HERMAN MELVILLE : Son chef-d’œuvre n’a pas trouvé ses lecteurs | Histoire pour dormir
Herman Melville a consacré son existence à poursuivre une vérité esthétique et métaphysique intransigeante, acceptant l'échec commercial total et quarante ans d'obscurité comme le prix nécessaire pour ne jamais corrompre son œuvre au profit des attentes du public.
Cette biographie méditative examine le paradoxe tragique de la reconnaissance posthume et invite à dissocier la valeur intrinsèque d'un acte de création de sa réception sociale ou financière.
Section summaries
Le récit s'ouvre sur une interrogation universelle : que faire de sa vie quand la chose la plus authentique que l'on ait accomplie n'est accueillie que par l'indifférence ? L'orateur introduit Herman Melville comme l'archétype de cette fracture, auteur d'un roman monumental (« Moby Dick ») vendu à moins de 4 000 exemplaires en quarante ans. Après avoir exploré le contraste entre la gloire posthume de l'auteur et sa réalité de fonctionnaire des douanes mort méconnu, la vidéo pose les prémices d'un voyage introspectif.
- Moby Dick a été un échec commercial absolu du vivant de Melville, écoulé à moins de 4 000 copies en 40 ans.
- La postérité littéraire arrive souvent trop tard pour l'homme de chair qui a porté l'échec.
Pose l'ambiance méditative et la problématique philosophique centrale, sans entrer encore dans la biographie chronologique.
Né en 1819 dans une famille new-yorkaise prestigieuse mais endettée, Melville subit à 12 ans le traumatisme de la faillite puis de la mort délirante de son père Allan. Sa mère ajoute alors un « e » à leur nom pour conjurer l'opprobre social. Après une série d'emplois subalternes infructueux durant la crise économique de 1837, Melville s'embarque sur des navires marchands, puis monte à bord du baleinier Acushnet en janvier 1841. En mer, il découvre la violence crue de la pêche industrielle et entend parler du naufrage historique de l'Essex, pulvérisé par un cachalot.
- La ruine et la mort du père en 1832 marquent une cassure matricielle dans l'imaginaire melvillien.
- Le métier de baleinier était une industrie précaire et impitoyable réservée aux marginaux et fugitifs.
- La tragédie du baleinier Essex insuffle la vision d'une nature douée d'une volonté délibérée ou d'un vide terrifiant.
Fournit les clés biographiques et l'expérience maritime fondatrice sans lesquelles Moby Dick n'existerait pas.
Écœuré par la vie à bord de l'Acushnet, Melville déserte aux îles Marquises avec son compagnon Toby et passe un mois dans la vallée des Taïpis, réputés cannibales. Il en tire son premier livre, « Typee » (1846), qui rencontre un immense succès populaire grâce à son exotisme bien que ses critiques acerbes des missionnaires soient expurgées. Alors qu'il épouse la fille du juge suprême Lemuel Shaw, Melville refuse d'exploiter indéfiniment le filon colonial d'aventure et publie « Mardi » (1849), une fable philosophique complexe rejetée par le public et la presse.
- Melville transforme ses quatre semaines réelles aux Marquises en une romance narrative de quatre mois.
- Le public bourgeois accueille l'exotisme pittoresque mais censure la contestation de l'ordre moral ou religieux.
- Avec Mardi, Melville prend le risque délibéré de briser son statut commercial pour explorer la métaphysique.
Explique comment Melville s'est retrouvé prisonnier d'une étiquette d'écrivain exotique qu'il a immédiatement cherché à dynamiter.
Pressé par les dettes, Melville compose rapidement « Redburn » et « La Vareuse blanche » — qu'il compare à du bois qu'on doit scier pour subsister. À l'été 1850, lors d'une excursion sur Monument Mountain, il rencontre Nathaniel Hawthorne, auteur de « La Lettre écarlate ». Fasciné par cette profondeur d'âme, Melville s'installe à la ferme d'Arrowhead pour écrire près de son ami. Sous l'influence de cette complicité intellectuelle et de la lecture de Shakespeare, son projet de documentaire de pêche se transmue en une épopée cosmique démesurée dédiée à Hawthorne.
- Melville méprisait ses propres livres alimentaires rédigés uniquement pour solder ses dettes.
- L'amitié fulgurante avec Hawthorne agit comme le catalyseur intellectuel et affectif métamorphosant Moby Dick.
- Depuis son bureau d'Arrowhead, la silhouette enneigée du mont Greylock lui évoquait l'échine d'un cachalot.
Révèle le basculement créatif crucial où un livre de commande devient l'un des sommets de la littérature universelle.
Cette section dissèque le roman : l'errance mélancolique d'Ismaël, la fraternité avec Queequeg, la monomanie d'Achab décidant de frapper le néant à travers le « masque de carton », et la terreur métaphysique incarnée par la blancheur de la baleine. À sa parution en 1851, l'édition anglaise est tronquée de son épilogue, provoquant des railleries critiques, tandis que l'édition américaine est fustigée pour son obscurantisme et son impiété. Bien que soutenu par une lettre bouleversante de Hawthorne, Melville voit les Hawthorne déménager et son amitié s'évanouir dans le silence.
- Achab préfère inventer une malice cosmique à la baleine plutôt que d'affronter l'indifférence de l'univers.
- La blancheur de Moby Dick symbolise le néant absolu et la page blanche cosmique plutôt que la pureté sacrée.
- Une bavure éditoriale supprimant l'épilogue a condamné le livre dès son lancement à Londres.
Offre une analyse thématique riche de l'œuvre centrale et détaille l'onde de choc éditoriale de 1851.
Endetté, Melville publie « Pierre ou Les Ambiguïtés » (1852), roman incestueux et désespéré sur la fausseté des conventions sociales, menant la presse à qualifier l'auteur de fou. En 1853, il réplique avec la nouvelle magistrale « Bartleby le scribe », dépeignant un employé de Wall Street observant un mur aveugle et suspendant l'action humaine par la formule « I would prefer not to ». Malgré des récits brillants comme « Benito Cereno », l'incendie de ses stocks éditoriaux et l'incompréhension de « L'Escroc à la confiance » (1857) l'amènent à renoncer définitivement à la publication de prose.
- Le scandale de Pierre consacre la marginalisation sociale de Melville, jugé aliéné par ses contemporains.
- Bartleby désamorce le système de production capitaliste non par la révolte, mais par le retrait pur de son consentement.
- À seulement 37 ans, Melville cesse toute publication de roman après l'échec cuisant de L'Escroc à la confiance.
Expose la transition fondamentale de l'écrivain vers le minimalisme contestataire de Bartleby et son retrait du marché.
En 1856, Melville retrouve brièvement Hawthorne à Liverpool avant d'errer au Proche-Orient, consignant la désolation de Jérusalem. De retour en Amérique, il devient inspecteur des douanes sur les docks de New York en 1866, poste obscur et mal payé qu'il tiendra avec une probité exemplaire pendant 19 ans. Parallèlement aux tensions familiales et au traumatisme du décès de son fils aîné Malcolm, trouvé mort par balle à 18 ans, Melville écrit dans l'anonymat nocturne « Clarel », un poème théologique de 18 000 vers auto-financé et presque immédiatement pilonné.
- Hawthorne décrit Melville comme incapable de croire mais inapte à reposer confortablement dans l'incroyance.
- Melville passe deux décennies comme douanier scrupuleux au cœur d'une administration portuaire corrompue.
- Le poème colossal Clarel (1876) est rédigé la nuit en sachant d'avance qu'aucun lecteur contemporain ne le lirait.
Dépeint l'éthique de la persévérance silencieuse face aux drames familiaux et à la relégation administrative.
À sa retraite, après la mort de son second fils Stanwix, Melville rédige sans hâte « Billy Budd, marin », méditation sur le bégaiement tragique de l'innocence face à la loi militaire. Il meurt en 1891 dans une indifférence journalistique totale, laissant une tombe au parchemin vierge et ses manuscrits dans une boîte à pain. Il faut attendre le centenaire de sa naissance en 1919 pour que Raymond Weaver, puis D.H. Lawrence et Jean Giono, redécouvrent son génie et le hissent au rang des géants universels, invitant chacun à créer sans attendre le regard d'autrui.
- Billy Budd explore l'angoisse de l'impuissance verbale à travers le bégaiement fatal d'un ange de pureté.
- Le manuscrit de Billy Budd est resté oublié plus de trente ans au fond d'une boîte à pain familiale.
- La pierre tombale de Melville arbore un parchemin sculpté entièrement vierge d'inscriptions.
- La « Melville Renaissance » des années 1920 a transformé un auteur ignoré en classique mondial absolu.
Nouement final essentiel reliant l'ultime manuscrit de l'auteur, sa mort dans l'anonymat et le retournement de l'histoire littéraire.
Key points
- Le piège de la célébrité superficielle et la rupture esthétique — Après le succès populaire de ses récits d'aventures exotiques (« Typee », « Omoo »), Melville s'est rapidement heurté à l'incompréhension dès qu'il a intégré la métaphysique et la satire politique (« Mardi », « Pierre »), refusant d'être réduit à l'image réductrice de « l'homme qui a vécu chez les cannibales ».
- Le duel dialectique entre défi cosmique et refus absolu (Achab vs Bartleby) — L'univers de Melville oscille entre la rage titanesque du Capitaine Achab, qui veut frapper à travers le masque d'un cosmos muet ou hostile, et le désengagement passif de Bartleby (« I would prefer not to »), qui détraque l'ordre social en retirant simplement son consentement.
- Le labeur alimentaire comme sanctuaire de la liberté créatrice — En travaillant pendant 19 ans comme inspecteur des douanes incorruptible sur les quais de New York, Melville a abandonné le marché éditorial pour financer lui-même des œuvres sans concession (comme le poème épique « Clarel » de 18 000 vers), tirées parfois à seulement 25 exemplaires.
- L'incomplétude tragique de la condition humaine (Billy Budd) — Écrit à la veille de sa mort et caché dans une boîte en fer blanc, « Billy Budd » montre l'innocence pure frappée de mutisme face à la calomnie, contrainte à une violence involontaire et sacrifiée par le pragmatisme institutionnel du capitaine Vere.
“Dans ce monde de mensonges, la vérité est forcée de fuir comme un dindon blanc effrayé dans les forêts et ce n'est que par des regards furtifs qu'elle se révèle.” — Le narrateur (citant Herman Melville)
“Il ne peut ni croire, ni être à l'aise dans son incroyance. Et il est trop honnête et trop courageux pour ne pas essayer de faire l'une ou l'autre de ces deux choses.” — Le narrateur (citant Nathaniel Hawthorne)
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Il existe une question que presque
personne n'ose se poser à voix haute. On
la garde pour les nuits sans sommeil,
pour les heures où la maison est
silencieuse et où l'on repense à ce que
l'on a fait de sa vie.
Cette question est simple et pourtant
elle fait peur. La voici.
Comment continue-t-on à vivre quand la
chose la plus vraie que l'on ait jamais
faite n'a été comprise par ? Pas la
chose la plus utile, pas la plus
rentable, la plus vraie. Celle où vous
avez mis tout ce que vous saviez, tout
ce que vous craigniez, tout ce que vous
n'aviez jamais osé dire. Une lettre
peut-être, un travail auquel vous avez
consacré des années, un amour que vous
avez offert entièrement, une conviction
que vous avez défendue seule et puis le
silence. Pas un refus bruyant, pas une
dispute, rien qui permette au moins de
se battre, simplement le silence ou pire
encore un haussement d'épaule. Que
fait-on après ? Est-il possible de
recommencer comme si de rien ?
Est-il possible de se dire que l'on
s'est trompé, que les autres avaient
raison, que la chose n'était pas si
vraie que ? Est-il possible au contraire
de continuer à croire en elle quand plus
personne autour de vous n'y ? Et si l'on
continue à y croire, est-ce de la
fidélité ou de l'orgueil ou de la ?
Peut-être connaissez-vous ce sentiment,
peut-être pas sous une forme aussi
tranchée, mais nous avons tous un jour
donné quelque chose qui comptait pour
nous et reçu en retour une indifférence
polie. Nous avons tous un jour eu
l'impression de parler une langue que
personne autour de nous ne comprenait et
nous avons tous un jour été tentés de
nous taire pour de bon.
C'est de cela que parle cette nuit, d'un
homme qui a écrit un livre immense, un
livre où il avait mis le monde entier,
la mer, Dieu, la folie, l'amitié, la
peur et la rage, un livre qu'il savait
être le meilleur de ce qu'il pouvait
donner.
Et ce livre, pendant 40 ans, s'est vendu
à moins de 4000 exemplaires.
L'homme a vécu encore quatre décennies
après l'avoir écrit. Il a vu son nom
s'effacer peu à peu, comme une
inscription sur une pierre exposée au
vent. Il a passé 19 ans à inspecter des
cargaisons sur les quais de New York. Et
quand il est mort, un journal a fait
remarquer, avec une sorte de gêne, que
presque personne n'avait pris la peine
d'annoncer sa disparition.
Cet homme s'appelait Herman Melville. Et
ce livre, vous le connaissez, même si
vous ne l'avez jamais ouvert. Il
s'appelle Moby Dick.
