vie.

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Et pourtant, dans ces toiles, des hommes

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sans visage flottent au-dessus des

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villes. Des ciels nocturnes brillent

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au-dessus de rues baignées de lumière

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diurne. Des rochers immenses s'envolent

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lentement dans l'air. Des pommes vertes

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occupent entièrement un visage humain.

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Des trains sortent de cheminée.

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Ce n'est pas de la folie, ce n'est pas

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du hasard, c'est quelque chose de bien

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plus précis, de bien plus déroutant. Une

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méthode.

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L'histoire de Magrithe est l'histoire

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d'un homme qui a décidé très tôt et très

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calmement que la réalité visible ne

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disait pas la vérité, que les objets

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familiers cachaient un mystère que

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personne ne daignait regarder parce que

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tout le monde était trop occupé à vivre,

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que le langage et l'image ne se

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correspondaient pas aussi simplement

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qu'on voulait bien le croire

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et qu'il était possible avec de la

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peinture et de la patience de montrer

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cette fissure dans les choses sans

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jamais crier, sans jamais se plaindre,

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sans jamais perdre son calme de

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fonctionnaire belge.

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Ce soir, installez-vous.

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Laissez vos pensées se déposer comme de

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la poussière après qu'on a secoué un

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rideau.

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Parce que l'histoire de Magrithe est une

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histoire lente, une histoire qui avance

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à pas feutrer,

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une histoire qui ressemble à la surface.

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a une vie parfaitement ordinaire et qui

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par-dessous n'arrête pas de creuser.

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La Belgique du début du 20e siècle était

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un pays jeune et déjà fatigué.

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Indépendante depuis seulement, elle

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portait encore dans sa langue, dans son

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architecture et dans ses habitudes la

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marque de plusieurs siècles de

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domination successive.

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Espagnole, autrichienne, française,

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hollandaise.

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C'était un pays à deux âmes, le français

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et le flamand se regardant en chien de

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faillance. Et au milieu de tout ça, une

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bourgeoisie prospère qui voulait croire

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en la solidité des choses, en la

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permanence des meubles et des rideaux

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propres.

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Les villes belges avaient quelque chose

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de particulier à cette époque. Un

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mélange étrange de confort domestique et

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d'inquiétude sous-jacente.

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Les façades des maisons de Bruxelles

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avec leurs beau windows et leurs

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ornements de pierre grise respirai une

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respectabilité un peu trop soigneusement

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entretenue.

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Derrière elle, les familles vivaient

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dans l'ordre de petits rituels

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immuables. le repas à heure fixe, la

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promenade dominicale, la lecture du

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journal le soir.

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C'est dans ce pays, dans cette

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atmosphère de respectabilité provinciale

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légèrement étouffante que René François

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Giselin Magrit est né le 21 novembre

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1898

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à Lessine, une ville de la province de

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Hau dans le sud de la Belgique.

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Lessine n'était pas une ville

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remarquable.

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Elle avait des pavés, une rivière, la

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dandre qui la traversé avec une lenteur

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presque mélancolique,

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des maisons basse et grise et le calme

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pesant des endroits où il ne se passe

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jamais rien de particulier.

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Son père, Léopole Magrit, était ailleurs

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et négociant.

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Sa mère, Regina Bertinchamp était une

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femme dont on sait peu de choses, si ce

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n'est qu'elle était belle selon les

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témoignages de l'époque et qu'elle

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portait en elle quelque chose de

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fragile, une anxiété profonde qui ne

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disparaissait jamais tout à fait, même

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dans les jours calmes.

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La famille déménagea plusieurs fois

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pendant les premières années de

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l'enfance de René. D'abord les puis

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Gilie, puis Châel. puis Charles Roy.

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Ces villes du haau industriel avaient

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des cheminées d'usine, des cieux souvent

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couverts, une lumière qui filtrait à

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travers les nuages avec la discrétion du

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nord.

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Ce n'était pas beau au sens habituel du

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terme, mais c'était chargé d'une

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présence particulière,

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une présence que Magrit allait retrouver

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toute sa vie dans sa peinture.

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Ce ciel belge, gris et lourd qui pèse

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sur les toits et donne aux scènes n'est

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plus ordinaires quelque chose d'étrange

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et de solennel.

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René avait deux frères, Raymond et Paul.

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Il semblaiit être l'aîné le plus

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silencieux.

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le plus observateur,

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celui qui regardait plus qu'il ne

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parlait.

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On dit qu'il aimait dessiner très tôt.

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Il remplissait des cahiers d'images, de

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personnages, de formes.

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On ne sait pas très bien ce qu'il

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dessinait, mais on sait qu'il regardait

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avec une attention inhabituelle pour un

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enfant de son âge. Les objets dans les

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pièces, la façon dont la lumière tombait

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sur les meubles, la manière dont les

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ombres découpaient les surfaces.

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Puis vint l'événement.

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L'événement qui a été analysé des

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centaines de fois par des biographes et

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des psychanalystes et dont Magrit

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lui-même a toujours parlé avec une

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économie de mots remarquable comme s'il

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ne voulait ni l'amplifier ni le nier,

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simplement l'admettre dans sa vie comme

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un fait parmi d'autres, un fait un peu

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plus lourd que les autres.

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Le février 1912, Regina Magrith, la mère

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de René, se jeta dans la cambre.

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René avait 13 ans.

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On retrouva son corps quelques jours

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plus tard.

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Une version souvent reprise veut que son

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visage ait été couvert par sa chemise de

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nuit. image qui a marqué des générations

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de commentateurs.

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Certains y ont vu plus tard un écho

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possible dans plusieurs tableaux de

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Magrith, notamment dans les amants.

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Cette toile de 1928 où un homme et une

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femme s'embrassent mais dont les têtes

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sont entourées d'un voile de tissu blanc

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qui empêche tout contact réel.

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Est-ce un souvenir ? Est-ce un symbole ?

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Magrit n'a jamais vraiment répondu à

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cette question.

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Il a dit simplement en quelques mots que

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cet événement ne lui avait pas laissé de

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traumatisme visible, qu'il n'en

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souffrait pas de façon ordinaire.

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Mais on ne perd pas sa mère à 13 ans

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sans que quelque chose change dans la

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façon de voir le monde. Pas forcément de

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façon dramatique, pas forcément sous la

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forme d'une blessure ouverte.

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Parfois, la perte fait juste ceci.

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Elle installe un doute permanent sur la

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solidité des choses qui semblent les

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plus stables.

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Si une mer peut disparaître, si une

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présence aussi fondamentale peut cesser

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d'exister du jour au lendemain, alors

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peut-être que les meubles ne sont pas

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aussi solides qu'il le paraissent.

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Peut-être que les murs cachent quelque

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chose. Peut-être que ce qu'on appelle la

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réalité est une surface et qu'en dessous

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de cette surface, il y a quelque chose

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d'autre, quelque chose qu'on ne peut pas

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nommer.

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À Charles Roy, le jeune René continua

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d'aller à l'école. Il était bon élève

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sans être brillant. Il lisait beaucoup,

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les romans populaires, les récits

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d'aventure et très tôt, il fut attiré

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par quelque chose de particulier dans la

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littérature.

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Les romans policiers, les histoires de

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mystères, les récits ou quelque chose

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d'anormal se glisse dans un cadre

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parfaitement banal.

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Il lira toute sa vie des romans

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policiers avec un plaisir évident et

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sans jamais s'en excuser.

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Il y avait quelque chose dans ce genre

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qui correspondait à sa vision profonde

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du monde, la normalité comme décor d'une

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anomalie fondamentale.

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À l'âge de 15 ans, il prit ses premiers

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cours de peinture informel dans un parc

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de Charlesois avec un peintre local.

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On ne sait pas exactement comment se

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passèrent ces premières leçons,

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mais on sait que vers 1917 à 19 ans,

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Maggrid s'inscrivit à l'Académie Royale

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des Beauxards de Bruxelles où il passa

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de années à apprendre les bases du

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métier.

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L'Académie de Bruxelles était à cette

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époque un lieu sérieux et conservateur

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où l'on enseignait la technique

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académique avec rigueur, la composition,

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le dessin d'après le modèle. la

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perspective, la couleur.

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Magrieth y apprit tout cela. Il n'en fut

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pas enthousiasmé.

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Ce qu'il l'enthousiasmait, c'était ce

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qu'il découvrait en dehors de

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l'académie.

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Bruxelles était à cette époque une ville

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culturellement vivante avec des

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galeries, des revues d'avant-garde, des

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cercles d'artiste.

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Et c'est là, dans ces espaces informels

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que Magrit commença à comprendre que la

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peinture pouvait faire autre chose que

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représenter joliment des paysages ou des

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portraits.

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Il découvrit le futurisme, le cubisme et

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plus décisivement les œuvres de Giorgio

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des Kiriko.

