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HERMAN MELVILLE : Son chef-d’œuvre n’a pas trouvé ses lecteurs | Histoire pour dormir

1:28:391,684 summary words · ~8 min readFrenchBy Voyages EndormisTranscribed Oct 24, 2026
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Summary

Herman Melville a consacré son existence à poursuivre une vérité esthétique et métaphysique intransigeante, acceptant l'échec commercial total et quarante ans d'obscurité comme le prix nécessaire pour ne jamais corrompre son œuvre au profit des attentes du public.

Cette biographie méditative examine le paradoxe tragique de la reconnaissance posthume et invite à dissocier la valeur intrinsèque d'un acte de création de sa réception sociale ou financière.

Section summaries

0:00-6:39

Introduction : La question du silence et de l'oubli

skim

Le récit s'ouvre sur une interrogation universelle : que faire de sa vie quand la chose la plus authentique que l'on ait accomplie n'est accueillie que par l'indifférence ? L'orateur introduit Herman Melville comme l'archétype de cette fracture, auteur d'un roman monumental (« Moby Dick ») vendu à moins de 4 000 exemplaires en quarante ans. Après avoir exploré le contraste entre la gloire posthume de l'auteur et sa réalité de fonctionnaire des douanes mort méconnu, la vidéo pose les prémices d'un voyage introspectif.

  • Moby Dick a été un échec commercial absolu du vivant de Melville, écoulé à moins de 4 000 copies en 40 ans.
  • La postérité littéraire arrive souvent trop tard pour l'homme de chair qui a porté l'échec.

Pose l'ambiance méditative et la problématique philosophique centrale, sans entrer encore dans la biographie chronologique.

6:39-15:31

L'effondrement familial et l'appel de la mer

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Né en 1819 dans une famille new-yorkaise prestigieuse mais endettée, Melville subit à 12 ans le traumatisme de la faillite puis de la mort délirante de son père Allan. Sa mère ajoute alors un « e » à leur nom pour conjurer l'opprobre social. Après une série d'emplois subalternes infructueux durant la crise économique de 1837, Melville s'embarque sur des navires marchands, puis monte à bord du baleinier Acushnet en janvier 1841. En mer, il découvre la violence crue de la pêche industrielle et entend parler du naufrage historique de l'Essex, pulvérisé par un cachalot.

  • La ruine et la mort du père en 1832 marquent une cassure matricielle dans l'imaginaire melvillien.
  • Le métier de baleinier était une industrie précaire et impitoyable réservée aux marginaux et fugitifs.
  • La tragédie du baleinier Essex insuffle la vision d'une nature douée d'une volonté délibérée ou d'un vide terrifiant.

Fournit les clés biographiques et l'expérience maritime fondatrice sans lesquelles Moby Dick n'existerait pas.

15:31-24:23

Désertion aux Marquises, succès littéraire et premiers heurts

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Écœuré par la vie à bord de l'Acushnet, Melville déserte aux îles Marquises avec son compagnon Toby et passe un mois dans la vallée des Taïpis, réputés cannibales. Il en tire son premier livre, « Typee » (1846), qui rencontre un immense succès populaire grâce à son exotisme bien que ses critiques acerbes des missionnaires soient expurgées. Alors qu'il épouse la fille du juge suprême Lemuel Shaw, Melville refuse d'exploiter indéfiniment le filon colonial d'aventure et publie « Mardi » (1849), une fable philosophique complexe rejetée par le public et la presse.

  • Melville transforme ses quatre semaines réelles aux Marquises en une romance narrative de quatre mois.
  • Le public bourgeois accueille l'exotisme pittoresque mais censure la contestation de l'ordre moral ou religieux.
  • Avec Mardi, Melville prend le risque délibéré de briser son statut commercial pour explorer la métaphysique.

Explique comment Melville s'est retrouvé prisonnier d'une étiquette d'écrivain exotique qu'il a immédiatement cherché à dynamiter.