Alors, la question devient plus étrange
encore. Car aujourd'hui, ce livre est
considéré comme l'un des plus grands
romans jamais écrits. On l'étudie dans
les universités du monde entier. On en
tire des films, des opéras, des
peintures, des chansons. Sa première
phrase est connue de millions de gens
qui n'ont jamais lu la deuxième. Le
monde a fini par lui donner raison. Mais
il l'a fait trop tard.
Melville n'en a rien su.
Faut-il en conclure que la justice
existe, simplement lente, ou qu'elle
n'existe pas, puisque celui qui aurait
dû en profiter était mort depuis 30 ?
Que vaut une reconnaissance qui arrive
quand il n'y a plus personne pour la ?
Et vous, si vous saviez que ce que vous
faites de plus vrai ne serait compris
qu'après vous, le feriez-vous quand ?
Ce récit ne répondra pas à cette
question. Ce n'est pas son rôle. Mais il
va essayer de la porter avec vous,
pendant quelques heures, aussi
honnêtement que possible.
Tout le monde croit connaître Melville.
On l'imagine sous les traits de son
livre, un homme de la mer, un aventurier
barbu, un capitaine obsédé, presque un
personnage de légende lui-même.
On l'imagine comme on imagine Achab,
debout sur le pont, la jambe d'ivoire
plantée dans le bois, défiant l'océan.
On le range parmi les grands écrivains,
avec cette évidence tranquille que
donnent les manuels scolaires. Un génie,
donc reconnu.
Une classique, donc célébrée.
Mais la véritable histoire est tout
autre. Ce n'est pas l'histoire d'un
triomphe. C'est l'histoire d'un
effondrement très lent qui a duré
presque toute une vie.
C'est l'histoire d'un jeune homme qui
fut célèbre trop tôt pour de mauvaises
raisons. Puis oublié trop longtemps pour
de mauvaises raisons aussi.
C'est l'histoire d'une amitié qui a
brûlé très fort pendant à peine plus
d'un an. Puis s'est éteinte sans que
l'on sache vraiment pourquoi.
C'est l'histoire d'un mari difficile.
Peut-être tyrannique. D'un père qui a
enterré deux fils.
C'est l'histoire d'un fonctionnaire
modeste et honnête qui, chaque matin
pendant 19 ans, partait au travail avec
dans sa poche des poèmes que personne ne
lirait. Et c'est surtout l'histoire
d'une contradiction que nous n'allons
pas résoudre.
Car le même homme a écrit le livre le
plus démesuré de son siècle. Un livre
qui veut tout dire, tout embrasser, tout
défier. Et quelques années plus tard,
l'histoire la plus silencieuse qui soit.
Celle d'un employé de bureau qui, à
chaque demande, répond simplement qu'il
préférerait ne pas.
Le harponneur et le copiste. La baleine
blanche et le mur aveugle. Comment un
seul homme a-t-il pu porter les ? Lequel
des deux était le vrai ? Et si c'était
les deux à la ?
Ce soir, nous allons entrer dans cette
vie-là. Nous allons respirer l'odeur du
goudron et du chanvre mouillé sur un
baleinier qui quitte le Massachusetts
par un matin d'hiver. Nous allons sentir
la fumée noire et grasse qui monte des
fourneaux où l'on fait fondre la graisse
de baleine. Une fumée qui colle aux
cheveux et aux vêtements pendant des
semaines.
Nous allons descendre dans une vallée
verte des îles Marquises où la pluie
tiède tombe sur les feuilles de l'arbre
à pain et où l'on entend au loin le
bruit sourd des cascades.
Nous allons voir la neige sur une ferme
des montagnes du Berkshire. Et un homme
penché sur sa table devant une fenêtre
qui donne sur une montagne en forme de
baleine. Nous allons entendre le
grattement des plumes dans un bureau de
Wall Street, le bruit des chariots sur
les pavés des quais de l'Hudson, le
craquement d'un registre de douane que
l'on ouvre chaque matin. Et nous allons
toucher, à la toute fin, une petite
boîte de fer blanc où l'on rangeait le
pain et où dormait un manuscrit que
personne n'avait lu.
Installez-vous confortablement. Fermez
les yeux si vous le souhaitez.
Laissez le monde extérieur s'éloigner
doucement.
Ce que vous allez entendre n'est pas une
histoire de gloire ni de conquête.
C'est l'histoire d'un homme qui a parlé
trop fort, puis trop bas, et qui n'a
jamais cessé de parler, même quand plus
personne n'écoutait.
Herman Melville naît à New York le 1er
août 1819.
À cette époque, son nom ne s'écrit pas
encore comme nous l'écrivons
aujourd'hui. Son père s'appelle Allan
Melville, sans E à la fin. C'est un
détail. Et pourtant, c'est peut-être le
premier signe de toute cette histoire.
Un nom qui change, comme si la famille
avait voulu un jour devenir quelqu'un
d'autre.
La famille est respectable et même un
peu plus que respectable. Du côté
paternel, le grand-père, Thomas
Melville, avait participé à la fameuse
soirée de Boston où des colons déguisés
jetèrent à la mer des caisses de thé
anglais, l'un des premiers gestes de la
révolte américaine.
Du côté maternel, l'autre grand-père,
Peter Gansevoort, était un héros de la
guerre d'indépendance, l'homme qui avait
tenu un fort assiégé dans la vallée de
la Mohawk.
Deux grands-pères, deux légendes de
famille.
L'enfant grandit entouré de portraits,
de souvenirs, d'une fierté un peu
solennelle.
On attend beaucoup de lui, ou plutôt, on
attend beaucoup du nom. Le père, Allan,
est un importateur de marchandises de
luxe venues de France, soieries, gants,
objets raffinés. Il est cultivé,
élégant, il a voyagé, il parle
volontiers français. Mais il vit
au-dessus de ses moyens. Il emprunte, il
emprunte encore, il emprunte surtout à
sa propre famille. Les affaires vont
mal, puis très mal. En 1830, il fait
faillite et la famille quitte New York
pour Albany, plus au nord, chez les
parents de la mère. Herman a 11 ans. Ce
qui suit est l'un des épisodes les plus
sombres de son enfance et nous le
connaissons par des lettres de la
famille. Au début de l'hiver 1831, le
père, malade, épuisé, rentre d'un voyage
dans le froid. Il tombe gravement
malade. La fièvre monte.
Selon les témoignages de ses proches, il
délire. Il ne reconnaît plus vraiment ce
qui l'entoure. Il meurt en janvier 1832.
Herman a 12 ans. On ignore ce que
l'enfant ressentit alors. Il n'a laissé
aucune page directe sur ce moment. Mais
beaucoup de biographes ont remarqué que
dans ses livres revient sans cesse la
figure d'un père absent ou ruiné ou fou
et celle d'un fils qui doit se
débrouiller seul dans un monde qui a
cessé d'être bienveillant. Faut-il y
voir une ? Peut-être. Il faut être
prudent. Un écrivain n'est pas une
machine qui transforme ses souvenirs en
roman. Mais il est difficile de ne pas
penser que quelque chose s'est fissuré
là, dans cette maison d'Albany, au cœur
de l'hiver. C'est peu après la mort du
père que la mère, Maria, ajoute un e au
nom de famille. Melville devient
Melville. ? Nous n'avons pas
d'explication certaine. Certains y
voient le désir de se distinguer d'un
nom associé aux dettes.
D'autres, une simple coquetterie. Rien
ne le prouve. Mais l'image reste. Une
famille qui, après la ruine, change
d'une seule lettre la façon de
s'appeler.
Et vous, avez-vous déjà eu cette ? Pas
de changer votre nom, bien sûr, mais de
changer un détail de vous-même après un
échec, pour que l'échec ne vous colle
plus à la peau. Une nouvelle ville, une
nouvelle coiffure, une nouvelle manière
de vous présenter. Est-ce une fuite ou
une manière de ?
Peut-être que la différence entre les
deux est moins nette qu'on ne le croit.
L'adolescence d'Herman est une suite de
petits emplois. Il quitte l'école, il
travaille comme commis dans une banque
d'Albany, il aide son frère aîné
Gansevoort dans un commerce de fourrure
et de casquettes qui, lui aussi, finira
par faire faillite. Il enseigne quelque
temps dans une école de campagne devant
des élèves dont certains sont presque
aussi âgés que lui.
Il étudie un peu l'arpentage dans
l'espoir de travailler sur la
construction d'un canal.
Rien ne marche vraiment. L'Amérique
traverse une grave crise financière à la
fin des années 1830 et la famille
Melville, qui n'a plus que son nom,
s'enfonce doucement dans la gêne.
Il faut s'arrêter un instant sur ce
jeune homme. Il a 20 ans. Il est fier,
intelligent, il lit beaucoup, mais il
n'a ni diplôme, ni argent, ni direction.
Autour de lui, tout le monde semble
savoir ce qu'il faut faire. Lui, ne le
sait pas.
Combien de jeunes gens, aujourd'hui
encore, se trouvent exactement dans
cette ?
Ils accumulent des emplois qui ne mènent
nulle part, ils regardent les autres
avancer, ils se demandent s'ils ont
manqué quelque chose.
Melville n'avait pas de mot pour cela.
Il est parti en mer.
En 1839, il s'engage comme simple
matelot sur un navire marchand, le
Saint-Laurent, qui fait la traversée de
New York à Liverpool.
Un voyage de quelques mois,
aller-retour. Il découvrira là-bas une
ville industrielle, des docks immenses,
une misère qu'il n'avait jamais vue.
Des années plus tard, dans un roman
intitulé Redburn, il racontera le voyage
d'un jeune homme de bonne famille,
déclassé, qui découvre la brutalité de
l'équipage et la pauvreté anglaise.
Il ne faut pas lire ce roman comme un
journal intime. Melville transforme,
invente, déplace. Mais quelque chose de
ce premier voyage y respire sans doute.
De retour, rien n'a changé. Les emplois
manquent. Il tente sa chance dans
l'Ouest, du côté de l'Illinois, où vit
un oncle. Il descend peut-être une
partie du Mississippi, les biographes ne
sont pas certains de tout son
itinéraire. Puis, il revient vers l'Est.
Et à la fin de l'année 1840, il prend
une décision qui va tout changer. Il
signe pour un voyage sur un baleinier.
Il faut comprendre ce que cela
signifiait. La chasse à la baleine était
alors l'une des grandes industries
américaines.
L'huile de baleine éclairait les lampes,
graissait les machines, servait à
fabriquer des bougies de qualité. Les
ports de Nantucket et de New Bedford,
dans le Massachusetts, envoyaient des
centaines de navires sur tous les océans
du monde.
Mais c'était aussi un des métiers les
plus durs et les plus mal payés qui
soient. Un voyage durait souvent 3 ou 4
ans. Les matelots n'étaient pas payés au
mois, mais recevaient une part des
bénéfices. Une part si petite pour les
débutants que beaucoup rentraient au
port presque sans rien après des années
de travail. Les baleiniers recrutaient
ceux qui n'avaient pas d'autre choix,
des fugitifs, des endettés, des
marginaux, des hommes venus de toutes
les îles du monde. Le 3 janvier 1841,
le baleinier Acushnet quitte le port de
Fairhaven, en face de New Bedford. À
bord, parmi l'équipage, un jeune homme
de 21 ans qui n'a encore rien écrit. Il
ne sait pas qu'il vient d'entrer dans le
livre de sa vie.
Pendant 18 mois, Melville va connaître
la vie d'un baleinier.
Les guets interminables au sommet du
mât, à scruter l'horizon pour y
découvrir un jet de vapeur. Le cri qui
annonce la baleine. La descente
précipitée des petites embarcations, la
course à la rame, le harpon lancé à main
d'homme, la bête qui plonge et entraîne
la barque à une vitesse folle.
Puis, quand l'animal est mort, le
travail le plus long et le plus
éprouvant, le dépeçage le long du
navire, les énormes bandes de graisse
hissées à bord, les fourneaux allumés
sur le pont, le feu qui brûle nuit et
jour, la fumée noire, l'huile, le sang,
l'odeur qui imprègne tout.
Nous ne savons pas tout ce que Melville
a vécu sur la Cushnet. Il n'a pas tenu
de journal ou du moins aucun ne nous est
parvenu. Mais nous savons qu'il a
observé, écouté, retenu. Et nous savons
qu'à bord ou lors d'une rencontre avec
un autre navire, il a entendu parler
d'une histoire qui allait le hanter.
Celle du baleinier Essex de Nantucket
qui en 1820 au milieu du Pacifique avait
été attaqué et coulé par un cachalot.
Une baleine qui fonce délibérément sur
un navire, qui le frappe deux fois, qui
l'envoie par le fond.
Les survivants avaient dérivé des
semaines dans leurs barques et certains
n'avaient survécu qu'au prix d'actes
terribles que l'on évoquait à voix
basse.
Le second de l'Essex, Owen Chase, avait
publié un récit de la catastrophe.
Melville raconte plus tard avoir
rencontré en mer le fils de cet homme et
avoir lu grâce à lui le récit de son
père. Il dira que la lecture de cette
histoire au milieu de l'océan, si près
de l'endroit même où le drame s'était
produit, l'avait profondément saisi.