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De Kiriko, peintre d'origine grecque

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vivante en Italie, avait développé dans

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les années 1910 et 1920 une manière de

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peindre qui porta le nom de Pitoura

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Métaphysica,

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la peinture métaphysique.

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Ces tableaux représentaient des places

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vides baignés d'une lumière impossible,

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des ombres qui ne correspondaient à

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aucune source lumineuse cohérente, des

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mannequins sans visage dans des paysages

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d'une solitude absolue.

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Il y avait dans ces images quelque chose

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qui parlait directement à Magrithe.

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Pas l'angoisse, pas le symbolisme lourd,

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plutôt ceci.

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La certitude que les objets ordinaires

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dans les bonnes conditions de lumière et

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de disposition pouvaient révéler leur

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étrangeté fondamentale.

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Magrid dira plus tard que la découverte

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de Chirico fut pour lui comme une

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révélation.

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Pas au sens religieux du terme, mais au

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sens littéral. Quelque chose se révéla,

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devint visible que jusqu'alors il avait

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senti sans pouvoir le nommer.

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La peinture pouvait donner à voir

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l'étrangeté du monde sans le déformer.

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Elle pouvait rester précise, réaliste

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dans sa technique et pourtant produire

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une image qui ne correspondait à aucune

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réalité normale.

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C'était exactement ce qu'il cherchait.

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Mais avant de parler de ce que Magrit

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allait devenir, il faut parler de

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Georgette

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parce que Georgette Berger est peut-être

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l'élément le plus stable, le plus réel,

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le plus ancré dans l'existence

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quotidienne de Magrithe. Et

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paradoxalement, c'est cette stabilité

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qui lui permit de passer toute sa vie à

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peindre l'instabilité des choses.

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René Magri avait rencontré Georgette

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Berger pour la première fois quand il

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avait quze et elle en avait 13.

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C'était à Charleroi dans un manège lors

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d'une foire.

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Il ne s'en souvint peut-être pas

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clairement, mais ils se retrouvèrent à

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Bruxelles quelques années plus tard, par

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hasard, dans un salon de thé ou dans la

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rue selon les versions de l'histoire.

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Et cette fois-là, quelque chose se noua

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entre eux qui ne se dénoura jamais.

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Georgette était douce, belle, calme.

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Elle avait un sens de l'ordre domestique

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qui s'accordit parfaitement avec le

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besoin de Margit de vivre dans un

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environnement stable et prévisible.

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Elle partagea sa vie entière avec lui,

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posa pour de nombreux tableaux et resta

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toujours à l'arrière-plan de sa

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biographie publique. Fidèle, discrète,

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indispensable.

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Il y eut une période de crise dans les

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années 1930 où Magrid s'éloigna d'elle

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brièvement pour une liaison avec une

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autre femme. Une aventure qui ne dura

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pas et qu'on retrouve dans la

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correspondance de l'époque avec une

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discrétion caractéristique.

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Mais ils restèrent ensemble. La solidité

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de leur vie commune était la base sur

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laquelle reposait tout le reste.

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Ils se marièrent en 1922.

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René avait ans, Georgette 21.

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Et pendant les années qui suivirent,

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avant que la peinture ne devienne

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vraiment sa vocation principale,

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Magritz travailla dans des endroits

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divers pour gagner sa vie.

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Il dessina des papiers peints dans une

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fabrique. Il conçut des affiches

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publicitaires.

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Il fit des illustrations pour des

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catalogues.

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Ce n'était pas ce qu'il voulait faire.

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Mais il le fit avec sérieux et

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compétence parce qu'il avait besoin de

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manger et de payer le loyer et parce que

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la dignité du travail ordinaire ne lui

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répugnait pas.

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Ces années de travail commercial ne

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furent pases. Magriet appris quelque

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chose dans les affiches publicitaires

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que peu de peintres de sa génération

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auraient pensé à apprendre. La clarté,

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la communication directe, la nécessité

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pour une image de transmettre quelque

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chose immédiatement sans ambiguïé de

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surface, même si elle peut cacher une

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ambiguité profonde.

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Ces tableaux plus tard auront cette

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qualité particulière.

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Ils sont lisibles en une seconde. On

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voit tout de suite ce qu'il montrent. Et

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c'est précisément parce qu'on voit tout

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de suite ce qu'il montr qu'on est

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déstabilisé par ce qu'ils font.

16:25

En 1927, Magrit et Georgette partirent

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pour Paris. Ce n'était pas une décision

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facile financièrement parlant, mais

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c'était une décision nécessaire

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artistiquement.

16:38

Paris était le centre du monde de l'art

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d'avant-garde en cette décennie et un

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mouvement y avait pris forme quelques

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années plus tôt qui portait un nom que

16:45

Margrit allait rendre célèbre, le

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surréalisme.

16:50

Le surréalisme avait été fondé

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officiellement en 1924 par André Breton

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avec la publication du manifeste du

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surréalisme.

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Breton était un homme puissant,

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opiniâtre, avec une vision très précise

17:03

de ce que le mouvement devait être et ne

17:05

pas être.

17:07

Il avait absorbé les leçons de Freud sur

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l'inconscient, les rêves, les

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associations libres et avait conclu que

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l'art devait plonger dans ses eaux

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profondes pour trouver une vérité plus

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haute que celle de la réalité ordinaire.

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Le mot surréalisme lui-même venait de

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Guillaume Apollinaire et signifiait

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littéralement quelque chose qui dépasse

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la réalité qui se situe au-delà d'elle.

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Breton avait autour de lui un groupe de

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personnalités brillantes et turbulentes.

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Salvador Dali, Max Ernst, Johann Mirot,

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Manray, Paul Luarard, Louis Aragon entre

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autres. Ces artistes et poètes

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partagaient une fascination pour

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l'inconscient, le rêve, le désir, la

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sexualité, la transgression.

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Il croyait que l'art devait libérer

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l'esprit des contraintes de la raison et

17:59

de la morale bourgeoise.

18:02

Leurs œuvres étaient souvent

18:03

provocatrices, parfois scandaleuses,

18:06

toujours chargé d'une énergie

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émotionnelle intense.

18:11

Magriet arriva dans ce milieu et fut

18:13

immédiatement accepté.

18:16

Il rejoignit le groupe de Breton,

18:18

participa à des expositions collectives,

18:21

signaes.

18:23

Mais assez rapidement, il devint clair

18:25

que Magrit n'était pas tout à fait

18:27

surréaliste de la même façon que les

18:29

autres.

18:31

Ces différences avec Dali, par exemple,

18:33

étaient profondes et révélatrices.

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Dali peignait des délires baroques, des

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corps fondants, des montages surchargés

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d'images libidinales avec une technique

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de grand virtuose et un goût pour le

18:47

scandale qui était parfaitement

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conscient et calculé.

18:51

Magrith, lui, peignait avec une sobriété

18:54

presque froide.

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Ces images n'étaient pas des délires,

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elles étaient des propositions, des

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questions posées avec la précision d'un

19:02

technicien.

19:04

Il y avait aussi des frictions

19:05

personnelles.

19:07

Breton était un leader qui aimait

19:08

diriger ses troupes avec une autorité

19:10

presque ecclésiastique, excommuniant les

19:13

membres qui s'éloignaient de la ligne.

19:16

Magrih était trop indépendant d'esprit

19:18

pour accepter ce genre de gouvernement.

19:21

Il restait associé au mouvement mais à

19:23

distance depuis Bruxelles où il retourna

19:26

après trois ans à Paris en 1930.

19:29

Il n'était pas à l'aise à Paris. Il ne

19:32

comprenait pas l'obsession française

19:34

pour le débat public, la polémique, la

19:36

mise en scène de soi. Il voulait

19:39

peindre, il voulait rentrer chez lui.

19:43

Les trois années parisiennes ne furent

19:45

pourtant pas vaines. C'est pendant cette

19:47

période et dans les années qui la

19:49

précèdent immédiatement que Magrit

19:51

produisit certaines de ses œuvres les

19:53

plus importantes et établit les bases de

19:56

ce qui allait devenir sa méthode propre.

19:59

Et c'est là qu'il faut s'arrêter un

20:01

moment parce que pour comprendre

20:03

Magrithe, il faut comprendre ce qu'il

20:05

appelait lui-même le problème de la

20:07

ressemblance.

20:10

Magrit avait réalisé quelque chose

20:11

d'assez simple en apparence et

20:13

d'extraordinairement complexe en

20:15

réalité.

20:17

Il avait réalisé que le rapport entre un

20:19

mot et la chose qu'il désigne, entre une

20:22

image et la chose qu'elle représente

20:25

n'est pas un rapport naturel.

20:28

C'est un rapport culturel arbitraire

20:31

imposé par convention

20:33

et que cette convention qui nous semble

20:35

si évidente, si fondamentale est en

20:38

réalité fragile.