24:23-35:28

La rencontre de Hawthorne et la genèse de Moby Dick à Arrowhead

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Pressé par les dettes, Melville compose rapidement « Redburn » et « La Vareuse blanche » — qu'il compare à du bois qu'on doit scier pour subsister. À l'été 1850, lors d'une excursion sur Monument Mountain, il rencontre Nathaniel Hawthorne, auteur de « La Lettre écarlate ». Fasciné par cette profondeur d'âme, Melville s'installe à la ferme d'Arrowhead pour écrire près de son ami. Sous l'influence de cette complicité intellectuelle et de la lecture de Shakespeare, son projet de documentaire de pêche se transmue en une épopée cosmique démesurée dédiée à Hawthorne.

  • Melville méprisait ses propres livres alimentaires rédigés uniquement pour solder ses dettes.
  • L'amitié fulgurante avec Hawthorne agit comme le catalyseur intellectuel et affectif métamorphosant Moby Dick.
  • Depuis son bureau d'Arrowhead, la silhouette enneigée du mont Greylock lui évoquait l'échine d'un cachalot.

Révèle le basculement créatif crucial où un livre de commande devient l'un des sommets de la littérature universelle.

35:28-46:33

L'anatomie de Moby Dick et le gouffre de la réception

watch

Cette section dissèque le roman : l'errance mélancolique d'Ismaël, la fraternité avec Queequeg, la monomanie d'Achab décidant de frapper le néant à travers le « masque de carton », et la terreur métaphysique incarnée par la blancheur de la baleine. À sa parution en 1851, l'édition anglaise est tronquée de son épilogue, provoquant des railleries critiques, tandis que l'édition américaine est fustigée pour son obscurantisme et son impiété. Bien que soutenu par une lettre bouleversante de Hawthorne, Melville voit les Hawthorne déménager et son amitié s'évanouir dans le silence.

  • Achab préfère inventer une malice cosmique à la baleine plutôt que d'affronter l'indifférence de l'univers.
  • La blancheur de Moby Dick symbolise le néant absolu et la page blanche cosmique plutôt que la pureté sacrée.
  • Une bavure éditoriale supprimant l'épilogue a condamné le livre dès son lancement à Londres.

Offre une analyse thématique riche de l'œuvre centrale et détaille l'onde de choc éditoriale de 1851.

46:33-59:51

L'excommunication critique : De Pierre à Bartleby le scribe

watch

Endetté, Melville publie « Pierre ou Les Ambiguïtés » (1852), roman incestueux et désespéré sur la fausseté des conventions sociales, menant la presse à qualifier l'auteur de fou. En 1853, il réplique avec la nouvelle magistrale « Bartleby le scribe », dépeignant un employé de Wall Street observant un mur aveugle et suspendant l'action humaine par la formule « I would prefer not to ». Malgré des récits brillants comme « Benito Cereno », l'incendie de ses stocks éditoriaux et l'incompréhension de « L'Escroc à la confiance » (1857) l'amènent à renoncer définitivement à la publication de prose.

  • Le scandale de Pierre consacre la marginalisation sociale de Melville, jugé aliéné par ses contemporains.
  • Bartleby désamorce le système de production capitaliste non par la révolte, mais par le retrait pur de son consentement.
  • À seulement 37 ans, Melville cesse toute publication de roman après l'échec cuisant de L'Escroc à la confiance.

Expose la transition fondamentale de l'écrivain vers le minimalisme contestataire de Bartleby et son retrait du marché.

59:51-1:13:09

L'Orient, les 19 ans aux douanes et les deuils invisibles

watch

En 1856, Melville retrouve brièvement Hawthorne à Liverpool avant d'errer au Proche-Orient, consignant la désolation de Jérusalem. De retour en Amérique, il devient inspecteur des douanes sur les docks de New York en 1866, poste obscur et mal payé qu'il tiendra avec une probité exemplaire pendant 19 ans. Parallèlement aux tensions familiales et au traumatisme du décès de son fils aîné Malcolm, trouvé mort par balle à 18 ans, Melville écrit dans l'anonymat nocturne « Clarel », un poème théologique de 18 000 vers auto-financé et presque immédiatement pilonné.