Arrêtons-nous ici un instant.
Car c'est peut-être là, dans ce récit lu
au milieu de nulle part, que le livre
est né.
Pas encore écrit, pas encore pensé.
Mais une graine était tombée. Une idée
simple et terrible. Et si la nature
n'était pas seulement ?
Et si elle pouvait se retourner contre ?
Et si au fond de l'océan, il y avait une
volonté ou au contraire une absence
totale de ? Ce qui serait peut-être plus
effrayant encore.
Nous vivons dans un monde qui a
apprivoisé une grande partie de la
nature. Nous regardons des documentaires
sur les baleines, nous les trouvons
majestueuses et émouvantes.
Mais l'homme de 1840 ne voyait pas les
choses ainsi. Pour lui, l'océan restait
un abîme.
Et peut-être avons-nous perdu quelque
chose en perdant cette peur.
Peut-être que l'effroi devant ce qui
nous dépasse était aussi une forme de
lucidité.
En juillet 1842, la Coquillette fait
escale aux îles Marquises dans la baie
de Nuku Hiva. Ces îles, perdues au
milieu du Pacifique, venaient tout juste
de passer sous contrôle français. Des
navires de guerre français étaient au
mouillage dans la baie au moment même où
le baleinier y entra.
Melville a 22 ans.
Il en a assez du navire, du capitaine,
de la discipline, de la nourriture
avariée.
Avec un camarade nommé Richard Tobias
Greene que tout le monde appelle Toby,
il décide de déserter.
Les deux jeunes gens profitent d'une
permission à terre pour s'enfuir dans
l'intérieur de l'île. Ils grimpent dans
les montagnes sous la pluie, s'égarent,
souffrent de la faim et Melville se
blesse à la jambe. Au bout de plusieurs
jours, ils descendent dans une vallée
habitée par un peuple que les Européens
appelaient les Tipis et que l'on nomme
aujourd'hui les Taïpis. Or les Taïpis
avaient chez les marins une réputation
effrayante. On disait qu'ils étaient les
plus redoutables guerriers de l'île et
qu'ils mangeaient leurs ennemis.
Ce qui s'est passé ensuite, nous le
connaissons surtout par le livre que
Melville en tirera et c'est là que la
prudence s'impose. Dans ce livre, il
raconte avoir été accueilli avec une
hospitalité inattendue, nourri, soigné,
presque adopté.
Il décrit une vie douce, sans argent,
sans hâte, des fêtes, des baignades, une
jeune femme nommée Fayaway.
Il décrit aussi une inquiétude
grandissante, la peur de ne jamais
pouvoir repartir, le soupçon que
derrière l'hospitalité se cache autre
chose.
Toby disparaît, parti chercher du
secours et ne revient pas. Le narrateur
finit par s'échapper dans une scène
dramatique en rejoignant une barque
venue d'un navire.
Dans le livre, ce séjour dure 4 mois. En
réalité, les recherches des historiens
ont montré qu'il dura à peu près 4
semaines. Melville a donc allongé,
arrangé, embelli. Il a aussi puisé dans
des récits de voyageurs antérieurs pour
enrichir ses descriptions.
Fayaway a-t-elle ? Nous n'en savons
rien. Les scènes les plus dramatiques
ont-elles eu ? Certaines, peut-être,
d'autres sans doute pas.
Ce qui est certain, c'est qu'il a vécu
là, dans cette vallée, quelque chose
d'assez fort pour en faire un livre et
que ce livre posera une question qui
dérangera beaucoup ses lecteurs.
Qui sont les vrais ?
Le 9 août 1842 environ, Melville quitte
Nuku Hiva sur un baleinier australien,
la Lucy Ann.
Le navire est en piteux état, le
capitaine malade, l'équipage au bord de
la révolte.
Arrivé à Tahiti, une partie des hommes
refusent de continuer. Melville est
parmi eux.
Les autorités les font enfermer, de
façon assez lâche, il faut le dire, dans
une sorte de prison locale près de
Papeete, d'où les prisonniers sortent
presque à leur guise.
Puis, il passe sur l'île voisine de
Moorea avec un compagnon, travaille un
peu dans une plantation, vagabonde.
À la fin de l'année, il s'engage sur un
autre baleinier, le Charles and Henry,
venu de Nantucket, qui le dépose
quelques mois plus tard aux îles Hawaï.
À Honolulu, il travaille comme commis et
teneur de livres dans un magasin.
Il observe l'action des missionnaires,
l'influence grandissante des étrangers
sur le royaume hawaïen, et il en garde
une impression amère, qu'il exprimera
plus tard avec une franchise qui lui
vaudra des ennemis.
En août 1843, il s'enrôle comme simple
matelot sur une frégate de la marine
américaine, l'United States.
Pendant plus d'un an, il découvre la vie
militaire en mer, ses règles, sa
hiérarchie et surtout ses châtiments
corporels.
Il assiste à des séances de fouet sur le
pont où des marins sont punis devant
tout l'équipage rassemblé.
Cette expérience, il la racontera dans
un roman intitulé La vareuse blanche.
En octobre 1844, la frégate rentre à
Boston. Melville a 25 ans. Il est parti
depuis près de 4 ans.
Plus tard, il écrira dans une lettre une
phrase étonnante.
Jusqu'à 25 ans, il n'avait eu aucun
développement. C'est à partir de sa 25e
année qu'il datait sa vie. Comme si tout
ce qui précédait n'avait été qu'une
longue préparation. Comme si l'homme
qu'il allait devenir n'était né qu'au
retour.
Et ? Quand date-t-on sa propre ? De la
naissance, comme le disent les papiers ?
Ou d'un moment précis où l'on a compris
quelque chose, où l'on a vu le monde ?
Peut-être avons-nous tous une date
secrète, connue de nous seuls, où notre
vraie vie a commencé. Peut-être certains
d'entre nous l'attendent encore.
Revenu chez sa mère, dans la petite
ville de Lansingburg, près d'Albany,
Melville raconte ses aventures. On
l'écoute. Il parle bien, il amuse, il
impressionne. Et ses proches lui
conseillent d'écrire ce qu'il raconte.
Il s'y met. Le résultat est un livre qui
raconte son séjour chez les Taïpis.
Son frère Gansevoort, devenu entre-temps
diplomate à Londres, le fait publier
là-bas au début de l'année 1846 chez un
éditeur réputé pour ses récits de
voyage.
Quelques semaines plus tard, il paraît à
New York sous le titre de Taïpi. C'est
un succès immédiat. Le public adore. Un
jeune Américain qui a vécu parmi les
cannibales, qui raconte cela avec une
plume vive, colorée, pleine d'humour et
de sensualité discrète. Il n'en fallait
pas plus.
Les critiques s'enthousiasment. Certains
crient à l'invention. Est-il possible
qu'un simple matelot écrive aussi ?
Est-il possible que tout cela soit ? Le
doute circule.
Et puis, coup de théâtre, quelques mois
après l'apparition, un homme se
manifeste dans un journal de l'État de
New York. C'est Toby, le compagnon
disparu. Il est vivant, il a lu le livre
et il confirme l'essentiel de
l'histoire. Melville est fou de joie. Il
écrira même une suite à son livre pour
raconter ce que Toby était devenu. Le
voilà célèbre.
On l'appellera longtemps l'homme qui a
vécu chez les cannibales. C'est une
étiquette et elle va lui coller à la
peau toute sa vie. Il le sait et il s'en
plaindra amèrement. Mais pour l'instant,
à 26 ans, il savoure.
Il y a pourtant dans Typee quelque chose
de plus que l'exotisme. Melville y
décrit des missionnaires qui détruisent
ce qu'ils prétendent sauver, des marins
européens plus violents que les
prétendus sauvages, une civilisation qui
apporte maladie et alcool sous couvert
de progrès. L'édition américaine sera
d'ailleurs expurgée de certains de ces
passages jugés trop offensants pour les
sociétés missionnaires.
Première leçon, très tôt dans sa
carrière, le public veut bien de
l'aventure, mais pas de la vérité qui
dérange.
L'année suivante paraît Omoo, la suite,
qui raconte Tahiti et les errances dans
les îles. Nouveau succès. Melville est
désormais un auteur en vue. On le reçoit
à New York dans les cercles littéraires.
Et le 4 août 1847, il épouse Elizabeth
Shaw, fille de Lemuel Shaw, le président
de la Cour suprême du Massachusetts, un
des juristes les plus importants du
pays.
Lemuel Shaw avait été un ami du père de
Melville. Il avait même été fiancé, dans
sa jeunesse, à une sœur d'Allan
Melville, morte avant le mariage. Les
liens entre les deux familles sont
anciens, faits d'affection et, pour les
Melville, de dettes.
Le jeune couple s'installe à New York,
dans une grande maison qu'il partage
avec la mère d'Herman, plusieurs de ses
sœurs et son frère cadet Allan et sa
jeune épouse. Une maisonnée nombreuse,
bruyante, féminine, où Melville écrit
chaque jour. Un premier fils, Malcolm,
naît en février 1849.
Tout semble aller bien. Et c'est
précisément là que Melville prend la
première décision qui va le perdre. Il
ne veut plus écrire des récits
d'aventure. Il veut écrire quelque chose
de plus grand. Son 3e livre s'intitule
Mardi.
Il commence comme les précédents, un
récit de mer dans le Pacifique.
Puis, au bout de quelques dizaines de
pages, tout bascule.
Le récit devient allégorique,
philosophique, satirique. Les
personnages voyagent d'île en île,
chacune représentant un pays, une idée,
une religion. Ils discutent sans fin. Le
livre parle de la politique, de la
métaphysique, du destin. Il est touffu,
ambitieux, [raclement de gorge]
parfois brillant, souvent confus. Et le
public, qui attendait un nouveau Typee,
ne comprend pas. Les critiques sont
mauvaises, les ventes sont décevantes.
Melville en est blessé. Dans une lettre,
il écrit à peu près que certains livres
ne sont pas faits pour leur époque,
qu'il faut parfois écrire pour un temps
qui viendra. Il a 30 ans et il commence
déjà à se parler à lui-même comme à
quelqu'un qui ne sera compris que plus
tard.
Est-ce de ? Peut-être. On peut toujours
se consoler d'un échec en se disant que
l'on est en avance sur son temps. Tout
le monde l'a fait un jour ou l'autre.
Mais il arrive aussi que ce soit vrai.
Et le problème, le vrai problème, c'est
que de l'intérieur, on ne peut jamais
savoir. On ne peut jamais savoir si l'on
est en avance ou simplement à côté.
Comment fait-on la ? Est-il même
possible de la ?
Il faut maintenant gagner de l'argent.
Le ménage grandit, les dépenses
augmentent et Melville n'a pas d'autres
revenus que ses livres. Alors, il écrit
vite, très vite, deux nouveaux romans de
mer en quelques mois. Redburn, inspiré
de son voyage à Liverpool, et La vareuse
blanche, inspiré de ses années sur la
frégate. Ce sont de bons livres,
solides, parfois magnifiques. Le second
décrit avec une force saisissante la
pratique du fouet dans la marine.
Quelques mois après sa parution, le
Congrès américain interdit les
châtiments corporels dans la marine de
guerre. Certains ont attribué une part
de cette décision au livre de Melville,
mais les historiens restent prudents,
car le débat était déjà engagé depuis
longtemps.
Ce qui est frappant, c'est ce que
Melville pense lui-même de ces deux
livres.
Dans une lettre à son beau-père, il les
décrit comme deux travaux faits pour
l'argent, auxquels il a été contraint
comme d'autres hommes sont contraints de
scier du bois. Scier du bois, c'est
ainsi qu'il voit le métier d'écrivain
quand il ne peut pas écrire ce qu'il
veut. Nous connaissons tous cela. Les
choses que l'on fait parce qu'il faut
les faire et celles que l'on ferait si
l'on était libre. Le travail qui paie et
le travail qui compte. Aujourd'hui, on
parle de projets personnels, de passions
à côté, de carrières parallèles. On nous
répète qu'il faut faire de sa passion
son métier. Mais Melville montre déjà la
limite de cette idée. Quand la passion
devient le métier, elle doit plaire et
quand elle doit plaire, elle n'est plus
tout à fait la passion. Faut-il alors
protéger ce que l'on aime de ? Faut-il
le garder pour soi, loin du ?
Ou faut-il au contraire tout risquer
pour le faire ?
À l'automne 1849, Melville se rend à
Londres pour négocier la vente de La
vareuse blanche à un éditeur anglais.
Puis, il passe brièvement à Paris,
découvre le Louvre, revient.
Dans ses bagages, il rapporte des livres
achetés là-bas, des livres de
philosophie, de théologie, de
littérature ancienne.
Il lit Shakespeare comme s'il le
découvrait et il écrit qu'il aurait
voulu le connaître de son vivant. Il lit
Montaigne, Rabelais, Thomas Browne,
Carlyle.
Quelque chose est en train de mûrir.
Au début de l'année 1850, il commence un
nouveau livre, Une histoire de
baleinier.
Un récit de pêche, pense-t-il sans doute
au départ, dans la veine de ses premiers
succès.