20:41

On peut la défaire.

20:43

On peut peindre une pipe et écrire en

20:45

dessous que ce n'est pas une pipe et on

20:48

aura raison

20:51

parce que ce que vous regardez sur la

20:52

toile n'est effectivement pas une pipe,

20:55

c'est de la peinture,

20:58

une surface plane couverte de pigments

21:00

disposé de façon à ressembler à une

21:02

pipe.

21:04

Vous ne pouvez pas remplir cette pipe de

21:06

tabac. Vous ne pouvez pas la fumer. Elle

21:09

n'est pas une pipe. Elle est l'image

21:12

d'une pipe. Et ces deux choses ne sont

21:15

pas la même chose.

21:18

Cette découverte, si on peut appeler ça

21:20

une découverte, Magrit la fit très

21:22

concrètement vers 1928 ou 1929 quand il

21:26

pénit pour la première fois la toile qui

21:28

portera le titre La trahison des images.

21:32

C'est le tableau de la pipe. sur toile

21:35

63 cm par 89 cm. Une pipe dessinée avec

21:41

une précision presque didactique sur un

21:44

fond beige neutre avec en dessous dans

21:47

une écriture manuscrite de maîtrise

21:49

d'école cette phrase : "Ceci n'est pas

21:52

une pipe."

21:55

Ce tableau fit peu de bruit à l'époque.

21:59

Il ne fut pas immédiatement reconnu

22:01

comme le chef-dœuvre conceptuel qu'on y

22:03

voit aujourd'hui.

22:05

Mais il contient en germe tout ce que

22:08

Magrit allait développer pendant les 40

22:10

années suivantes.

22:12

Il pose une question qui est en réalité

22:15

plusieurs questions simultanément.

22:18

Qu'est-ce qu'une image ? Qu'est-ce que

22:20

la ressemblance ? Quelle est la relation

22:24

entre le langage et la perception ?

22:28

Peut-on faire confiance à ce qu'on voit

22:30

? Et surtout, pourquoi faisons-nous si

22:33

facilement confiance à nos yeux alors

22:36

que nos yeux nous mentent en permanence

22:38

? pas parce qu'ils sont défaillants,

22:41

mais parce que la réalité elle-même est

22:43

plus complexe que ce que la vision peut

22:46

saisir.

22:48

De retour à Bruxelles en 1930, Magrid

22:51

s'installa dans une maison ordinaire de

22:53

la rue Essegem à Jette, un quartier

22:56

bourgeois et tranquille de Bruxelles.

23:00

Cette maison est aujourd'hui un musée.

23:03

Elle est remarquablement petite,

23:05

remarquablement normale.

23:09

Les pièces sont modestes, les meubles

23:11

sans prétention, le jardin réduit.

23:15

Rien dans cette maison ne crie artiste.

23:18

Et pourtant, c'est là que Margit pénit

23:21

certaines des images les plus

23:23

perturbantes du 20e siècle.

23:26

Sa routine était d'une régularité

23:28

presque monacale.

23:30

Il se levait tôt, prenait son petit-

23:32

déjeuner, lisait son journal.

23:35

Il allait dans son atelier qui n'était

23:37

pas un grand espace romantique sous les

23:39

toits, mais une pièce ordinaire dans sa

23:42

maison ordinaire.

23:44

Il peignait.

23:46

Le soir, il sortait parfois avec des

23:49

amis, des membres du groupe surréaliste

23:52

belge qui s'étaient formé autour de

23:54

personnalités comme Paul Nouget, Camille

23:57

Gomans, Marcel Le Comte et Louis

24:00

Scutener.

24:02

Ces réunions étaient plus

24:03

intellectuelles que mondaines. On jouait

24:06

aux échecs, on débattait de philosophie,

24:09

on discutait de peinture, de poésie, de

24:12

littérature.

24:15

aimait ce milieu. Il aimait les idées,

24:19

mais il aimait les idées traitées avec

24:21

rigueur et sobriété, sans excès

24:24

d'emphase.

24:26

Il continuait à peindre des affiches

24:28

publicitaires pour faire vivre le ménage

24:30

jusqu'en 1936 environ quand le

24:33

marchandard américain Julian Levi

24:36

commença à s'intéresser à son travail et

24:38

que la vente de tableau devint une

24:40

source de revenu plus significative.

24:44

Mais pendant longtemps, la vie de Magrit

24:46

celle d'un artiste qui travaille dans

24:48

l'ombre, reconnu par un cercle

24:50

restreint, ignoré du grand public,

24:53

vendant peu et vivant modestement.

24:57

Ce n'est pas une vie romantique. Ce

24:59

n'est pas la bohème de mon martre, pas

25:01

l'ivresse de l'alcool et des liaisons

25:03

tumultueuses.

25:05

C'est la vie d'un homme patient,

25:07

méthodique, qui croit profondément en ce

25:10

qu'il fait et qui est capable d'attendre

25:13

que le monde le comprenne.

25:16

Cette patience est elle-même révélatrice

25:18

de quelque chose de fondamental chez

25:20

Magrit.

25:21

Il n'avait pas besoin d'approbation pour

25:23

continuer. Il n'avait pas besoin de

25:26

reconnaissance immédiate.

25:29

Il savait ce qu'il faisait. Il savait

25:32

pourquoi il le faisait.

25:35

Et il continuait.

25:37

Pendant les années 30, Magrit développa

25:40

et approfondit ses thèmes avec une

25:42

régularité et une richesse remarquable.

25:46

C'est la période de la grande invention,

25:49

la période où il établit le vocabulaire

25:51

visuel qui sera le sien pour le reste de

25:53

sa vie.

25:55

On peut reconnaître ces tableaux de

25:57

cette époque immédiatement.

26:00

Les ciels bleus avec des nuages blancs

26:02

légers, les hommes en chapeau melons et

26:05

manteaux sombres, les femmes aux cheveux

26:07

bruns et à la peau pâle,

26:10

les objets familiers dans des contextes

26:12

impossibles,

26:14

les fenêtres qui ouvrent sur autre chose

26:17

que ce qu'elle devrait donner à voir.

26:20

Prenons quelques tableaux de cette

26:22

période pour les regarder de plus près.

26:24

Parce que regarder un tableau de Magite

26:26

en détail, c'est comprendre quelque

26:29

chose qui ne peut pas être expliqué

26:30

autrement.

26:33

La clé des champs peinte en 1933

26:37

montre une fenêtre à travers laquelle on

26:39

voit un paysage de campagne.

26:41

Mais la fenêtre est brisée.

26:45

Les éclats de verre qui jonchent le sol

26:47

portent chacun un fragment du paysage

26:49

que la vitre montrait avant de se

26:51

casser.

26:53

Le paysage n'est pas visible

26:54

directement. Il se fragmente en morceaux

26:57

qui restent sur la vitre brisée et sur

27:00

le sol.

27:02

Qu'est-ce que ça signifie ? que la

27:04

fenêtre ne nous donnait pas accès au

27:06

paysage réel, mais à une image du

27:08

paysage

27:10

que briser la fenêtre ne révèle pas la

27:12

réalité mais multiplie les images.

27:16

Que notre accès au monde passe toujours

27:18

par des intermédiaires, des vitres, des

27:21

représentations, des images et que ces

27:24

intermédiaires ne sont pas transparents.

27:28

La condition humaine peinte en 1933

27:30

également montre un tableau posé devant

27:33

une fenêtre ouverte sur un paysage.

27:37

Le tableau représente exactement la

27:39

portion du paysage qu'il cache

27:42

de sorte qu'on ne sait pas si ce qu'on

27:43

voit est le paysage ou la représentation

27:46

du paysage.

27:48

Les deux se confondent parfaitement.

27:51

C'est une mise en abîme de la

27:52

représentation elle-même.

27:56

Magrit aimait cette toile. Il y voyait

27:58

une formulation particulièrement claire

28:00

de sa question centrale.

28:02

Comment savons-nous que ce que nous

28:04

voyons est réel et non une

28:06

représentation ? Comment

28:08

distinguons-nous le monde de l'image du

28:11

monde ?

28:13

Le faux miroir, pas en 1929 est plus

28:16

simple en apparence. Un œil immense dont

28:19

la pupille est remplacée par un ciel

28:21

bleu avec des nuages blancs.

28:23

L'œil ne reflète pas ce qui est devant

28:25

lui. Il contient son propre ciel. Ce

28:29

n'est pas un miroir, c'est l'œil qui

28:31

regarde et qui invente en même temps.

28:35

Voir dit cette image n'est pas un acte

28:38

neutre. Voir c'est projeter, c'est

28:41

construire, c'est déjà interpréter.

28:45

Ces tableaux ne sont pas des puzzles

28:47

qu'on résout. Ils ne sont pas des rébuts

28:49

qui ont une solution unique cachée

28:51

derrière leur surface.