  • Hawthorne décrit Melville comme incapable de croire mais inapte à reposer confortablement dans l'incroyance.
  • Melville passe deux décennies comme douanier scrupuleux au cœur d'une administration portuaire corrompue.
  • Le poème colossal Clarel (1876) est rédigé la nuit en sachant d'avance qu'aucun lecteur contemporain ne le lirait.

Dépeint l'éthique de la persévérance silencieuse face aux drames familiaux et à la relégation administrative.

1:13:09-1:26:27

Billy Budd, le tombeau blanc et la résurrection posthume

watch

À sa retraite, après la mort de son second fils Stanwix, Melville rédige sans hâte « Billy Budd, marin », méditation sur le bégaiement tragique de l'innocence face à la loi militaire. Il meurt en 1891 dans une indifférence journalistique totale, laissant une tombe au parchemin vierge et ses manuscrits dans une boîte à pain. Il faut attendre le centenaire de sa naissance en 1919 pour que Raymond Weaver, puis D.H. Lawrence et Jean Giono, redécouvrent son génie et le hissent au rang des géants universels, invitant chacun à créer sans attendre le regard d'autrui.

  • Billy Budd explore l'angoisse de l'impuissance verbale à travers le bégaiement fatal d'un ange de pureté.
  • Le manuscrit de Billy Budd est resté oublié plus de trente ans au fond d'une boîte à pain familiale.
  • La pierre tombale de Melville arbore un parchemin sculpté entièrement vierge d'inscriptions.
  • La « Melville Renaissance » des années 1920 a transformé un auteur ignoré en classique mondial absolu.

Nouement final essentiel reliant l'ultime manuscrit de l'auteur, sa mort dans l'anonymat et le retournement de l'histoire littéraire.

Key points

  • Le piège de la célébrité superficielle et la rupture esthétique — Après le succès populaire de ses récits d'aventures exotiques (« Typee », « Omoo »), Melville s'est rapidement heurté à l'incompréhension dès qu'il a intégré la métaphysique et la satire politique (« Mardi », « Pierre »), refusant d'être réduit à l'image réductrice de « l'homme qui a vécu chez les cannibales ».
  • Le duel dialectique entre défi cosmique et refus absolu (Achab vs Bartleby) — L'univers de Melville oscille entre la rage titanesque du Capitaine Achab, qui veut frapper à travers le masque d'un cosmos muet ou hostile, et le désengagement passif de Bartleby (« I would prefer not to »), qui détraque l'ordre social en retirant simplement son consentement.
  • Le labeur alimentaire comme sanctuaire de la liberté créatrice — En travaillant pendant 19 ans comme inspecteur des douanes incorruptible sur les quais de New York, Melville a abandonné le marché éditorial pour financer lui-même des œuvres sans concession (comme le poème épique « Clarel » de 18 000 vers), tirées parfois à seulement 25 exemplaires.
  • L'incomplétude tragique de la condition humaine (Billy Budd) — Écrit à la veille de sa mort et caché dans une boîte en fer blanc, « Billy Budd » montre l'innocence pure frappée de mutisme face à la calomnie, contrainte à une violence involontaire et sacrifiée par le pragmatisme institutionnel du capitaine Vere.
“Dans ce monde de mensonges, la vérité est forcée de fuir comme un dindon blanc effrayé dans les forêts et ce n'est que par des regards furtifs qu'elle se révèle.” — Le narrateur (citant Herman Melville)
“Il ne peut ni croire, ni être à l'aise dans son incroyance. Et il est trop honnête et trop courageux pour ne pas essayer de faire l'une ou l'autre de ces deux choses.” — Le narrateur (citant Nathaniel Hawthorne)

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Il existe une question que presque

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personne n'ose se poser à voix haute. On

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la garde pour les nuits sans sommeil,

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pour les heures où la maison est

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silencieuse et où l'on repense à ce que

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l'on a fait de sa vie.