Il écrit à un ami que le livre sera prêt
avant l'automne.
Il se trompe complètement.
Durant l'été, Melville part en vacances
avec sa famille dans les Berkshires, une
région de collines et de forêts à
l'ouest du Massachusetts, où vit un de
ses oncles.
Et là, le 5 août 1850, se produit une
rencontre qui va changer le cours du
livre. Ce jour-là, un groupe d'écrivains
et d'éditeurs organise une excursion sur
une colline appelée Monument Mountain.
Il y a là l'éditeur new-yorkais Evert
Duyckinck, ami de Melville, le médecin
et poète Oliver Wendell Holmes,
l'éditeur bostonien James Fields. Et il
y a un homme de 46 ans, discret, timide,
réputé presque insaisissable, qui vient
de publier un roman que toute l'Amérique
lit en ce moment. La Lettre écarlate.
Il s'appelle Nathaniel Hawthorne.
Pendant l'ascension, un violent orage
éclate. Les marcheurs se réfugient sous
un surplomb rocheux.
Selon le récit de Duyckinck, Holmes
aurait fait des plaisanteries, on aurait
bu du champagne et Melville, au sommet,
aurait fait le pitre en se penchant sur
le vide comme un marin sur une vergue.
Puis, dans l'après-midi, au dîner, les
conversations s'animent.
On ne sait pas exactement ce que
Melville et Hawthorne se sont dit ce
jour-là. Mais on sait que quelque chose
s'est passé entre eux.
Une reconnaissance, peut-être. Le
sentiment, chez Melville, d'avoir trouvé
enfin quelqu'un qui le comprendrait.
Dans les jours qui suivent, Melville
écrit un long article sur un recueil de
nouvelles de Hawthorne, intitulé Les
mousses d'un vieux presbytère.
L'article paraît dans un journal
littéraire de New York, signé, non pas
de son nom, mais d'une formule
mystérieuse.
Un Virginien passant le mois de juillet
dans le Vermont.
Melville n'est pas Virginien et nous ne
sommes plus en juillet.
Mais sous ce masque, il écrit l'un des
textes les plus passionnés de la
critique américaine de son siècle.
Il y affirme que Hawthorne est
comparable à Shakespeare, que derrière
la douceur apparente de ses récits se
cache une grande noirceur, ce qu'il
appelle une sorte de puissance des
ténèbres héritée de la conscience
puritaine.
Il affirme surtout que l'Amérique doit
cesser d'admirer l'Europe et reconnaître
ses propres génies. Et il écrit cette
phrase célèbre sur l'art de dire la
vérité. Dans ce monde de mensonges, la
vérité est forcée de fuir comme un
dindon blanc effrayé dans les forêts et
ce n'est que par des regards furtifs
qu'elle se révèle.
Quand il écrit cela, Melville parle de
Hawthorne.
Mais il parle sans doute aussi de
lui-même et du livre qu'il est en train
d'écrire.
Quelques semaines plus tard, il décide
de rester. Avec un prêt de son
beau-père, il achète une ferme près de
Pittsfield, à quelques kilomètres de la
petite maison rouge où Hawthorne vit
avec sa famille à Lenox.
Il nomme la ferme Arrowhead, pointe de
flèche, à cause des pointes de flèches
indiennes que l'on trouvait dans les
champs. De la fenêtre de son bureau, il
voit au loin le mont Greylock, la plus
haute montagne du Massachusetts. Et
lorsque l'hiver recouvre tout de neige,
il trouve, dira-t-il, que la montagne
ressemble à une baleine qui émerge. Et
c'est là, dans cette ferme, que le livre
change de nature. Le récit de pêche
devient autre chose. Il devient une
épopée, une tragédie, une encyclopédie,
une méditation, un sermon, une pièce de
théâtre, un poème. Il devient Moby Dick.
Pendant plus d'un an, Melville et
Hawthorne se voient régulièrement. Ils
se rendent visite, ils parlent pendant
des heures, souvent tard dans la nuit,
en fumant des cigares et en buvant du
cidre ou du brandy.
Sophia Hawthorne, l'épouse de Nathaniel,
décrit dans ses lettres ce jeune homme
ardent qui arrive à cheval et qui parle
avec une intensité presque inquiétante.
Elle lui trouve un regard étrange,
profond.
Elle l'aime bien. Les enfants Hawthorne
l'adorent. Il les promène, les fait
rire, leur raconte des histoires de mer.
Mais ce que nous possédons de cette
amitié est terriblement inégale. Nous
avons les lettres de Melville à
Hawthorne ou du moins une partie d'entre
elles. Nous n'avons presque aucune des
lettres de Hawthorne à Melville. Elles
ont disparu. Ont-elles été ? Par ? Par
Melville lui-même peut-être, à la fin de
sa vie, comme on le dit parfois. Rien ne
le prouve. Nous ne saurons probablement
jamais ce que Hawthorne lui écrivait. Et
cette absence est peut-être le cœur même
de cette histoire. Nous entendons une
seule voix, celle de Melville, qui
parle, qui s'enflamme, qui s'ouvre. Et
en face, un silence. Les lettres de
Melville, elles sont extraordinaires.
Elles sont parmi les plus belles de la
littérature américaine. Il y parle de
Dieu, de la vérité, de l'art, de la mort
avec une liberté vertigineuse.
Il y dit aussi des choses très
personnelles.
Dans l'une d'elles, au printemps 1851,
il écrit à Hawthorne une sorte de
confession sur sa situation d'écrivain.
Il explique que ce qu'il se sent le plus
poussé à écrire est interdit, que cela
ne rapporte pas. Mais que, malgré tout,
il est incapable d'écrire autrement. Et
il conclut que le résultat de tout cela
est un livre raté, que tous ses livres
sont des ratés.
Il ajoute une phrase étonnante. Même
s'il écrivait les Évangiles en ce
siècle, il mourrait dans le caniveau.
Il y a dans cette lettre la tragédie
entière de sa vie, écrite avant même
qu'elle n'arrive. Il sait. Il sait que
ce qu'il fait ne sera pas compris. Il
sait que le public veut autre chose. Il
sait qu'il en paiera le prix. Et il ne
peut pas s'en empêcher. Faut-il admirer
cela ou s'en ?
Est-ce du courage de continuer sur une
route dont on sait qu'elle mène au ? Ou
est-ce une forme d'aveuglement ? Une
incapacité à ?
Il y a des gens qui savent plier, qui
savent offrir au monde ce que le monde
demande et qui gardent pour eux leur
part la plus vraie.
Il y a des gens qui ne savent pas.
Lesquels sont les plus ? Lesquels sont
les plus ? Et vous, de quel côté ?
Est-ce que vous avez le ?
Il y a aujourd'hui une expression à la :
se vendre. Il faut savoir se vendre,
nous dit-on. Savoir présenter son
travail, l'adapter au public, comprendre
ce qui marche. On mesure : les vues, les
ventes, les clics et réactions. Et
peut-être que tout cela est nécessaire.
Mais Melville nous rappelle autre chose.
Il nous rappelle qu'il existe des choses
qui ne peuvent pas se vendre sans cesser
d'exister. Des choses qui, si on les
adapte, deviennent autre chose. Et que
celui qui les porte se trouve devant un
choix que personne ne peut faire à sa
place.
Pendant l'année 1851, Melville écrit
dans une sorte de fièvre.
Il se lève tôt, nourrit son cheval et sa
vache, prend son petit-déjeuner, puis
s'enferme dans son bureau et écrit
jusqu'à l'après-midi. Sa femme et ses
sœurs recopient ses manuscrits au
propre. Il écrit à un ami qu'il se sent
comme tiré en tous sens, qu'il n'a
jamais un moment à lui. Il est épuisé.
Mais il ne s'arrête pas. Le livre
grossit, se transforme, s'enrichit de
chapitres sur la baleine elle-même, son
anatomie, sa classification, ses
représentations dans l'art, l'histoire
de sa chasse. Melville puise dans des
dizaines de livres. Il veut que son
roman contienne tout ce que l'on peut
savoir sur la baleine. Et en même temps,
montrer que ce savoir ne suffit pas, que
la baleine reste au-delà de tout ce que
l'on peut en dire. Et puis, à l'automne,
le livre est terminé. Et Melville Il
dédie à Nathaniel Hawthorne, en
témoignage, écrit-il, de son admiration
pour son génie.
Arrêtons-nous maintenant sur ce livre,
car il le mérite.
Non pas pour le résumer, ce serait le
trahir, mais pour essayer d'entendre ce
qu'il nous demande.
Le livre commence par trois mots devenus
parmi les plus célèbres de toute la
littérature. Appelez-moi Ismaël.
Le narrateur ne donne pas son vrai nom.
Il nous dit comment l'appeler.
Peut-être n'est-ce pas son nom.
Peut-être est-ce un nom qu'il s'est
choisi, comme on choisit un masque.
Ismaël, dans la Bible, c'est le fils
rejeté, l'exilé, celui qui est chassé
dans le désert.
Et c'est ainsi que commence ce récit.
Avec un homme sans nom véritable, qui
part en mer chaque fois qu'il se sent
triste, chaque fois qu'il se surprend à
s'arrêter devant les boutiques de
cercueils, chaque fois qu'il a envie de
faire tomber le chapeau des passants. Il
part en mer comme d'autres prennent des
remèdes.
Le livre s'ouvre donc sur une
mélancolie. Ce n'est pas un livre
d'aventure qui commence. C'est un homme
qui cherche à ne pas sombrer.
Ismaël arrive à New Bedford, puis à
Nantucket.
Il rencontre un harponneur venu des mers
du Sud, Queequeg, tatoué de la tête aux
pieds, qui vend des têtes réduites dans
les rues et prie une petite idole de
bois.
Au début, Ismaël a peur.
Puis, il partage avec lui un lit
d'auberge et une amitié naît. Une amitié
profonde, tendre, entre un jeune
Américain chrétien et un homme que le
monde d'appelle un sauvage.
Ismaël dit qu'il préfère dormir avec un
cannibale sobre qu'avec un chrétien
ivre.
Il y a là, dès les premières pages,
toute la générosité de Melville, son
refus des frontières faciles.
Puis, les deux hommes s'engagent sur un
baleinier, le Pequod, dont le nom
rappelle celui d'un peuple amérindien
presque anéanti au 17e siècle.
Et le capitaine n'apparaît pas. Pendant
des jours, il reste enfermé dans sa
cabine.
On parle de lui. On dit qu'il est malade
ou étrange ou dangereux.
Et quand enfin il monte sur le pont, il
est là, immobile, avec sa jambe d'ivoire
taillée dans une mâchoire de cachalot.
Et sur le visage, une cicatrice qui le
traverse de haut en bas. Il s'appelle
Achab, comme un roi impie de la Bible.
Et Achab réunit l'équipage, et il cloue
au grand mât une pièce d'or espagnole.
"Elle sera, dit-il, pour le premier qui
apercevra une baleine blanche à la tête
ridée et à la mâchoire tordue." La
baleine qui lui a arraché la jambe.
Moby Dick.
Le Pequod n'est plus un baleinier. Il
est devenu l'instrument d'une vengeance.
Seul un homme aussi opposé.
C'est le second, Starbuck, un marin de
Nantucket, croyant, prudent,
raisonnable. Il dit à Achab que se
venger d'une bête muette qui a agi par
instinct est un blasphème, une folie. Et
Achab lui répond par l'un des passages
les plus célèbres du livre. Il explique
que tous les objets visibles ne sont que
des masques de carton et que derrière
chaque masque se tient quelque chose
d'inconnu, une puissance raisonnante.
Que si l'homme veut frapper, il doit
frapper à travers le masque. Que la
baleine blanche est pour lui ce mur qui
s'est avancé tout près. Et qu'il
frapperait le soleil s'il l'insultait.
Voilà peut-être la première question que
le livre nous pose. Et si le monde avait
un sens caché et que ce sens nous était
? Et s'il n'en avait aucun et que
c'était pire ?
Achab ne supporte pas l'idée d'un
univers indifférent. Il préfère croire
que la baleine lui en voulait, qu'il y a
une intention derrière son malheur,
parce qu'une intention, au moins, on
peut la combattre.
Combien d'entre nous, frappés par un
malheur absurde, ont cherché un ?
Combien d'entre nous ont préféré la
colère à ?
La colère a quelque chose de rassurant.
Elle donne une direction. L'absurde,
lui, ne donne rien.
Mais le livre ne se range pas du côté
d'Achab, ni contre lui. Il le laisse
parler et il laisse parler les autres.
Et surtout, il laisse parler Ismaël qui,
au milieu du récit, s'arrête soudain
pour méditer sur la blancheur de la
baleine.
"Pourquoi, demande-t-il, la couleur
blanche nous effraie-t-elle ?"
La blancheur est associée à la pureté, à
la majesté, au sacré.
Et pourtant, il y a quelque chose dans
le blanc qui terrifie. Le blanc de
l'ours polaire, le blanc du requin, le
blanc des linceuls, le blanc du
brouillard sur la mer.
"Peut-être, dit Ismaël, parce que le
blanc n'est pas une couleur, mais
l'absence de toute couleur, un vide, une
page blanche à l'échelle de l'univers,
un néant visible."