28:53

C'est l'erreur la plus commune qu'on

28:55

fait devant Magrit. Chercher la clé,

28:58

chercher l'explication,

29:00

chercher ce que le tableau veut dire.

29:04

Mais Magric lui-même a toujours résisté

29:06

à cette lecture.

29:08

Ces tableaux ne veulent pas dire quelque

29:10

chose de définissable. Ils veulent

29:12

montrer quelque chose d'indéfinissable.

29:15

Ils veulent produire en vous

29:17

l'expérience du mystère.

29:20

Non pas le mystère qu'on résout, mais le

29:22

mystère qu'on habite.

29:25

La question du langage était centrale

29:27

dans la réflexion de Magrith. Il n'était

29:29

pas philosophe de formation, mais il

29:32

était un lecteur avide et il avait une

29:34

intelligence naturelle pour les

29:36

problèmes conceptuels.

29:39

Il réfléchissait avec une grande acuité

29:41

à des problèmes que la philosophie, la

29:43

logique et plus tard la linguistique

29:46

allaient formuler avec leurs propres

29:48

outils. Et à travers toutes ses

29:50

lectures, il avait développé une

29:52

intuition très précise.

29:54

Les mots et les choses ne coïncident

29:57

pas. Il y a toujours un écart.

30:01

Et cet écart est le lieu de toute

30:03

pensée, de tout art, de toute liberté.

30:08

Dans les années 30, il produisit une

30:10

série de tableaux qui explorent

30:12

directement cette relation entre les

30:14

mots et les images. Des tableaux où des

30:17

objets sont représentés avec leur nom

30:19

écrit dessus, mais le mauvais nom. Une

30:23

image de cheval avec le mot porte en

30:25

dessous, une image de valise avec le mot

30:29

ciel.

30:30

Ces associations ne semblent pas obéir à

30:32

une logique symbolique. Elles ne

30:35

remplacent pas un mot par un autre en

30:37

respectant une équivalence cachée. Elle

30:40

défond simplement la convention et en la

30:42

défaisant, elle révèle le caractère

30:44

arbitraire de toute nomination.

30:47

Magriit écrivit un texte important en

30:49

1929 intitulé Les mots et les images qui

30:53

fut publié dans la revue surréaliste La

30:56

révolution surréaliste.

30:58

Ce texte court et précis établit une

31:01

série de propositions sur la relation

31:03

entre les images et les mots. Parmi

31:06

celle-ci, un objet ne tient pas

31:08

tellement à son nom qu'on ne puisse lui

31:10

en trouver un autre qui lui convienne

31:12

mieux.

31:14

ou encore les contours d'un objet

31:17

peuvent servir à désigner un autre

31:19

objet.

31:20

Ces propositions ne sont pas des

31:22

affirmations philosophiques au sens

31:24

technique du terme. Elles sont des

31:26

invitations à regarder autrement, à

31:30

défaire les habitudes perceptives qui

31:33

nous font croire que nous voyons la

31:34

réalité alors que nous voyons une

31:37

représentation de la réalité filtrée par

31:40

le langage.

31:42

La seconde guerre mondiale arriva. Les

31:45

Allemands occupèrent la Belgique en

31:46

1940.

31:48

Pour Magrih, comme pour tous les Belges,

31:50

ce fut une période de contrainte, de

31:52

danger, de claustrophobie.

31:55

Mais Magrit réagit à cette période de

31:57

façon surprenante,

31:59

d'une façon qui lui value des critiques

32:01

sévères de la part de certains de ses

32:03

amis et de certains critiques.

32:06

Pendant les années d'occupation, entre

32:08

1940 et 1944,

32:11

Magrit adopta un style pictural

32:13

radicalement différent de celui qu'il

32:16

avait développé jusque-là.

32:19

Il se tourna vers renoir, vers

32:21

l'impressionnisme, vers les couleurs

32:23

chaudes et les sujets lumineux.

32:26

Ces tableaux de cette période sont

32:27

peuplés de femmes aux chaires roses, de

32:29

scènes champres ensoleillées, de pastel

32:32

doux et apaisants.

32:34

C'est ce qu'on appelle parfois sa

32:36

période renoire ou sa période

32:38

ensoleillée.

32:40

Pourquoi ce changement radical ?

32:44

Magrieth expliqua sa démarche ainsi.

32:47

En temps de pénurie et d'obscurité, il

32:49

voulait peindre la lumière. Il voulait

32:52

opposer à la grisaille de l'occupation

32:54

une joie délibérée, une affirmation de

32:57

la couleur et de la douceur de la vie.

33:00

C'était, disait-il, une forme de

33:02

résistance.

33:04

Non pas la résistance armée, non pas le

33:06

sabotage ni la clandestinité, mais la

33:09

résistance esthétique,

33:11

refuser de laisser la guerre contaminer

33:14

la peinture.

33:16

Ses amis du groupe surréaliste belge ne

33:18

furent pas convaincus.

33:21

Paul Nouget notamment fut sévère. Il

33:24

trouvait que cette période représentait

33:26

une régression, une fuite, un abandon

33:29

principes qui avaient fait la force de

33:31

l'œuvre de Magrith.

33:33

Breton, de Paris d'abord puis d'exil en

33:36

Amérique fut également critique.

33:40

Pour eux, le surréalisme avait une

33:42

dimension politique et une orientation

33:44

subversive qui rendait le repli vers un

33:47

art ensoleillé et plaisant moralement

33:50

inacceptable en temps de fascisme.

33:54

Magrih ne céda pas. Il continua dans

33:57

cette direction pendant toute la durée

33:59

de l'occupation et il explora ensuite

34:02

brièvement une autre variation tout

34:05

aussi surprenante.

34:07

Ce qu'on appelle sa période vache. Une

34:10

série de tableaux peints en 1948 lors de

34:13

sa première exposition à Paris après la

34:15

guerre dans lesquelles il adopta un

34:17

style volontairement grossier, presque

34:20

vulgaire, proche du fauvisme et de la

34:23

caricature avec des couleurs criardes et

34:26

des formes déformées.

34:29

Cette exposition fut un échec

34:31

retentissant.

34:33

Le public parisien, habitué au magrit

34:36

méticuleux et glacé de la grande

34:38

période, ne comprit pas ce qu'il voyait,

34:42

ou plutôt, il ne voulut pas comprendre.

34:47

Magrieth là encore, ne s'excusa pas. Il

34:51

revint simplement à son style habituel.

34:54

La tentative avait peut-être été

34:56

délibérément provocatrice.

34:59

Peut-être voulait-il montrer qu'il

35:00

n'était pas la machine à produire des

35:02

images mystérieuses que les gens

35:04

attendaient.

35:06

Peut-être voulait-il simplement voir ce

35:08

qui se passait s'il changeait

35:10

radicalement de registre.

35:13

Quoi qu'il en soit, après 1948,

35:16

il reprit le chemin de son œuvre

35:18

principale, plus serein que jamais, plus

35:22

confiant dans sa direction.

35:25

Les années 50 et 60 furent les années du

35:28

vrai triomphe.

35:30

Magrih avait passer toute sa vie

35:32

d'adulte à travailler dans une relative

35:34

obscurité, reconnue par un cercle

35:37

d'initiés mais ignoré du grand public.

35:40

Et puis progressivement le monde

35:43

commença à le rattraper.

35:46

ou plutôt le monde changea de telle

35:49

façon que Magrit devint soudainement

35:51

lisible d'une nouvelle façon.

35:55

Les années 50 virent naître la

35:57

philosophie analytique du langage, les

35:59

débats sur la linguistique structurale

36:01

de Saussure et ses successeurs, la

36:04

sémiotique de Roland Bart.

36:07

Toutes ces disciplines s'interrogaient

36:09

sur la relation entre les signes et les

36:11

choses, entre les représentations et la

36:14

réalité.

36:16

Et soudainement, les tableaux de Magrit

36:19

ressemblaient à des expériences de

36:21

pensée en peinture.

36:24

Ils illustraient avec une précision et

36:26

une économie de moyens remarquable

36:29

exactement les questions que ces

36:31

disciplines tentaient de formuler en

36:33

termes abstraits.

36:35

Ce n'était pas intentionnel du côté de

36:37

Magrith. Il ne lisait pas Roland Bart.

36:41

Il ne s'intéressait pas à la

36:42

linguistique structurale,

36:45

mais il avait eu l'intuition, 20 ou 30

36:47

ans avant que ces discipline n'existe

36:49

sous leur forme développée, que les

36:51

problèmes de langage et de

36:53

représentation étaient les problèmes

36:55

fondamentaux de la pensée contemporaine

36:58

et il les avait traité à sa façon avec

37:01

de la peinture et du temps.

37:05

Aux États-Unis, l'intérêt pour

37:07

Magrithement

37:09

à partir des années 30, puis s'amplifia

37:12

nettement dans les années 50 et 60.