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Cette question est simple et pourtant

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elle fait peur. La voici.

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Comment continue-t-on à vivre quand la

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chose la plus vraie que l'on ait jamais

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faite n'a été comprise par ? Pas la

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chose la plus utile, pas la plus

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rentable, la plus vraie. Celle où vous

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avez mis tout ce que vous saviez, tout

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ce que vous craigniez, tout ce que vous

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n'aviez jamais osé dire. Une lettre

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peut-être, un travail auquel vous avez

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consacré des années, un amour que vous

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avez offert entièrement, une conviction

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que vous avez défendue seule et puis le

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silence. Pas un refus bruyant, pas une

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dispute, rien qui permette au moins de

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se battre, simplement le silence ou pire

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encore un haussement d'épaule. Que

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fait-on après ? Est-il possible de

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recommencer comme si de rien ?

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Est-il possible de se dire que l'on

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s'est trompé, que les autres avaient

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raison, que la chose n'était pas si

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vraie que ? Est-il possible au contraire

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de continuer à croire en elle quand plus

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personne autour de vous n'y ? Et si l'on

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continue à y croire, est-ce de la

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fidélité ou de l'orgueil ou de la ?

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Peut-être connaissez-vous ce sentiment,

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peut-être pas sous une forme aussi

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tranchée, mais nous avons tous un jour

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donné quelque chose qui comptait pour

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nous et reçu en retour une indifférence

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polie. Nous avons tous un jour eu

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l'impression de parler une langue que

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personne autour de nous ne comprenait et

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nous avons tous un jour été tentés de

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nous taire pour de bon.

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C'est de cela que parle cette nuit, d'un

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homme qui a écrit un livre immense, un

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livre où il avait mis le monde entier,

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la mer, Dieu, la folie, l'amitié, la

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peur et la rage, un livre qu'il savait

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être le meilleur de ce qu'il pouvait

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donner.

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Et ce livre, pendant 40 ans, s'est vendu

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à moins de 4000 exemplaires.

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L'homme a vécu encore quatre décennies

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après l'avoir écrit. Il a vu son nom

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s'effacer peu à peu, comme une

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inscription sur une pierre exposée au

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vent. Il a passé 19 ans à inspecter des

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cargaisons sur les quais de New York. Et

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quand il est mort, un journal a fait

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remarquer, avec une sorte de gêne, que

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presque personne n'avait pris la peine

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d'annoncer sa disparition.

2:21

Cet homme s'appelait Herman Melville. Et

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ce livre, vous le connaissez, même si

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vous ne l'avez jamais ouvert. Il

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s'appelle Moby Dick.

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Alors, la question devient plus étrange

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encore. Car aujourd'hui, ce livre est

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considéré comme l'un des plus grands

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romans jamais écrits. On l'étudie dans

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les universités du monde entier. On en

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tire des films, des opéras, des

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peintures, des chansons. Sa première

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phrase est connue de millions de gens

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qui n'ont jamais lu la deuxième. Le

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monde a fini par lui donner raison. Mais

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il l'a fait trop tard.

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Melville n'en a rien su.

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Faut-il en conclure que la justice

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existe, simplement lente, ou qu'elle

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n'existe pas, puisque celui qui aurait

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dû en profiter était mort depuis 30 ?

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Que vaut une reconnaissance qui arrive

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quand il n'y a plus personne pour la ?

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Et vous, si vous saviez que ce que vous

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faites de plus vrai ne serait compris

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qu'après vous, le feriez-vous quand ?

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Ce récit ne répondra pas à cette

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question. Ce n'est pas son rôle. Mais il

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va essayer de la porter avec vous,

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pendant quelques heures, aussi

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honnêtement que possible.