Et ce chapitre ne répond pas. Il tourne
autour. Il accumule les exemples, il
s'interroge, il doute.
Et c'est peut-être cela que les lecteurs
de 1851 n'ont pas supporté. Un roman qui
s'arrête pour réfléchir, qui ne se
contente pas de raconter, qui pose des
questions métaphysiques au milieu d'une
chasse à la baleine.
Il y a aussi, au milieu du livre, un
chapitre minuscule et bouleversant. Le
Pequod rencontre un autre baleinier, le
Rachel. Son capitaine monte à bord,
désespéré. Il a perdu son fils, un
garçon de 12 ans, dans une chasse de la
veille. Une barque a disparu. Il supplie
Achab de l'aider à chercher, juste 48
heures. Il lui propose de payer. Il lui
demande de faire pour lui ce qu'il
voudrait qu'on fasse pour son propre
enfant.
Et Achab refuse. Il est trop près de la
baleine blanche. Il ne veut pas perdre
une heure.
C'est peut-être la scène la plus
terrible du livre, parce que tout le
monde la comprend. Nous savons tous ce
que c'est d'être tellement pris par une
obsession, un but, une course, que l'on
passe à côté de la douleur des autres.
Nous ne refusons pas forcément de les
aider par cruauté. Nous refusons parce
que nous n'avons pas le temps, parce que
nous sommes trop près du but, parce que
ce qui compte pour nous à ce moment-là
efface tout le reste.
Ahab n'est pas un monstre. C'est un
homme qui a laissé une seule chose
dévorer toutes les autres. Et la
question qui nous est posée est simple.
Qu'est-ce qui, dans votre vie, risque de
dévorer tout le ?
Et puis vient la chasse. Trois jours. La
baleine apparaît enfin, immense,
blanche, majestueuse et terrible. Le
premier jour, elle brise une barque. Le
deuxième jour, elle en brise d'autres.
Le troisième jour, elle se retourne
contre le navire lui-même et le frappe,
exactement comme le cachalot de l'Essex,
et le Pequod sombre. Ahab, emporté par
la corde de son propre harpon, disparaît
dans les profondeurs, attaché à la bête
qu'il voulait tuer. Tous meurent. Tous,
sauf un. Ismaël, qui flotte seul pendant
un jour et une nuit sur un cercueil que
Queequeg s'était fait construire. Et
c'est le Rachel, le navire du capitaine
qui cherchait son fils, qui le
recueille. Le livre se termine sur cette
: "Le Rachel, qui cherchait ses enfants
perdus, ne trouva qu'un autre orphelin."
Il y a donc, à la fin, un survivant. Et
ce survivant est sauvé par le cercueil
de son ami. La mort devient bouée.
Que faut-il en ? Est-ce une ? Est-ce une
ironie ?
Les deux, peut-être. Melville ne tranche
pas. Il laisse Ismaël seul, orphelin,
sauvé par hasard, pour raconter. Et la
question que le livre pose, celle à
laquelle il ne répond pas parce que ce
n'est pas son rôle d'y répondre, est
peut-être : Que faire de la part de
nous-mêmes qui veut tout comprendre,
tout maîtriser, tout ?
Ahab est cette part-là. Il refuse les
limites de la condition humaine. Il veut
percer le masque. Et cette volonté est à
la fois ce qu'il y a de plus grand en
lui et ce qui le détruit.
Mais Ismaël aussi veut comprendre. Lui
aussi pose des questions infinies.
Seulement, il ne cherche pas à vaincre,
il cherche à regarder. Peut-être est-ce
cela ma différence entre les deux
hommes. Peut-être est-ce pour cela que
l'un meurt et que l'autre survit.
Le livre paraît d'abord à Londres le 18
octobre 1851 sous le titre La Baleine en
trois volumes et c'est une catastrophe
éditoriale.
Par une erreur dont on ne connaît pas
exactement la cause, l'édition anglaise
ne contient pas l'épilogue. Le chapitre
où l'on apprend qu'Ismaël a survécu
manque. Le livre se termine donc par le
naufrage du Pequod et la mort de tout
l'équipage. Et les critiques anglais,
logiquement, se moquent. Comment le
narrateur peut-il raconter une histoire
dans laquelle tout le monde meurt, lui ?
Certains se moquent aussi des
changements de ton, des chapitres
savants, des passages théâtraux, du
mélange des genres. Quelques critiques,
il faut le dire, saluent la puissance du
livre. Mais l'impression générale est
celle d'une œuvre bizarre, excessive,
mal construite.
Quelques semaines plus tard, le 14
novembre, le livre paraît à New York,
cette fois sous le titre de Moby Dick
avec l'épilogue.
Mais les critiques anglaises ont déjà
traversé l'Atlantique et beaucoup de
critiques américains les reprennent.
Certains sont franchement hostiles,
d'autres sont perplexes. Certains
reconnaissent du talent mais dénoncent
l'impiété du livre, ses blasphèmes, ses
audaces. Une revue religieuse s'indigne
de ses attaques contre la foi. On
reproche à Melville d'avoir abandonné
les récits simples et charmants de ses
débuts pour des spéculations obscures.
Et le public ne suit pas. La première
édition américaine ne se vend pas. Au
cours des 40 années suivantes, jusqu'à
la mort de Melville, le livre se vendra
au total à moins de 4000 exemplaires,
toutes éditions confondues, en Amérique
et en Angleterre. Moins de 4000 pour un
livre qui, au siècle suivant, se vendra
par millions.
Mais avant même d'apprendre l'étendue du
désastre, Melville reçoit une lettre.
Une lettre de Hawthorne qui a lu le
livre. Nous ne l'avons pas, elle est
perdue comme les autres.
Mais nous avons la réponse de Melville,
écrite dans un élan de joie presque
délirante, à la mi-novembre 1851.
Il y est écrit qu'il a écrit un livre
méchant et qu'il se sent pur comme
l'agneau. Il écrit que la compréhension
de Hawthorne lui donne un sentiment de
paix indicible. Il écrit à peu près que
son cœur battait dans les côtes de
Hawthorne et celui de Hawthorne dans les
siennes.
Il écrit que d'où que vienne Hawthorne,
il veut savoir s'il partage avec lui la
même nature divine. Il écrit qu'il se
sent capable désormais d'écrire 1000
autres livres.
C'est une lettre d'une intensité
extraordinaire. Une lettre qui en dit
autant sur la solitude de Melville que
sur son amitié. Car pour lui, la lettre
de Hawthorne n'était pas un simple
compliment. C'était la preuve qu'il
n'était pas seul. Qu'au moins une
personne au monde avait compris ce qu'il
avait voulu dire. Et peut-être que cela,
pour lui, valait plus que tous les
succès de librairie.
Et pourtant, quelques jours plus tard,
la famille Hawthorne quitte Lenox. Le
départ était prévu depuis un certain
temps. Hawthorne n'aimait pas le climat
des Berkshires, sa famille s'y sentait à
l'étroit et il voulait se rapprocher de
Boston. Rien n'indique qu'il soit parti
à cause de Melville. Mais pour Melville,
c'est une perte immense. Il n'aura plus
jamais ce voisin, ces conversations,
cette présence. Que s'est-il vraiment
passé entre ces deux ? La question a
fait couler beaucoup d'encre. Certains
biographes y voient une amitié
intellectuelle passionnée et rien de
plus. D'autres ont voulu y voir un
attachement plus intense, presque
amoureux, au moins du côté de Melville
et peut-être une gêne grandissante du
côté de Hawthorne, homme réservé qui
aurait pu être effrayé par l'ardeur de
son cadet. Les historiens en débattent
encore. Rien ne le prouve avec
certitude. Nous n'avons qu'une moitié de
la correspondance et l'autre moitié se
tait.
Ce que l'on peut dire, honnêtement,
c'est que Melville a donné à cette
amitié quelque chose d'immense et qu'il
n'est pas certain d'avoir reçu autant en
retour.
Peut-être parce que Hawthorne ne pouvait
pas donner davantage. Peut-être parce
qu'il ne le voulait pas. Peut-être
simplement parce que les deux hommes
n'avaient pas la même façon d'aimer.
Ne connaissons-nous pas tous une amitié
comme ? Une amitié où l'on a
l'impression d'avoir trouvé enfin
quelqu'un qui nous comprend et où
l'autre, sans le vouloir peut-être,
s'éloigne doucement.
Pas de dispute, pas de rupture.
Simplement une distance qui grandit. Une
lettre qui arrive moins vite, une visite
qui ne se fait pas. Et un jour, on se
rend compte que l'on ne sait plus rien
de l'autre.
Faut-il en vouloir à qui que ce ?
Faut-il s'en vouloir à soi-même d'avoir
trop ? Ou faut-il accepter que certaines
amitiés sont faites pour brûler fort et
peu de temps et que leur brièveté ne les
rend pas moins ?
Après Moby Dick, Melville est dans une
situation difficile. Le livre ne
rapporte presque rien. Il est endetté
auprès de son éditeur, endetté auprès de
son beau-père. Il a acheté une ferme
qu'il ne peut pas vraiment payer. Il a
une femme et bientôt deux enfants
puisque son second fils, Stanwix, naît
en octobre 1851.
Il a sa mère et ses sœurs qui vivent
avec lui. Il doit écrire un autre livre
et vite.
Ce qu'il écrit, pourtant, n'a rien d'un
livre fait pour plaire. Il s'intitule
Pierre ou Les Ambiguïtés. C'est
l'histoire d'un jeune aristocrate de la
campagne américaine, promis à une belle
héritière, qui découvre qu'il a
peut-être une demi-sœur illégitime, une
jeune femme pauvre et mystérieuse. Pour
la protéger et protéger la mémoire de
son père, il rompt ses fiançailles,
quitte sa famille et part vivre à New
York avec elle en faisant croire qu'ils
sont mariés.
Là, il tente de devenir écrivain, écrit
un livre immense que les éditeurs
refusent, sombre dans la misère et tout
s'achève dans la mort.
Le roman contient aussi une satire
féroce du monde littéraire et des
éditeurs. Il est difficile de ne pas
voir dans ce livre une sorte
d'autoportrait déformé, amer, presque
désespéré. Un jeune homme qui veut
écrire la vérité et que la vérité
détruit.
Le roman évoque, de manière troublante,
une relation ambiguë entre le héros et
sa supposée demi-sœur. Il heurte la
morale de l'époque. Il est publié en
1852. L'accueil est un massacre.
Certains critiques sont furieux,
d'autres sont gênés. Et un journal
new-yorkais publie, en septembre 1852,
un article dont le titre tient en trois
: "Herman Melville, fou." L'article
rapporte que, selon l'un de ses amis,
Melville aurait perdu la raison. Ce
n'est qu'un journal et l'article est
surtout une méchanceté. Mais l'idée
commence à circuler. Melville est fou.
Melville a perdu la tête. L'homme des
cannibales s'est égaré dans la
métaphysique. Et cette idée ne circule
pas seulement dans la presse, elle
circule aussi dans sa famille. Les
lettres de ses proches, durant ces
années-là, montrent une inquiétude
croissante. Sa mère, sa femme, son
beau-père s'alarment de son état. Il
travaille trop, il dort mal, il souffre
des yeux, du dos, il semble sombre,
irritable. Ils cherchent à lui trouver
un emploi, un poste de consul à
l'étranger, par exemple, qui le
sortirait de son bureau et de ses
livres. Les démarches échouent. Il faut
ici être très prudent.
Melville était-il ? Souffrait-il de ce
que nous appellerions aujourd'hui une ?
Certains biographes l'ont pensé.
D'autres insistent sur le fait que le
mot fou, à l'époque, servait souvent à
qualifier simplement quelqu'un qui
pensait autrement. Nous ne pouvons pas
faire de diagnostic à 170 ans de
distance.
Ce que nous pouvons dire, c'est que cet
homme était épuisé, qu'il venait de
subir deux échecs majeurs, qu'il se
sentait incompris et que ceux qu'il
aimait avaient peur pour lui.
Et c'est dans cet état, en 1853, qu'il
écrit l'un des récits les plus étranges
et les plus beaux de la littérature
mondiale. Un récit qui paraît
anonymement, en deux livraisons, en
novembre et décembre de cette année-là,
dans une revue new-yorkaise. Il
s'intitule Bartleby, le scribe.
Une histoire de Wall Street.
Ici, tout change. Fini l'océan, finies
les baleines, finies les tempêtes et les
capitaines visionnaires. Le décor est un
bureau d'avocat à Wall Street, au cœur
de New York. Un bureau dont les fenêtres
donnent, d'un côté, sur un puits de
lumière blanc et de l'autre, sur un mur
de briques noircies, à quelques pas
seulement.
Pas d'horizon. Des murs.
Le narrateur est un avocat âgé, prudent,
confortable, qui se décrit lui-même
comme un homme convaincu que la vie la
plus facile est la meilleure.
Il emploie des copistes, des hommes dont
le métier est de recopier à la main des
documents juridiques, page après page,
ligne après ligne.
Il en a déjà deux, au tempérament
étrange, et un jeune garçon de course.
Un jour, il en embauche un troisième.