37:16

Sa grande rétrospective au Museum of

37:18

Modern Art de New York eût lieu en 1965.

37:23

Le public américain des années 50 était

37:26

un public particulier, pragmatique,

37:29

curieux, ouvert aux expériences

37:32

visuelles nouvelles et en même temps

37:35

profondément ancré dans une culture de

37:37

la communication et de la publicité.

37:41

Les images de Magrith, claires en

37:43

surface et dérangeantes en profondeur,

37:47

parlèrent immédiatement à ce public.

37:49

Elles étaient à la fois accessibles et

37:52

mystérieuses.

37:55

On pouvait les regarder sans formation

37:57

artistique et ressentir quelque chose.

38:00

On pouvait les regarder avec une

38:02

formation philosophique poussée et y

38:04

trouver un sujet de réflexion pour des

38:06

années.

38:08

Peu à peu, des collectionneurs

38:10

américains commencèrent à acheter ses

38:12

œuvres. Des musées s'y intéressèrent.

38:15

Les prix montèrent

38:17

et Magrit, pour la première fois de sa

38:19

vie, put vivre confortablement de sa

38:22

peinture.

38:24

Il quitta la rue Ességem pour une maison

38:26

légèrement plus grande à Scarb, un autre

38:29

quartier de Bruxelles.

38:31

Mais il n'abandonna pas son style de

38:33

vie. Il continua à se lever tôt, à

38:36

peindre le matin, à promener son chien,

38:39

à jouer aux échecs, à lire des romans

38:42

policiers.

38:44

Il y a quelques tableaux de la grande

38:45

période qui méritent qu'on s'y arrête

38:47

longuement. Non pas pour les expliquer,

38:50

mais pour les regarder, les traverser,

38:53

les laisser faire leur travail.

38:57

Golconde, peint en 1953

39:00

est peut-être le tableau de Magrit qui a

39:03

été le plus reproduit après la trahison

39:05

des images.

39:07

Il représente une pluie d'hommes. Des

39:10

centaines d'hommes en chapeau melon et

39:12

manteaux sombres. qui tombe ou peut-être

39:15

flotte dans un ciel au-dessus d'une

39:17

façade de maison bourgeoise.

39:20

Chaque homme est identique aux autres.

39:23

Il tombe à intervalle régulier comme des

39:26

gouttes de pluie.

39:28

La lumière est celle d'une journée

39:30

ordinaire, grise et douce. Il n'y a rien

39:34

de dramatique dans ce tableau, rien de

39:36

paniqué.

39:38

Les hommes tombent ou flottent avec la

39:40

même sérénité que s'ils étaient

39:42

simplement là, suspendus dans l'air,

39:45

attendant patiemment une destination.

39:49

Ce tableau est souvent interprété comme

39:51

une métaphore de la société bourgeoise.

39:54

Tous identiques, tous interchangeables,

39:57

tous également suspendus dans un vide

40:00

qui le refuse de regarder.

40:02

Magrit aurait peut-être accepté cette

40:05

interprétation.

40:07

Mais il n'aurait pas dit que c'est la

40:09

seule. Il aurait dit que le tableau ne

40:11

propose pas une interprétation, il

40:14

propose une vision. Et la vision, c'est

40:17

celle d'une chose que nous savons depuis

40:19

toujours mais que nous préférons ne pas

40:22

voir.

40:23

Les hommes sont aussi légers que la

40:25

pluie, aussi interchangeables que les

40:28

gouttes d'eau. Et pourtant, chacun se

40:31

croit unique et solide et installé dans

40:33

le monde pour de bon. L'Empire des

40:37

Lumières est une série de tableaux

40:38

peints entre et4

40:41

et dont il existe plusieurs versions.

40:44

Chacune montre la même image. En bas,

40:48

une rue résidentielle dans la nuit avec

40:50

des réverbaires allumés, des façades

40:52

sombres, la texture de l'obscurité

40:55

nocturne.

40:57

Et en haut dans la partie supérieure du

40:59

tableau, un ciel de jour bleu avec des

41:03

nuages blancs légers comme si le soleil

41:05

brillait.

41:07

La nuit en bas, le jour en haut,

41:10

simultanément,

41:12

sans transition,

41:14

sans explication.

41:17

Ce tableau est l'un des plus

41:19

immédiatement perturbants de Magrithe.

41:21

Peut-être parce qu'il met en jeu quelque

41:23

chose de très fondamental dans notre

41:25

perception. L'alternance du jour et de

41:28

la nuit.

41:30

Nous vivons dans un monde où le jour et

41:32

la nuit se succèdent jamais simultané.

41:36

Cette succession est l'une des

41:38

structures les plus profondes du temps

41:40

humain, du travail, du sommeil, de la

41:43

vie sociale.

41:45

Et l'Empire des Lumières défait

41:47

simplement cette succession.

41:49

Il dit "Et si

41:52

et si le jour et la nuit existaient

41:54

ensemble ? Et si l'alternance que nous

41:57

tenons pour naturelle et nécessaire

41:59

était simplement une habitude ? Et si la

42:03

réalité autorisé des configurations que

42:06

notre expérience ordinaire ne rencontre

42:08

jamais ?

42:10

La trahison des images nous avons déjà

42:12

rencontré, mais il faut revenir dessus

42:16

parce que sa simplicité est trompeuse.

42:20

C'est un tableau qui ressemble à une

42:21

blague, à un tour de pass-pel

42:24

et qui est en réalité l'une des

42:26

explorations les plus profondes de la

42:28

philosophie du langage produite au 20e

42:30

siècle sous une forme non verbale.

42:34

En disant "Ceci n'est pas une pipe,

42:36

Magrit ne dit pas que la pipe n'existe

42:38

pas.

42:39

Il dit que l'image d'une pipe n'est pas

42:42

une pipe. Il dit que la représentation

42:45

n'est pas la chose.

42:47

Il dit que nous avons tendance

42:49

spontanément à confondre ces deux

42:51

réalités différentes.

42:53

Et en nous signalant cette confusion, il

42:55

nous libère momentanément de l'habitude.

42:59

Le château des Pyrénées, pas en 1959,

43:02

montre un rocher immense avec un château

43:05

médiéval construit sur son sommet qui

43:07

flotte dans l'air au-dessus de la mer.

43:10

Le rocher est de la même couleur et de

43:12

la même texture que s'il était posé sur

43:14

le sol. Il n'a pas l'air de flotter et

43:18

pourtant en dessous il y a la mer et

43:21

rien d'autre. Le rocher est en l'air.

43:26

Une impossibilité physique est

43:28

représentée avec la même précision

43:29

technique que si elle était parfaitement

43:31

normale.

43:33

C'est cet écart entre la représentation

43:36

réaliste et l'impossibilité logique qui

43:39

produit l'effet magite.

43:41

La certitude que quelque chose ne va pas

43:45

associé à l'impossibilité de dire

43:47

précisément où est le problème.

43:51

Le fils de l'homme peint en 1964 est

43:54

peut-être le tableau le plus

43:55

emblématique de la période tardive.

43:59

Un homme en costume sombre et chapeau

44:01

melon debout devant un mur de pierre

44:04

avec la mer et un ciel gris vert

44:06

derrière lui.

44:09

Son visage est entièrement dissimulé par

44:11

une pomme verte flottant devant lui.

44:15

On ne voit pas son visage. On ne verra

44:18

jamais son visage

44:20

parce que la pomme est là et la pomme

44:23

cache.

44:25

Magrite a dit sur ce tableau : "Tout ce

44:28

qu'on voit cache autre chose et nous

44:31

voudrions toujours voir ce que cache ce

44:34

que nous voyons."

44:36

C'est une formule presque parfaite pour

44:38

sa méthode entière.

44:41

Ce que nous voyons cache.

44:45

Ce qui cache est visible

44:47

mais ce qu'il cache reste invisible.

44:51

L'homme au chapeau Melon est apparu de

44:53

nombreuses fois dans l'œuvre de Magrith.

44:56

Certains vent en lui un autoportrait,

44:59

d'autres voient en lui le bourgeois

45:01

anonyme, l'homme ordinaire, l'homme sans

45:04

qualité particulière.

45:07

Magrit lui-même a dit des choses

45:09

différentes à des moments différents.

45:12

Ce qu'on peut dire avec certitude, c'est

45:14

que la répétition de cette figure crée

45:16

quelque chose de particulier,

45:18

une sorte de personnage récurrent, un

45:21

protagoniste sans identité, un masque

45:25

qui ne cache pas un visage mais

45:27

l'absence de visage.

45:30

Michel Fouco, l'un des philosophes les

45:32

plus importants du 20e siècle, consacra

45:35

un texte célèbre à Magrit, publié en

45:38

1968 sous le titre "Ceci n'est pas une

45:41

pip".