Un jeune homme pâle, propre, immobile,
presque transparent.
Il s'appelle Bartleby.
Au début, Bartleby travaille énormément.
Il copie jour et nuit, en silence, comme
s'il avait faim de documents.
Puis, un jour, l'avocat lui demande de
vérifier une copie avec lui, de relire
le texte à voix haute pour comparer.
Et Bartleby, sans bouger, d'une voix
douce et ferme, répond une phrase.
En anglais, elle est devenue célèbre
dans le monde entier.
I would prefer not to.
En français, on l'a traduit souvent
ainsi "Je préférerais ne pas." Pas "Je
refuse." Pas "Je ne veux pas." Pas "Je
ne peux pas."
Simplement, je préférerais ne pas. Une
formule polie, presque timide et
pourtant inébranlable. L'avocat est
stupéfait. Il insiste. Bartleby répète
la même phrase. Il le lui demande un
autre jour et puis un autre. Toujours la
même réponse.
Puis Bartleby cesse peu à peu de faire
quoi que ce soit. Il ne copie plus. Il
reste debout des heures devant la
fenêtre qui donne sur le mur. L'avocat
découvre qu'il vit dans le bureau, qu'il
y dort, qu'il ne mange presque rien,
quelques biscuits au gingembre. Il
essaie la douceur, la colère, la
charité, la persuasion. Il propose de
l'argent. Il lui demande de partir.
Bartleby préfère ne pas. Et l'avocat,
incapable de mettre dehors cet homme qui
ne lui fait aucun mal, finit par
déménager lui-même ses bureaux, laissant
Bartleby derrière lui.
Le nouveau locataire, lui, n'a pas cette
délicatesse. Bartleby est arrêté comme
vagabond et conduit dans une prison de
New York que l'on appelait les tombes.
L'avocat lui rend visite.
Bartleby est dans la cour, le visage
tourné vers un mur. Il ne veut pas
manger. Il préfère ne pas.
Quelques jours plus tard, l'avocat le
retrouve recroquevillé au pied du mur.
Comme endormi.
Il est mort.
À la toute fin, le narrateur rapporte
une rumeur sans pouvoir la vérifier.
Avant d'arriver dans son bureau,
Bartleby aurait travaillé à Washington
au bureau des lettres mortes. Ce service
où l'on triait et brûlait les lettres
qui n'avaient pu être remises à leur
destinataire.
Des lettres qui contenaient peut-être
une bague, un billet de banque, un
pardon, une bonne nouvelle et qui
n'arriveraient jamais. Et le narrateur
se demande si ce travail n'a pas suffi à
briser cet homme. Puis le récit s'achève
par un cri, deux exclamations seulement.
Ah, ! Ah, !
Qu'est-ce que ce récit veut ? On en
débat depuis plus d'un siècle et demi.
Certains y voient une parabole de
l'écrivain lui-même, Melville, copiste
malgré lui, qui refuse désormais de
copier ce que le monde attend de lui.
D'autres y voient une critique du
capitalisme naissant, de ces bureaux où
des hommes passent leur vie à reproduire
des papiers qu'ils ne comprennent pas,
face à des murs. D'autres encore y
voient une méditation sur la dépression,
sur la charité, sur l'impuissance de la
bonne volonté.
En France, le philosophe Gilles Deleuze
a consacré à ce récit un essai célèbre,
où il montre que la formule de Bartleby
est si étrange qu'elle détraque le
langage lui-même. Elle ne dit ni oui, ni
non. Elle ouvre une zone
d'indétermination où plus rien ne
fonctionne.
Et nous, que nous ?
La question que le récit nous pose,
celle à laquelle il ne répond pas parce
que ce n'est pas son rôle d'y répondre,
est peut-être celle-ci.
Que reste-t-il d'un être humain quand il
cesse de faire ce que l'on attend de ?
Bartleby ne se révolte pas. Il ne crie
pas.
Il ne fuit pas. Il retire simplement son
consentement et le monde ne sait pas
quoi en faire.
Vous connaissez peut-être ce sentiment,
ce moment où l'on se sent incapable de
faire une chose de plus, pas parce
qu'elle est difficile, mais parce qu'on
n'en voit plus le sens. Aujourd'hui, on
parle d'épuisement professionnel, de
démission silencieuse, de gens qui, un
jour, sans prévenir, cessent de répondre
aux messages, cessent de se présenter,
cessent de faire semblant. On cherche
des causes, on propose des solutions,
des méthodes, des applications. Et
pourtant, Bartleby est là, depuis 1853,
debout devant son mur, et il nous
regarde. Il nous demande si nous savons
vraiment pourquoi nous faisons tout ce
que nous faisons. Il nous demande si
nous avons déjà osé, ne serait-ce qu'une
fois, préférer ne pas.
Mais le récit est aussi l'histoire du
narrateur, de cet avocat qui veut être
bon, qui veut aider et qui ne sait pas
comment.
Il se sent responsable de Bartleby et en
même temps, il voudrait s'en
débarrasser. Il éprouve de la pitié,
puis de l'agacement, puis de la honte.
C'est peut-être lui le vrai personnage
du récit, car c'est en lui que nous nous
reconnaissons le plus souvent. Nous ne
sommes pas tous des Bartleby, mais nous
avons tous rencontré quelqu'un qui
préférait ne pas, un ami, un parent, un
collègue, un enfant, et nous ne savions
pas quoi faire. Nous voulions aider et
nous ne pouvions pas. Nous voulions
comprendre et il n'y avait rien à
comprendre. Est-il possible d'aider
quelqu'un qui ne veut pas être ? Est-il
possible de rester bon quand la bonté ne
sert à ? Est-il possible, simplement, de
rester à ?
Et puis, il y a cette coïncidence
troublante.
L'homme qui a écrit Moby Dick, ce livre
où tout déborde, où chaque chapitre veut
en dire plus, où un capitaine veut
frapper à travers le masque du monde,
est le même homme qui, deux ans plus
tard, écrit l'histoire d'un employé qui
cesse de vouloir quoi que ce soit.
Achab et Bartleby. L'un veut tout,
l'autre ne veut plus rien. L'un défie
Dieu, l'autre regarde un mur.
Comment le même homme a-t-il pu porter
ces deux ? Était-ce une évolution, un
épuisement, une ? Ou bien les deux
avaient-ils toujours été là, côte à
côte, en ?
Peut-être que le refus de Bartleby et la
rage d'Achab sont deux réponses au même
mur. L'un se jette contre lui, l'autre
s'arrête devant lui. Aucun des deux ne
le traverse.
Dans les années qui suivent, Melville
continue d'écrire pour des revues. Il
publie des nouvelles, dont certaines
sont magnifiques.
L'une d'elles, Benito Cereno, raconte la
rencontre d'un capitaine américain avec
un navire espagnol en détresse où
quelque chose semble étrange. Le
capitaine espagnol est pâle, nerveux et
un serviteur noir ne le quitte pas d'une
semelle.
Le lecteur comprend lentement, en même
temps que le capitaine américain, que
les esclaves ont pris le contrôle du
navire et que tout ce qu'il voit est une
mise en scène.
Le récit est d'une ambiguïté
vertigineuse sur l'esclavage, sur la
façon dont un homme blanc de bonne
volonté peut être aveugle à ce qui se
passe sous ses yeux. On en discute
encore aujourd'hui.
Il publie aussi un roman historique,
Israel Potter, et en 1856, un recueil de
nouvelles, Les Contes de la Véranda, qui
rassemble Bartleby, Benito Cereno et
d'autres textes. Mais rien ne marche
vraiment.
Un incendie, en décembre 1853, a ravagé
les entrepôts de son éditeur
new-yorkais, détruisant les stocks de
ses livres et les plaques d'impression.
Ses dettes s'accumulent. Il souffre de
rhumatismes, de douleurs au dos, de
problèmes aux yeux. Sa famille
s'inquiète de plus en plus. Le 1er avril
1857, jour des farces, paraît son
dernier roman publié de son vivant,
L'Escroc à la Confiance. C'est
l'histoire d'un bateau à vapeur qui
descend le Mississippi le 1er avril et
sur lequel un mystérieux personnage,
sous une série de déguisements, abuse de
la confiance des passagers. C'est un
livre étrange, sombre, ironique, presque
sans intrigue. Une sorte de dialogue
sans fin sur la confiance, l'hypocrisie,
la charité. Le public ne le comprend pas
davantage que les précédents. Melville a
37 ans. Il a publié neuf livres en 11
ans. Il n'en publiera plus aucun en
prose de son vivant.
Avant même l'apparition de ce dernier
roman, son beau-père, inquiet pour sa
santé, lui a payé un long voyage. En
octobre 1856, Melville part pour
l'Europe et l'Orient.
Il passe d'abord par l'Écosse, puis il
descend vers Liverpool, où Hawthorne est
désormais consul des États-Unis. Les
deux hommes se retrouvent en novembre
1856.
Ils ne se sont pas vus depuis des
années. Ils passent quelques jours
ensemble. Ils se promènent sur les dunes
de sable de Southport, au bord de la mer
d'Irlande, dans le vent froid. Ils
s'assoient à l'abri d'une dune et
parlent. Et ce soir-là, Hawthorne écrit
dans son carnet quelques lignes qui sont
peut-être le plus beau portrait que l'on
ait jamais fait de Melville. Il écrit
que Melville a commencé à raisonner,
comme il le faisait toujours, sur la
Providence, sur l'avenir, sur tout ce
qui dépasse la compréhension humaine.
Qu'il lui a dit avoir à peu près décidé
d'être anéanti, mais qu'il ne semblait
pas pour autant se résigner à cette
idée.
Et puis, Hawthorne écrit cette phrase
extraordinaire.
Il ne peut ni croire, ni être à l'aise
dans son incroyance. Et il est trop
honnête et trop courageux pour ne pas
essayer de faire l'une ou l'autre de ces
deux choses. Et il ajoute que, s'il
était un homme religieux, il serait l'un
des plus véritablement religieux et
respectueux, car il a une nature très
haute et très noble, et qu'il est plus
digne de l'immortalité que la plupart
d'entre nous.
Il y a dans ces lignes une tendresse et
une lucidité bouleversante. Hawthorne,
l'homme silencieux, celui dont nous
n'avons presque aucune lettre, a compris
Melville. Il l'a compris peut-être mieux
que Melville ne se comprenait lui-même.
Un homme qui ne peut ni croire, ni
cesser de chercher. Un homme trop
honnête pour se mentir et trop exigeant
pour se reposer.
Et vous, êtes-vous de ceux qui ont
trouvé une réponse et qui s'y ? Ou de
ceux qui ont renoncé à chercher et qui
vivent tranquilles dans cette ? Ou bien,
êtes-vous comme Melville, incapable de
l'un comme de l'autre, condamné à
chercher sans trouver et sans pouvoir ?
Est-ce une ? Ou est-ce, au contraire, la
forme la plus honnête de la vie
spirituelle.
Après Liverpool, Melville poursuit son
voyage. Il visite Constantinople,
l'Égypte et les pyramides, puis la
Palestine, Jérusalem, la mer Morte.
Il tient un journal où il note ses
impressions, souvent sombres.
Les pyramides l'écrasent. Jérusalem le
désole. Il y voit une ville de pierres
arides, une terre qui lui paraît comme
maudite, loin de l'image pieuse qu'il
s'en faisait peut-être enfant.
Puis il remonte par la Grèce et l'Italie
et rentre en mai 1857.
Il repasse brièvement par Liverpool et
revoit Hawthorne une dernière fois,
semble-t-il.
Ils ne se reverront plus.
Hawthorne meurt en 1864.
Bien plus tard, à la fin de sa vie,
Melville publiera un court poème
intitulé Monodi, où il parle d'un homme
qu'il a connu et aimé, dont il a été
séparé, avec qui il s'est réconcilié
sans que la réconciliation n'efface tout
à fait l'éloignement, et qui repose
désormais sous la neige. Beaucoup de
lecteurs pensent que ce poème parle de
Hawthorne. C'est possible. Rien ne le
prouve.
Au retour, Melville cherche à gagner sa
vie autrement. Pendant trois hivers, de
1857 à 1860, il fait des tournées de
conférences à travers les États-Unis. Il
parle des statues de Rome, des mers du
Sud, des voyages. Le public vient
surtout pour voir l'homme qui a vécu
chez les cannibales. Les comptes-rendus
sont mitigés. On le trouve intéressant
mais monotone, et sa voix porte mal. Les
conférences rapportent peu.
En 1860, il part pour un dernier grand
voyage en mer, à bord d'un navire
marchand commandé par son jeune frère
Thomas, qui contourne le cap Horn pour
rejoindre San Francisco. Puis il rentre
par l'isthme de Panama. C'est la
dernière fois qu'il voit l'océan comme
marin. Et pendant ce temps, en secret,
il écrit de la poésie.
Sa femme Elizabeth écrit à sa propre
mère en 1859
une lettre où elle confie à peu près
qu'Herman s'est mis à écrire des poèmes
et qu'il ne faut le dire à personne
parce qu'on sait comment ces choses se
répandent. Comme si c'était un secret
honteux. Comme s'il fallait cacher qu'un
homme jadis célèbre, désormais sans
éditeur, s'était mis à écrire des vers
dans le silence de sa ferme.