45:43

Ce texte est à la fois une analyse du

45:45

tableau de la pipe et une méditation

45:48

plus générale sur la relation entre la

45:51

peinture et le langage dans la tradition

45:53

occidentale.

45:56

Fouco y développe l'idée que Magrit a

45:58

accompli quelque chose de

45:59

révolutionnaire dans l'histoire de la

46:02

représentation.

46:04

Il a brisé la relation calligraphique

46:07

entre les mots et les images. Cette

46:10

relation qui depuis la renaissance

46:13

supposait que les mots pouvaient

46:14

compléter les images, les expliquer, les

46:18

nommer et que les images pouvaient

46:21

illustrer les mots.

46:23

Fouo montre que dans la tradition

46:25

picturale occidentale jusqu'à Magrit,

46:28

les images et les mots avaient une

46:30

relation de voisinage et de

46:33

complémentarité.

46:35

Les titres nommaient ce que les tableaux

46:37

montraient.

46:39

Les cartouches dans les peintures

46:41

médiévales expliquaient les scènes.

46:44

Les allégories étaient accompagnées de

46:47

textes qui en donnaient la clé.

46:50

Il y avait une confiance fondamentale

46:53

dans la capacité du langage à nommer le

46:56

visible et réciproquement dans la

46:59

capacité du visible à illustrer le

47:02

disciple.

47:04

Magrit rompit avec cette tradition en

47:07

mettant en scène leur incompatibilité.

47:12

Ceci n'est pas une pipe. Ne dit pas ce

47:14

que montre le tableau. Au contraire, il

47:18

dit ce que le tableau ne montre pas. Il

47:21

crée un écart, une discordance, une

47:24

fissure entre le verbal et le visuel.

47:28

Et cette fissure, Fouco y voit le signe

47:31

d'une pensée fondamentalement moderne.

47:33

Une pensée qui ne croit plus en la

47:35

transparence du langage, qui ne croit

47:37

plus que les mots et les choses

47:39

s'ajustent naturellement.

47:41

qui reconnaît dans tout acte de

47:43

nomination un acte arbitraire et

47:45

potentiellement trompeur.

47:49

Ce texte de Fouo contribua

47:51

considérablement à la consécration

47:52

philosophique de Magrith.

47:55

Il ne fit pas de lui un philosophe, mais

47:58

il montra que sa peinture était une

47:59

forme de pensée aussi rigoureuse et

48:02

aussi profonde que la philosophie,

48:05

simplement exercé avec des moyens

48:06

différents.

48:09

Après Fouo, il devint impossible de

48:11

regarder Magrit comme un simple

48:13

surréaliste amusant, comme un faiseur de

48:16

tour visuel.

48:19

Il fallait le prendre au sérieux,

48:21

l'entendre comme on entend une

48:22

proposition, lui répondre comme on

48:25

répond à une question.

48:27

Dans les années 60, la célébrité de

48:30

Magrit aténit enfin une dimension

48:32

internationale significative.

48:35

Les États-Unis le découvrirent avec

48:37

enthousiasme.

48:38

Le mouvement du pop art qui se

48:40

développait à New York et à Londres au

48:42

début de cette décennie trouva dans son

48:44

œuvre une anticipation de certaines de

48:46

ses propres préoccupations.

48:49

Le questionnement de la représentation,

48:51

le rapport entre les images médiatiques

48:53

et la réalité, la mise en scène de

48:56

l'ordinaire.

48:58

Des artistes comme Roy Ltenstein ou Andy

49:00

Warol n'auraient peut-être pas eu

49:02

exactement la même carrière. sans les

49:04

précédents établis par Magrit.

49:07

Les connexions sont difficiles à tracer

49:09

avec précision, mais l'influence est

49:11

réelle et a été reconnue par plusieurs

49:14

de ces artistes.

49:17

En 1965, le Museum of Modern Art de New

49:20

York organisa une grande rétrospective

49:23

de l'œuvre de Magrit.

49:25

C'était la première grande rétrospective

49:27

de sa carrière dans un musée américain

49:29

de premier plan.

49:32

Magriit fit le voyage.

49:34

Il vit ses tableaux accrochés dans ses

49:36

grandes salles blanches devant un public

49:38

qui ne savait pas toujours qui il était,

49:41

mais qui s'arrêtait devant ses œuvres

49:42

avec une attention qu'il trouvait

49:44

sincère.

49:46

Il se promena dans New York avec

49:48

Georgette. Il visita Central Park.

49:52

Il regarda la ville avec ses yeux

49:53

d'artiste, habitué aux briques grises de

49:56

Bruxelles et trouva dans cette ville de

49:58

verre et d'acier quelque chose qui ne

50:01

lui déplaisait pas.

50:03

Il revint à Bruxelles,

50:05

il reprit sa routine.

50:08

Il continua à peindre.

50:11

Magrith n'était pas seulement peintre,

50:13

il avait aussi exploré d'autres médiums

50:16

avec un enthousiasme qui surprend

50:18

parfois ceux qui connaissent son image

50:19

publique de peintre sérieux et

50:22

méticuleux.

50:24

Dans les années 1950, il réalisa une

50:28

série de courts films en super avec ses

50:30

amis dans lesquels il jouait souvent

50:32

lui-même. Des films sans prétention,

50:35

humoristiques, presque dadaïstes où les

50:39

personnages se comportaient de façon

50:40

absurde et où les situations ordinaires

50:43

dégénéraient imperceptiblement vers le

50:45

nonens.

50:47

Ces films sont peu connus mais révèlent

50:50

une phase de Magrite que sa peinture

50:52

cache parfois. son sens de l'humour, sa

50:55

légèreté, sa capacité à rire des choses,

50:58

y compris de lui-même.

51:01

Carrit avait effectivement de l'humour,

51:04

un humour belge, discret, légèrement

51:07

pince sans rire, qui refusait la

51:09

grandeoquence et traitait les questions

51:12

les plus profondes avec une désinvolture

51:14

apparente.

51:16

Il aimait les calembours, les jeux de

51:18

mots, les situations comiques. Il aimait

51:22

que ses amis rient.

51:25

Et dans ces tableaux, même les plus

51:27

sérieux, il y a souvent quelque chose

51:29

qui ressemble à un clin d'œil, une

51:32

légère ironie dans la façon dont

51:34

l'impossible est représenté avec un

51:36

calme si parfait qu'il en devient

51:39

presque comique. Il réalisa également

51:42

quelques sculptures, des objets en

51:44

bronze qui reprennent des thèmes de sa

51:47

peinture.

51:48

Ces sculptures sont moins connues que

51:50

ses tableaux, mais elles ont quelque

51:52

chose de fascinant.

51:54

La tridimensionnalité

51:56

donne aux impossibilités magritéennes

51:59

une présence physique différente. Un

52:01

rocher qui flotte dans une peinture est

52:04

une illusion bidimensionnelle.

52:07

Un rocher qui flotte en bronze est un

52:09

objet que vous pouvez presque toucher et

52:12

qui pourtant ne devrait pas être là.

52:16

Il y a quelque chose dans le Belgique de

52:18

Magrit qui doit être dit parce que ce

52:21

pays particulier avec ses contradictions

52:23

et ses ambiguités, avec sa culture

52:26

bourgeoise et ses pluies fines a

52:28

peut-être contribué à façonner la

52:30

sensibilité particulière de cet artiste.

52:33

Plus qu'on ne le reconnaît généralement.

52:36

La Belgique est un pays qui a toujours

52:38

eu du mal à se raconter simplement.

52:41

Coincé entre la France, l'Allemagne, les

52:44

Pays-Bas et la M du Nord, elle a absorbé

52:46

des influences multiples sans jamais

52:49

pouvoir les synthétiser en une identité

52:51

claire et simple.

52:53

Elle est francophone et flamande,

52:55

catholique et laïque, industrielle et

52:58

agricole, ancienne et moderne.

53:02

Cette multiplicité, cette impossibilité

53:05

d'une identité simple et nette se

53:07

reflète peut-être dans la façon dont les

53:09

artistes belges traitent la réalité, non

53:12

pas comme une évidence, mais comme une

53:14

question.

53:17

James Hensor avant Magrit avait peint

53:19

des masques grimaçants dans des scènes

53:21

bourgeoises révélant la violence et

53:24

l'absurdité sous la surface du

53:25

quotidien.

53:27

Paul Delveau, contemporain de Magrithe,

53:30

peignait des femmes nues dans des gares

53:32

et des ruines romaines suspendues dans

53:34

un temps qui n'était ni le passé ni le

53:37

présent.

53:38

Il y avait quelque chose dans l'air

53:40

belge, quelque chose dans la lumière

53:42

grise et diffuse de ce pays du nord qui

53:45

semblait invité à regarder la réalité

53:47

avec une méfiance douce, à ne pas lui

53:50

faire entièrement confiance.