Il prépare un recueil de poèmes en 1860
avant son départ pour le Cap Horn. Il
laisse à son frère des instructions
précises pour la publication. Aucun
éditeur n'en veut.
La guerre de Sécession éclate en 1861.
Melville ne s'engage pas. Il a plus de
40 ans et sa santé est fragile. Mais il
suit les événements avec une attention
passionnée et il en tirera plus tard un
recueil de poèmes publié en 1866
intitulé Pièces de bataille. C'est un
livre étrange, tourmenté, souvent beau,
où il refuse les célébrations faciles de
la victoire et parle surtout de la
douleur des deux camps. Il ne se vend
pas.
Entre-temps, en 1863, il a quitté la
ferme d'Arrowhead. Il la vend à son
frère Allan et la famille revient à New
York dans une maison modeste de la 26e
rue Est. La montagne en forme de baleine
a disparu de sa fenêtre.
Il faut ici dire quelque chose qui nous
concerne tous. Nous vivons dans une
époque qui adore les histoires de
réussite. On nous raconte comment tel ou
tel a échoué, puis rebondi, puis
triomphé. L'échec y est toujours une
étape.
Mais la vie de Melville ne suit pas ce
schéma. Pour lui, l'échec n'est pas une
étape. C'est une saison qui dure, puis
une autre, puis une autre encore et
aucun rebond ne vient.
Comment parler de ? Comment vivre ?
Est-il possible de trouver un sens à une
vie où l'échec n'est pas suivi de la ?
Et si la plupart des vies ressemblaient
davantage à celle de Melville qu'aux
histoires qu'on nous ?
En 1866, après des démarches répétées,
Melville obtient enfin un emploi. Le 5
décembre, il prête serment comme
inspecteur des douanes pour le port de
New York. Son salaire est de 4 dollars
par jour. C'est un poste modeste, au bas
de la hiérarchie. Chaque matin, il se
rend sur les quais de l'Hudson ou de
l'East River, monte à bord des navires
qui arrivent, inspecte les cargaisons,
vérifie les déclarations, remplit les
registres.
On raconte que pendant une partie de ces
années, son poste se trouvait près de la
rue qui portait le nom de son
grand-père, le héros de la guerre
d'indépendance, la rue Gansevoort. Si
c'est vrai, l'ironie est cruelle. Le
petit-fils du héros, le célèbre auteur
de jadis, inspecte des caisses de
marchandises au bout de la rue qui porte
le nom de sa famille. Il va occuper ce
poste pendant 19 ans. 19 ans. Il ne
recevra jamais de promotion.
Il faut savoir que le service des
douanes de New York était à cette époque
l'une des administrations les plus
corrompues des États-Unis. Les
pots-de-vin y étaient monnaie courante.
Les postes s'obtenaient par faveur
politique et se perdaient d'eux-mêmes.
Or, Melville, d'après les témoignages, y
passe pour un homme scrupuleusement
honnête. On raconte qu'il refusait les
arrangements, qu'il rendait les sommes
qu'on tentait de lui glisser.
Ce n'est pas l'image que l'on se fait
d'un génie maudit. Ce n'est pas un poète
qui se drogue dans une mansarde.
C'est un fonctionnaire ponctuel,
consciencieux, intègre, qui fait un
travail ingrat sans se plaindre
publiquement. Qu'a-t-il ressenti pendant
ces 19 ? Nous ne le savons pas vraiment.
Il n'a presque rien écrit sur son
travail. Certains biographes l'imaginent
humilié, amer, enfermé. D'autres pensent
que ce poste lui a apporté une forme de
paix. Un salaire fixe, des horaires
réguliers, la fin de la dépendance
envers les éditeurs et le public. Plus
besoin de plaire, plus besoin de vendre.
Il pouvait enfin écrire ce qu'il
voulait, le le
sans que personne n'attende rien de lui.
Peut-être était-ce une ? Peut-être
était-ce une ? Peut-être était-ce les ?
Il y a là un pont vers notre propre
époque et il est plus important qu'il
n'y paraît. Beaucoup d'entre nous ont un
métier qui n'est pas leur vocation, un
métier qui paie les factures pendant que
ce qui compte vraiment se passe
ailleurs, le soir, le weekend, dans les
marges.
On nous fait parfois sentir que c'est un
échec, qu'il faudrait vivre de sa
passion, que le métier alimentaire est
une défaite.
Melville nous montre une autre
possibilité. Le métier alimentaire n'est
peut-être pas une trahison, il est
peut-être ce qui protège le reste, il
est peut-être le mur derrière lequel on
peut enfin travailler en paix.
Mais il est aussi un mur et chacun doit
décider ce qu'il fait devant ce mur.
Mais il faut maintenant parler de ce qui
est le plus difficile dans cette
histoire. Car la vie de Melville pendant
ses années de douane n'est pas seulement
une vie de solitude digne, c'est aussi
une vie de famille marquée par la
tension, la souffrance et des drames
terribles. Dès les années 1850 et
surtout dans les années 1860, des
lettres de la famille d'Elizabeth
évoquent des difficultés graves dans le
couple. Melville est décrit comme
sombre, irritable et selon certains
témoignages comme dur avec sa femme et
ses enfants.
Il buvait, selon certaines sources, sans
que l'on sache dans quelle mesure.
En 1867, une crise éclate.
La famille d'Elizabeth, persuadée que
Melville a perdu la raison, envisage
avec le pasteur de la famille, un homme
nommé Henry Bellows, un plan pour
qu'elle quitte son mari. Il s'agirait de
l'emmener à Boston sous prétexte d'une
visite et de la soustraire à son foyer
avec l'appui de ses frères.
Le pasteur répond par une lettre
prudente dans laquelle il évoque la
conviction de la famille que Melville
est dérangé.
Elizabeth, finalement, ne part pas. Elle
reste. Nous ne savons pas pourquoi. Par
fidélité, par amour, par devoir, par
peur du scandale ou parce qu'elle ne le
voulait pas ? Nous ne saurons jamais.
Plus tard, l'une de ses filles, Frances,
gardera de son père un souvenir très
sombre et refusera de parler de lui avec
affection.
D'autres membres de la famille, une
petite-fille notamment, laisseront des
souvenirs plus nuancés, évoquant un
grand-père tantôt distant, tantôt
tendre. Il ne faut ni faire de Melville
un monstre, ni effacer ces témoignages.
Il était peut-être dans sa maison un
homme difficile à vivre, exigeant,
sombre, parfois cruel. Le même homme qui
avait écrit avec tant de tendresse
l'amitié d'Ismaël et de Queequeg, le
même homme que Hawthorne trouvait si
noble. Comment ces deux réalités
peuvent-elles ? Il n'y a pas de réponse
simple. Elles coexistent, voilà tout.
Comme elles coexistent chez beaucoup
d'êtres humains. La grandeur dans
l'œuvre ne garantit pas la bonté à la
maison et la difficulté à la maison
n'efface pas la grandeur de l'œuvre.
Et puis, en septembre 1867, quelques
mois seulement après cette crise,
survient le drame. Le fils aîné,
Malcolm, 18 ans, rentre très tard une
nuit. Le lendemain matin, il ne descend
pas.
On frappe à sa porte, il ne répond pas.
Son père décide de le laisser dormir. Le
soir, on force la porte. Malcolm est
mort dans sa chambre d'une blessure par
arme à feu. L'enquête conclut d'abord à
un geste volontaire, puis la formulation
est adoucie. La famille, elle, préférera
croire à un accident. Nous ne savons pas
ce qui s'est passé. Nous savons
seulement qu'un jeune homme de 18 ans
est mort dans la maison de ses parents
et que son père a vécu avec cela jusqu'à
la fin. On ignore ce que Melville
ressentit alors. Il n'a laissé aucune
page qui en parle directement. Mais il
faut se taire un instant devant cela,
devant un père qui a peut-être été dur
avec son fils et qui le perd, devant les
questions qu'il a dû se poser et que
personne ne pouvait poser à sa place.
Est-ce ma ? Qu'aurais-je dû ?
Qu'aurais-je dû ? Pourquoi n'ai-je pas
ouvert cette porte le ? Ces questions,
beaucoup de parents se les posent, d'une
manière ou d'une autre.
Elles n'ont pas de réponse. Elles
restent. La vie continue pourtant.
Melville continue d'aller chaque matin à
la douane. Le soir, il écrit. Et il se
lance dans le projet le plus long et le
plus étrange de sa vie.
Un poème. Un poème immense, de près de
18000 vers, intitulé Clarel et
sous-titré Poème et pèlerinage en Terre
sainte.
C'est l'histoire d'un jeune étudiant en
théologie, Clarel, qui voyage à
Jérusalem et dans le désert de Judée
avec un groupe de pèlerins. Chacun d'eux
représente une position face à la : le
croyant, le sceptique, le désespéré, le
mystique.
Ils discutent, ils doutent, ils se
taisent.
Certains lecteurs ont voulu reconnaître
Hawthorne sous les traits de l'un d'eux,
un personnage silencieux et réservé.
C'est une hypothèse, rien de plus.
Le poème ne conclut pas. Il s'achève sur
une invitation à garder courage malgré
le doute.
Clarel paraît en 1876 grâce à une somme
léguée par un oncle, Peter Gansevoort,
pour en financer l'impression. Il est
tiré à quelques centaines d'exemplaires.
Il ne se vend pas. Une partie des
invendus sera détruite quelques années
plus tard.
Aujourd'hui encore, c'est un des poèmes
les plus longs de toute la littérature
américaine et un des moins lus.
Pourquoi écrire 18000 vers que personne
ne ? La question est presque absurde. Et
pourtant, elle est au cœur de cette
nuit.
Melville savait que personne ne lirait
Clarel. Il l'a écrit quand même, pendant
des années, après ses journées de
douane.
Pour ?
Pour lui-même peut-être. Pour Dieu
peut-être, s'il y en avait un.
Pour personne. Ou pour quelqu'un qui
viendrait plus tard.
Est-ce que cela change quelque chose de
savoir pour qui l'on ? Est-ce qu'une
chose vraie a besoin d'être lue pour ?
Et c'est peut-être une question qui nous
concerne plus qu'on ne le croit.
Car aujourd'hui, tout ce que nous
faisons semble devoir être vu. Nous
partageons, nous publions, nous
montrons. Une promenade n'existe
vraiment que si elle est photographiée.
Un repas, s'il est partagé. Une pensée,
si elle obtient des réactions. Et
Melville, dans sa petite maison de New
York, écrit 18000 vers en sachant que
personne ne réagira. Est-ce de la ? Ou
est-ce une liberté que nous avons ?
En 1886, un nouveau deuil frappe la
famille. Le second fils, Stanwix, qui
avait mené une vie errante, voyageant,
changeant de métier, sans jamais trouver
sa place, meurt à San Francisco de la
tuberculose à 34 ans.
Melville a désormais enterré ses deux
fils.
Quelques semaines plus tôt, à la toute
fin de l'année 1885, il avait pris sa
retraite de la douane. Elizabeth avait
reçu des héritages de sa famille et le
couple pouvait enfin vivre sans son
salaire.
Après 19 ans sur les quais, Melville a
66 ans. Il a enfin du temps. Et que
fait-il de ce ? Il écrit. Encore. Il
publie à compte d'auteur deux minces
recueils de poèmes, tirés à 25
exemplaires chacun, qu'il distribue à
quelques proches. Le premier s'intitule
John Marr et autres marins. Le second,
Timoléon. 25 exemplaires. Le livre le
moins tiré de toute l'histoire de la
littérature célèbre, peut-être.
Il ne cherche plus le public. Il ne
cherche plus à vendre. Il écrit et il
garde. Il vit à New York, dans la 26e
rue. Il se promène, il fréquente les
librairies d'occasion, il collectionne
des gravures. Il est presque
complètement oublié. Quelques
admirateurs, surtout en Angleterre,
découvrent ses livres et lui écrivent.
Il leur répond poliment, sans grand
enthousiasme. Un jeune écrivain anglais
tente de le rencontrer et repart déçu.
Un journaliste américain, en 1890,
écrit qu'il y a à New York un écrivain
que plus personne ne connaît et qui fut
célèbre. Les gens qui croisent ce vieux
monsieur barbu dans la rue ne savent pas
qui il est. Mais dans ses dernières
années, il travaille à un dernier récit.
Il le reprend, le corrige, le développe,
l'abandonne, le reprend encore. Il le
commence vers 1886,
d'abord comme un poème, puis il le
transforme en un court roman. Il y
travaille encore dans les derniers mois
de sa vie. Il ne le termine jamais tout
à fait. Il s'appelle Billy Budd, marin.
L'histoire se passe en 1797,
sur un navire de guerre britannique, à
une époque où la marine anglaise vient
de connaître de grandes mutineries et où
les officiers craignent la moindre
étincelle de révolte. Billy Budd est un
jeune marin beau, naïf, aimé de tous,
d'une bonté presque innocente.
Il a un seul défaut. Quand il est
bouleversé, il bégaie et parfois, il ne
parvient plus du tout à parler.
Un officier, le capitaine d'armes
Claggart, se met à le haïr sans raison
apparente. Une haine profonde, secrète,
que Melville décrit comme une sorte de
dépravation naturelle, inexplicable.
Claggart accuse Billy, faussement, de
préparer une mutinerie.
Le capitaine du navire, le capitaine
Vere, un homme cultivé, juste, réfléchi,
fait venir les deux hommes dans sa
cabine.
Claggart répète son accusation. Billy,
stupéfait, veut répondre, mais les mots
ne viennent pas. Il bégaie, il étouffe
et dans un geste désespéré, incapable de
parler, il frappe. Un seul coup.
Claggart tombe et meurt.
Le capitaine Vere sait que Billy est
innocent dans son cœur. Il sait que
Claggart a menti. Il le dit même "Frappé
à mort par un ange de Dieu et pourtant
l'ange doit être pendu."
Mais la loi militaire est claire. Un
marin a tué un officier.
En temps de guerre, après les
mutineries, toute indulgence pourrait
être interprétée comme une faiblesse et
provoquer la révolte.
Vere réunit un tribunal et pousse ses
officiers à condamner Billy. Billy est
pendu à l'aube. Ses dernières paroles
sont une bénédiction pour le capitaine
Vere.
Ce récit est d'une beauté et d'une
ambiguïté vertigineuse. Que faut-il
penser du capitaine ? Est-il un homme
qui sacrifie un innocent pour sauver
l'ordre et donc beaucoup d'autres ? Ou
est-il un lâche qui se cache derrière la
?
Les critiques se sont divisées pendant
un siècle. Certains y voient un
testament d'acceptation, comme si
Melville, à la fin de sa vie, avait fait
la paix avec l'ordre du monde, avec la
nécessité, avec l'injustice. D'autres y
voient au contraire un réquisitoire
ironique contre cet ordre. Le texte
permet les deux lectures. Melville ne
tranche pas.
Et la question que le récit nous pose,
celle à laquelle il ne répond pas parce
que ce n'est pas son rôle d'y répondre,
est peut-être celle-ci.
Que faire quand ce qui est juste et ce
qui est nécessaire ne sont pas la même ?
Le capitaine Vere doit choisir entre sa
conscience et sa fonction.
Nous avons tous, à un degré bien
moindre, été dans cette situation. Un
règlement qu'il fallait appliquer alors
qu'il était injuste dans ce cas précis.
Une décision professionnelle qui allait
blesser quelqu'un qui ne le méritait
pas. Une règle familiale qui ne
convenait à personne.
Et nous avons choisi, d'un côté ou de
l'autre. Avons-nous eu ? Nous ne le
saurons peut-être jamais.
Mais il y a autre chose dans Billy Budd.
Il y a ce bégaiement. Ce jeune homme
parfaitement bon qui, au moment décisif,
ne peut pas parler, qui ne peut pas se
défendre avec des mots et dont la seule
réponse possible est un geste fatal.
Comment ne pas penser à Melville ?
Un homme qui avait tant à dire et que le
monde avait cessé d'entendre, un homme
dont la parole ne passait plus. Et
comment ne pas penser à Bartleby qui
préférait ne pas et à Achab qui voulait
frapper à travers le ?
Billy ne veut ni refuser ni défier. Il
veut seulement parler et il ne le peut
pas.
Combien de fois, dans votre vie, les
mots vous ont-ils manqué au moment où
vous en aviez le plus ? Combien de fois
avez-vous voulu dire quelque chose
d'essentiel et rien n'est ? Ou alors,
autre chose est sorti, un geste, une
colère, un silence que les autres ont
mal ?
Billy Budd est peut-être l'histoire de
tous ceux qui n'ont pas trouvé les mots
à temps.
Melville meurt le 28 septembre 1891,
chez lui, à New York, d'une maladie du
cœur. Il a 72 ans.
Le manuscrit de Billy Budd reste dans
ses papiers, inachevé, couvert de
corrections. Elizabeth le range avec les
autres papiers de son mari.
Selon la tradition familiale, ces
manuscrits furent conservés dans une
boîte de fer blanc, de celle où l'on
rangeait le pain.
Il y restera plus de 30 ans. Les
journaux annoncent sa mort à peine,
quelques lignes ici ou là. Certains se
trompent sur les titres de ses livres.
Et quelques jours plus tard, un grand
journal de New York publie un court
éditorial, presque gêné.
Il fait remarquer qu'un homme vient de
mourir et d'être enterré dans cette
ville, un homme si peu connu, même de
nom, de la génération actuelle, qu'un
seul journal a publié une nécrologie à
son sujet et qu'elle ne faisait que
trois ou quatre lignes.
L'éditorial rappelle qu'il fut jadis un
auteur célèbre et s'étonne de cet oubli.
Melville est enterré au cimetière de
Woodlawn, dans le Bronx.
Sur sa pierre tombale, il y a une
sculpture qui représente un rouleau de
parchemin déroulé et ce parchemin est
vide. Aucun mot n'y est gravé. Personne
ne sait exactement pourquoi on l'a voulu
ainsi.
Était-ce un choix de la ? Un ? Une
simple ? Nous ne le savons pas. Mais
l'image est là et elle est presque
insupportable de justesse. Sur la tombe
de l'homme qui avait écrit le livre le
plus démesuré de son siècle, une page
blanche. Faut-il s'arrêter ? Ce serait
une fin terrible et peut-être la plus
honnête. Un homme qui meurt oublié avec
un manuscrit dans une boîte à pain et
une page vide sur sa tombe.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là et
c'est précisément cela qui rend la
question de cette nuit si troublante. En
1819, Melville était né. En 1919, 100
ans plus tard, un jeune universitaire de
New York, Raymond Weaver, publie dans
une revue un article pour le centenaire
de sa naissance. Puis, avec l'accord de
la famille, il consulte les papiers de
Melville. Il découvre les lettres, les
carnets, les poèmes. Il découvre aussi,
dans cette fameuse boîte, le manuscrit
de Billy Budd.
En 1921, il publie la première
biographie de Melville qu'il intitule
Herman Melville, marin et mystique.
En 1924, Billy Budd est publié pour la
première fois dans une édition anglaise
des œuvres complètes, plus de 30 ans
après la mort de son auteur.
Au même moment, d'autres écrivains
redécouvrent Moby Dick. En Angleterre,
des critiques et des écrivains
commencent à en parler comme d'un
chef-d'œuvre. L'écrivain anglais D.H.
Lawrence, en 1923, lui consacre des
pages enthousiastes dans un livre sur la
littérature américaine classique où il
voit dans le roman un des plus grands
livres de la mer jamais écrits.
En quelques années, tout bascule.
L'auteur oublié devient un géant. Moby
Dick entre dans les programmes
universitaires. On le compare à Homère,
à Shakespeare, à Dante. On en fait des
films. Benjamin Britten tire de Billy
Budd un opéra. Le monde entier finit par
connaître la baleine blanche.
En France aussi, le livre trouve son
chemin. Au cours des années 30,
l'écrivain Jean Giono, avec son ami le
poète Lucien Jacques et une traductrice
nommée Joan Smith, entreprend une
traduction de Moby Dick qui paraît en
1941.
Giono écrit en même temps un petit livre
intitulé Pour saluer Melville, où il
imagine un séjour de Melville à Londres
et une rencontre amoureuse avec une
femme. Cette histoire est entièrement
inventée par Giono. Rien de tout cela
n'est arrivé. Mais le livre témoigne de
la fascination que Melville exerce
désormais.
Albert Camus, lui aussi, dira son
admiration pour Melville. Et Bartleby
deviendra, à la fin du 20e siècle, une
sorte de figure philosophique discutée
par des penseurs du monde entier.
Aujourd'hui, Melville est partout. On
cite son nom dans les conversations sans
même l'avoir lu. Appelez-moi Ismaël est
connu de millions de gens. Je
préférerais "Ne pas" est devenue une
formule que l'on reprend avec un sourire
complice.
Des écoles, des rues, des cafés portent
son nom. Cette gloire, il ne l'a jamais
connue. Alors, revenons à notre
question. Comment continue-t-on à vivre
quand ce que l'on a fait de plus vrai
n'est compris par ?
Melville, lui, a continué. Il n'a pas
renoncé. Il n'a pas non plus triomphé.
Il a continué, simplement. Il est allé à
la douane chaque matin. Il a écrit
chaque soir. Il a enterré ses fils. Il a
peut-être fait souffrir sa femme. Il a
écrit des poèmes pour 25 lecteurs. Il a
laissé un manuscrit inachevé dans une
boîte. Il n'a pas su que le monde lui
donnerait raison. Il ne l'a peut-être
même pas espéré. Était-il ? Sans doute,
parfois. Était-il en ? Peut-être,
parfois aussi. Nous ne savons pas.
Était-il un génie méconnu ou un homme
qui avait choisi de ne pas être ?
Était-il la victime du public ou celui
qui s'était détourné du public le ?
Était-il Achab qui frappe à travers le
masque ou Bartleby qui préfère ne pas ou
Billy qui ne trouve pas les ?
Était-il le grand cœur que Hawthorne
décrivait ou l'homme sombre dont sa
fille ne voulait pas se ?
Peut-être tout cela à la fois. Peut-être
aucun de ces portraits ne suffit. Car il
n'était ni le génie triomphant
d'Emmanuel, ni le simple raté que les
journaux de son temps avaient été
enterrés. Il était un homme qui avait vu
quelque chose d'immense, qui avait
essayé de le dire, qui n'y avait pas
réussi aux yeux de ses contemporains et
qui n'a jamais cessé d'essayer. Un homme
trop honnête pour croire et trop honnête
pour cesser de chercher. Un homme dont
la grandeur et les fautes ne s'annulent
pas et ne s'expliquent pas l'une par
l'autre. Et cela, ce récit ne le
résoudra pas. Et ? Qu'avez-vous fait ou
que faites-vous que personne ne ? Quelle
part de vous-même gardez-vous pour vous
faute de trouver quelqu'un pour ?
Y a-t-il quelque chose en vous qui
ressemble à un manuscrit dans une boîte
à ? Avez-vous renoncé à le ? Avez-vous
peur qu'on ne le comprenne ? Avez-vous
peur qu'on le comprenne trop ? Est-il
nécessaire d'être compris pour que ce
que l'on fait ait du ? Est-il nécessaire
d'être lu pour avoir ? Est-il nécessaire
d'être aimé en retour pour avoir aimé ?
Est-il nécessaire que le monde nous
donne raison pour que nous ayons eu ? Et
si le monde ne vous donne jamais ? Et si
la reconnaissance vient trop tard ou ne
vient pas du ? Est-ce que cela aura été
? Est-ce que cela aura été une vie ? Ou
bien est-ce que la valeur d'une chose
vraie tient à autre chose que son ? Et
qui autour de vous est peut-être en ce
moment un Melville que personne ne ? Un
collègue silencieux, un parent qui écrit
en secret, un ami dont vous ne lisez
jamais les messages trop longs. Quel
Hawthorne pourriez-vous être pour ?
Quelle lettre pourriez-vous ? Qui
changerait une ?
Ces questions n'ont pas de réponse
simple. Ce récit ne prétend pas les
donner. Il ne prétend pas savoir si
Melville a été malheureux ou libre, ni
si la justice tardive du monde compense
quoi que ce soit. Il ne prétend même pas
savoir si nous aurions agi autrement à
sa place.
Mais il y a peut-être une seule chose
que cette vie nous dit, et nous la
garderons pour la fin.
Ce que vous avez de plus vrai, ne le
laissez pas dépendre de ceux qui
l'applaudiront. Faites-le parce que
c'est vrai. Faites-le même si personne
ne regarde. Faites-le ce soir, demain,
dans 10 ans, avec ou sans public. Le
monde viendra ou ne viendra pas. Cela ne
vous appartient pas. Ce qui vous
appartient, c'est de ne pas laisser la
page blanche.
Ce soir, vous avez traversé presque un
siècle en quelques heures. Vous avez
respiré l'odeur du goudron et du chanvre
mouillé sur le pont de la Acushnet par
un matin d'hiver.
Vous avez senti la fumée noire et grasse
des fourneaux où fondait la graisse de
baleine.
Vous êtes descendu dans une vallée verte
des îles Marquises sous la pluie tiède
qui tombait sur les feuilles de l'arbre
à pain avec au loin le bruit des
cascades.
Vous avez vu la neige sur la ferme
d'Arrowhead et un homme penché sur sa
table face à une montagne en forme de
baleine.
Vous avez entendu le grattement des
plumes dans un bureau de Wall Street et
le silence d'un homme debout devant un
mur.
Vous avez entendu les chariots sur les
pavés des quais de l'Hudson et le
craquement d'un registre de douane que
l'on ouvrait chaque matin pendant 19
ans.
Et vous avez touché, à la fin, une
petite boîte de fer blanc où l'on
rangeait le pain et où dormait un
manuscrit que personne n'avait lu.
Vous l'avez ouvert à votre tour, plus
d'un siècle après sa redécouverte. Et
peut-être, en l'ouvrant avez-vous été
pour un instant le lecteur que Melville
attendait.
Bonsoir. Dormez bien.
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vous a touché, si une question a
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