53:53

Magriet était le plus rigoureux de ses

53:55

artistes, le plus systématique dans sa

53:57

mise en question.

53:59

Il ne peignait pas la violence ou le

54:01

désir comme sort. Il ne peignait pas le

54:04

rêve ou la mélancolie comme d'au. Il

54:07

peignait la logique de la réalité en la

54:09

poussant jusqu'au point où elle se

54:11

contredit elle-même.

54:14

Il était un philosophe déguisé en

54:16

peintre, un peintre déguisé en monsieur

54:19

ordinaire de banlieu Bruxelloise. Et

54:22

c'est cette superposition de

54:23

déguisement, cette stratification

54:26

d'apparence qui donne à son œuvre sa

54:28

profondeur particulière.

54:31

La fin des années 60 apporta avec elle

54:33

une consécration qui, si elle arrivait

54:36

tard, était complète et indiscutable.

54:40

Les musées du monde entier voulaient ses

54:42

tableaux. Les prix monturaient pas

54:45

imaginés dans ces années de laur obscur.

54:48

Des expositions s'organisaient à

54:50

Londres, à New York, à Tokyo, à Tel

54:53

Aviv. Des livres, des catalogues, des

54:57

monographies s'accumulaient sur son

54:58

œuvre.

55:00

Des étudiants en histoire de l'art

55:01

écrivaient des thèses sur ses tableaux.

55:04

Des philosophes l'analysaient,

55:06

des publicitaires le copier. Les

55:09

publicitaires justement,

55:12

il y a quelque chose d'ironique et de

55:14

profondément magrité dans le fait que

55:17

l'homme qui avait passé sa vie à

55:18

interroger la réalité des images soit

55:21

devenu l'une des références les plus

55:23

citées dans le monde de la publicité.

55:26

Ces images ou des images qui leur

55:29

ressemblent ont été utilisées pour

55:31

vendre des parfums, des voitures, des

55:34

téléphones, des banques, des assurances.

55:38

Le chapeau melon, la pomme verte, les

55:41

hommes qui tombent du ciel.

55:43

Tout ce vocabulaire visuel qu'il avait

55:45

élaboré avec tant de rigueur et

55:47

d'intentions philosophiques

55:49

est devenu une ressource iconographique

55:52

disponible pour qui veut frapper un

55:54

regard par la surprise.

55:57

Magri lui-même avait fait de la

55:58

publicité pendant des années. Il

56:01

connaissait la mécanique des images

56:02

commerciales.

56:04

Il n'aurait peut-être pas été choqué par

56:06

cet usage de son œuvre.

56:09

Mais il aurait peut-être sour de ce

56:11

sourire légèrement ironique qui était le

56:13

sien en observant que les images qu'il

56:16

avait créé pour défaire les certitudes

56:18

du regard étaient maintenant utilisé

56:21

pour vendre des certitudes, pour

56:24

associer des produits à une aura de

56:26

mystère et d'originalité.

56:29

La subversion était devenue un produit

56:31

de consommation. L'étrangeté

56:34

était devenue un argument de vente

56:37

et c'était peut-être en fin de compte la

56:40

démonstration la plus parfaite de ce

56:42

qu'il avait toujours voulu dire.

56:45

Les images ne sont jamais innocentes.

56:47

Elles fonctionnent toujours dans un

56:49

contexte. Elles sont toujours au service

56:51

de quelque chose.

56:54

René Magrit mourut le 15 août 1967 à

56:57

Bruxelles d'un cancer du pancréas.

57:00

Il avait ans. Il était encore en train

57:03

de travailler, même dans les dernières

57:05

semaines, esquissant des projets,

57:08

réfléchissant à de nouvelles

57:09

compositions.

57:12

Sa mort fut rapide et relativement calme

57:14

à domicile avec Georgette à ses côtés.

57:18

Georgette lui survécut jusqu'en 1986.

57:22

Elle veilla sur son héritage avec la

57:24

même discrétion et la même fidélité

57:26

qu'elle avait apporté à leur vie

57:27

commune.

57:29

Elle s'assura que les archives étaient

57:31

conservées, que les droits de

57:33

reproduction étaient correctement gérés,

57:35

que la maison de la rue Ességem était

57:37

préservée.

57:40

Après sa mort, cette maison devint le

57:42

musée Magrit de Jette, un lieu de

57:45

pèlerinage pour les amateurs de

57:46

l'artiste.

57:48

Bruxelles abrite depuis 2009 un musée

57:51

entièrement consacré à Magrit, le musée

57:54

Magrit, situé dans le quartier des

57:57

musées royaux des beaux.

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Ce musée inauguré en grande pompe

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accueille des centaines de milliers de

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visiteurs chaque année. Il contient la

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plus grande collection au monde de

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tableaux, dessins, gouaches, sculptures

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et documents liés à Magrit.

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et il continue d'accueillir des

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expositions temporaires, des

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conférences, des événements qui montrent

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que l'intérêt pour son œuvre ne faiblit

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pas. Que reste-t-il de Magrithe ? Que

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lui devons-nous concrètement dans notre

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façon de voir et de comprendre le monde

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? La première chose, c'est une liberté.

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La liberté de regarder les objets du

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monde ordinaire sans les tenir pour

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acquis. la liberté de se demander si ce

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que nous voyons est ce que nous croyons

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voir. Magrit ne nous donne pas de

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réponse à cette question. Il nous donne

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la question elle-même et c'est

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infiniment plus précieux.

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La deuxième chose, c'est une méfiance

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douce à l'égard du langage. Après

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Magrit, il devient difficile de

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prétendre que les mots nom simplement et

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naturellement les choses. Il y a

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toujours un écart. Il y a toujours

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quelque chose qui déborde hors du mot.

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quelque chose que le mot ne capture pas,

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quelque chose qui se perd dans la

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nomination.

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Cette conscience malgré que l'a rendu

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visible d'une façon que des milliers de

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pages de philosophie n'auraient

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peut-être pas réussi à rendre aussi

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immédiate.

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La troisième chose, c'est une esthétique

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particulière, un mode de représentation

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qui a influencé des générations entières

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d'artistes, de cinéastes, de designers,

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de photographes, de publicitaires.

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On retrouve Magrithe partout dans la

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culture visuelle contemporaine, souvent

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sans savoir, souvent de façon

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inconsciente.

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La juosition d'éléments incompatibles

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dans un contexte réaliste, la

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représentation de l'impossible avec une

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technique minutieuse qui ne signale

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aucune ironie.

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L'usage du texte comme élément qui

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contredit l'image plutôt que de la

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compléter.

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Tout cela vient en droite ligne ou par

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des chemins détournés des inventions de

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Magrithe.

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Et la 4è chose peut-être la plus

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importante, c'est un certain rapport au

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mystère.

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Magri croyait que le monde était

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mystérieux fondamentalement,

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irréductiblement.

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Non pas le mystère au sens ésotérique ou

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religieux. Non pas un mystère qu'une

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révélation ou une doctrine pourrait

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dissiper.

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Mais le mystère comme condition

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permanente du regard,

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la certitude que les choses sont

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toujours plus qu'elles ne paraisse, que

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la surface du monde cache quelque chose

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que nous ne pouvons pas tout à fait

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saisir.

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Que vivre dans ce monde, c'est vivre

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avec cette opacité des choses sans

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chercher à la supprimer.

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Il y a une dernière image de Magri qu'il

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faut regarder. Pas un tableau cette fois

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mais une photographie.

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Il en existe plusieurs dizaines de lui

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prises à différentes époques de sa vie.

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Et dans presque toutes ces

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photographies, il porte le même costume,

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le même chapeau melon, le même air

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légèrement absent d'un homme dont la

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pensée est ailleurs.

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Il regarde l'objectif avec une

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expression neutre, ni souriante, ni

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sévère, simplement présente.

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Ce regard est le même que celui de ces

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tableaux. Le même calme, la même absence

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de grammatisme,

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la même attention tranquille à la

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surface des choses qui est aussi une

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invitation à regarder ce qui se passe en

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dessous.

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C'est le regard d'un homme qui a décidé

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une fois pour toutes et sans en faire de

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la philosophie explicite que le monde

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est fascinant exactement parce qu'il

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refuse d'être transparent.

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Magrit n'était pas un mystique. Il

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n'attendait pas de révélation.

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Il n'espérait pas percer le secret des

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choses et trouver derrière elles une

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vérité ultime.

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Il croyait simplement que l'expérience

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du mystère, c'est-à-dire l'expérience de

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la limite de notre compréhension,

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était une expérience précieuse,

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une expérience que l'art pouvait

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provoquer et maintenir

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et que c'était là sa fonction la plus

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haute.

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Dans une lettre à André Breton, il

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écrivit à peu près en ces termes : "Je

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veux que mes tableaux inspirent aux

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spectateurs un sentiment de terreur

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amoureuse."

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La terreur amoureuse,

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non pas la peur, non pas le scandale,

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non pas la répulsion,

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quelque chose de plus doux et de plus

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profond.

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L'émerveillement devant ce qu'on ne

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comprend pas.

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le vertige agréable de se trouver face à

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une chose qui dépasse le sens habituel.

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C'est cela que provoquent les meilleurs

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tableaux de Magrit encore aujourd'hui,

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encore devant tous ces gens qui les

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voient pour la première fois et qui

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s'arrête, qui plissent légèrement les

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yeux et qui restent là une seconde de

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plus que prévu.

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Il faut maintenant se demander pourquoi

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nous continuons à raconter cette

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histoire.

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Pourquoi Magrit, cet homme discret de

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Bruxelles mort il y a plus d'un

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demi-siècle, continue-t-il d'occuper une

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place aussi centrale dans notre paysage

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visuel et intellectuel ?

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Pourquoi ces images circulent-elles

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partout ? Pourquoi les gens qui ne

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savent pas son nom reconnaissent-ils ses

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tableaux ? Pourquoi les musées et les

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grandes institutions continuent-ils de

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se l'arracher pour leur rétrospective ?

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Il y a plusieurs réponses possibles à

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cette question.

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La première, la plus simple, et que ces

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images sont belles au sens d'efficace

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visuellement. Elles frappent le regard,

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elles restent dans la mémoire. Elles ont

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cette qualité des grandes icônes

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visuelles.

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Immédiatement reconnaissable,

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immédiatement mémorable, capable de

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traverser les cultures et les

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générations sans s'effacer.

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Mais cette explication est insuffisante

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parce que beaucoup d'images sont belles

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et mémorables sans avoir la persistance

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de Magrithe.

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Ce qui ajoute quelque chose de plus,

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c'est que ces images posent une question

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qui ne se règle pas. Elles ouvrent un

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espace que rien ne referme.

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On peut regarder un tableau de Magri 100

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fois et continuer à ressentir ce léger

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décalage, ce sentiment qu'il y a quelque

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chose là qu'on ne comprend pas tout à

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fait. Et ce sentiment, loin d'être

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inconfortable est en réalité agréable.

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Il est le signe qu'il reste quelque

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chose à penser, quelque chose à

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regarder, quelque chose à découvrir.

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Et puis il y a quelque chose qui touche

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à la condition de notre époque.

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Nous vivons dans un monde saturé

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d'images.

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Nous en produisons des milliards chaque

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jour sur nos téléphones, nos écrans, nos

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réseaux.

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Nous nageons dans les images comme dans

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une eau dont nous ne sentons plus le

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contact.

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Et dans ce monde d'images abondantes et

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immédiatement consommées, les images de

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Magrit font quelque chose de

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particulier.

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Elles ralentissent,

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elle force à s'arrêter.

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Elles résiste à la consommation rapide

1:05:51

parce qu'elle ne se laisse pas épuiser

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en un coup d'œil.

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Elles ont quelque chose à dire qui prend

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du temps à entendre.

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C'est peut-être cela au fond le vrai

1:06:02

héritage de Magrithe,

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l'idée que les images peuvent être des

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acte de pensée,

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que voir peut-être une activité

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intellectuelle aussi rigoureuse que lire

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ou raisonner,

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que le regard peut être discipliné et

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affuté par la pratique et que cette

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pratique transforme non seulement notre

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rapport à l'art, mais notre rapport au

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monde ordinaire, aux objets du

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quotidien.

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à la réalité que nous traversons chaque

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jour sans la regarder vraiment.

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Il y a une rue à Bruxelles qui porte son

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nom maintenant, une place, un musée qui

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porte son nom et son portrait. Ce

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portrait en chapeau melon qui est devenu

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une image autant qu'une personne.

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Les écoliers belges apprennent son nom.

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Les touristes photographient ses

1:06:54

tableaux avec leur téléphone.

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Les publicitaires continuent de

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s'inspirer de son vocabulaire visuel.

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Et quelque part dans tout cela, dans

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cette accumulation de reconnaissance et

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de reproduction,

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il y a quelque chose qui aurait

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peut-être amusé Marrit.

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Lui qui avait passé sa vie à montrer que

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les images ne sont pas ce qu'elles

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semblent être. Voilà que son image à

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lui, son visage dissimulé sous le

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chapeau melon, sa pipe qui n'est pas une

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pipe, sa pomme verte devant le visage

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sans identité sont devenus des symboles

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culturels que les gens reconnaissent

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sans toujours savoir ce qu'il signifie.

1:07:35

Ces images sont devenues des images

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parmi des images.

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Elles ont été absorbées dans le flux

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même qu'elle voulait interroger.

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Et pourtant, à chaque fois que quelqu'un

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s'arrête pour de bon devant une de ses

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toiles, à chaque fois que le léger

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vertige se produit, à chaque fois que

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quelque chose résiste dans ce regard et

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refuse de se laisser simplement

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consommer,

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Magrit gagne

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parce que l'œuvre continue de faire ce

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qu'elle a toujours voulu faire.

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produire dans l'esprit du spectateur une

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fissure minuscule dans la certitude.

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Pas une catastrophe,

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pas une révélation fracassante,

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juste une fissure fine comme un cheveux

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dans le mur de l'évidence.

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Et parfois, c'est à travers les fissures

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les plus fines que passe le plus de

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lumière.

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L'histoire de Magrit n'est donc pas

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simple.

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Nous devrions peut-être arrêter de la

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raconter comme si elle l'était, comme si

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c'était l'histoire d'un excentrique qui

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avait peint des choses bizarres et qui

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avait eu la chance d'être reconnu.

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Elle est bien plus que ça. C'est

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l'histoire d'un homme qui a pris au

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sérieux pendant toute sa vie et avec une

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patience remarquable une question que la

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plupart des gens ignorent complètement.

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Est-ce que je vois vraiment ce que je

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crois voir ?

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Est-ce que ce que je prends pour la

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réalité est la réalité ou est-ce une

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construction, une habitude, une

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convention que j'ai intégré si

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profondément que je ne la vois plus

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comme telle ?

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Ce n'est pas une question confortable.

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C'est une question qui, si on la prend

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vraiment au sérieux, change quelque

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chose dans la façon d'être au monde.

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Magrieth la prenait au sérieux avec ce

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calme particulier qui était le sien, ce

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calme d'homme qui a accepté de vivre

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avec l'incertitude sans en faire une

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tragédie.

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Et c'est peut-être cela finalement ce

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qu'on peut apprendre de lui. Non pas une

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réponse à la question de la réalité,

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mais une façon d'habiter la question

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avec curiosité,

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avec patience,

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avec ce léger sourire de qui sait qu'il

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ne saura jamais et qui trouve cela tout

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qu' fait plutôt beau.

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La nuit avance doucement.

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Quelque part à Bruxelles, derrière les

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façades grises et les fenêtres

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éclairées, les gens dorment ou lisent ou

1:10:10

regardent le plafond.

1:10:12

La pluie fine que Margrid connaissait si

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bien tombe peut-être sur les toits.

1:10:18

Et dans les musées silencieux, dans les

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réserves climatisées et les grandes

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salles vides, ces tableaux existent dans

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l'obscurité.

1:10:26

patient comme lui attendant le regard de

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demain

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un homme en chapeau melon flotte quelque

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part dans un ciel peint

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une pip tranquille sous une phrase qui

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nit son existence

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un rocher immense flotte au-dessus de la

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mer sans s'excuser de défier la gravité

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et les amants s'embrassent derrière leur

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voile de tissu blanc séparés par ce qui

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les couvre est réuni par ce désir de se

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toucher quand même malgré tout à travers

1:11:00

l'obstacle.

1:11:03

Ce sont des images qui resteront

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pas parce qu'elles sont jolies, pas

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parce qu'elles choquent, pas parce

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qu'elles résolvent quoi que ce soit,

1:11:11

mais parce qu'elles maintiennent ouvert

1:11:13

ce que nous avons tendance à refermer.

1:11:16

La possibilité que les choses soient

1:11:18

autrement que nous le croyons.

1:11:21

La possibilité que ce que nous voyons

1:11:23

cache toujours quelque chose que nous ne

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verrons jamais. Tout à fait.

1:11:30

Et peut-être que c'est cela vivre,

1:11:32

naviguer dans ce monde d'images et

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d'ombre, de représentation et de

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réalité, sans jamais être tout à fait

1:11:39

sûr que la carte correspond au

1:11:41

territoire

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sans jamais être tout à fait sûr que le

1:11:45

mot correspond à la chose. Mais

1:11:49

continuez quand même avec la légèreté

1:11:51

des hommes qui tombent doucement du ciel

1:11:53

dans Golconde et qui ne semblent pas du

1:11:56

tout pressé d'arriver quelque part.

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