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Tout le monde croit connaître Melville.

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On l'imagine sous les traits de son

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livre, un homme de la mer, un aventurier

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barbu, un capitaine obsédé, presque un

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personnage de légende lui-même.

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On l'imagine comme on imagine Achab,

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debout sur le pont, la jambe d'ivoire

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plantée dans le bois, défiant l'océan.

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On le range parmi les grands écrivains,

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avec cette évidence tranquille que

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donnent les manuels scolaires. Un génie,

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donc reconnu.

3:50

Une classique, donc célébrée.

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Mais la véritable histoire est tout

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autre. Ce n'est pas l'histoire d'un

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triomphe. C'est l'histoire d'un

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effondrement très lent qui a duré

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presque toute une vie.

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C'est l'histoire d'un jeune homme qui

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fut célèbre trop tôt pour de mauvaises

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raisons. Puis oublié trop longtemps pour

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de mauvaises raisons aussi.

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C'est l'histoire d'une amitié qui a

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brûlé très fort pendant à peine plus

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d'un an. Puis s'est éteinte sans que

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l'on sache vraiment pourquoi.

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C'est l'histoire d'un mari difficile.

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Peut-être tyrannique. D'un père qui a

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enterré deux fils.

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C'est l'histoire d'un fonctionnaire

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modeste et honnête qui, chaque matin

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pendant 19 ans, partait au travail avec

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dans sa poche des poèmes que personne ne

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lirait. Et c'est surtout l'histoire

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d'une contradiction que nous n'allons

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pas résoudre.

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Car le même homme a écrit le livre le

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plus démesuré de son siècle. Un livre

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qui veut tout dire, tout embrasser, tout

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défier. Et quelques années plus tard,

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l'histoire la plus silencieuse qui soit.

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Celle d'un employé de bureau qui, à

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chaque demande, répond simplement qu'il

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préférerait ne pas.

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Le harponneur et le copiste. La baleine

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blanche et le mur aveugle. Comment un

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seul homme a-t-il pu porter les ? Lequel

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des deux était le vrai ? Et si c'était

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les deux à la ?

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Ce soir, nous allons entrer dans cette

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vie-là. Nous allons respirer l'odeur du

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goudron et du chanvre mouillé sur un

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baleinier qui quitte le Massachusetts

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par un matin d'hiver. Nous allons sentir

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la fumée noire et grasse qui monte des

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fourneaux où l'on fait fondre la graisse

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de baleine. Une fumée qui colle aux

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cheveux et aux vêtements pendant des

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semaines.

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Nous allons descendre dans une vallée

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verte des îles Marquises où la pluie

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tiède tombe sur les feuilles de l'arbre

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à pain et où l'on entend au loin le

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bruit sourd des cascades.

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Nous allons voir la neige sur une ferme

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des montagnes du Berkshire. Et un homme

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penché sur sa table devant une fenêtre

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qui donne sur une montagne en forme de

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baleine. Nous allons entendre le

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grattement des plumes dans un bureau de

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Wall Street, le bruit des chariots sur

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les pavés des quais de l'Hudson, le

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craquement d'un registre de douane que

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l'on ouvre chaque matin. Et nous allons

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toucher, à la toute fin, une petite

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boîte de fer blanc où l'on rangeait le

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pain et où dormait un manuscrit que

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personne n'avait lu.

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Installez-vous confortablement. Fermez

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les yeux si vous le souhaitez.

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Laissez le monde extérieur s'éloigner

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doucement.

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Ce que vous allez entendre n'est pas une

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histoire de gloire ni de conquête.

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C'est l'histoire d'un homme qui a parlé

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trop fort, puis trop bas, et qui n'a

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jamais cessé de parler, même quand plus

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personne n'écoutait.

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Herman Melville naît à New York le 1er

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août 1819.

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À cette époque, son nom ne s'écrit pas

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encore comme nous l'écrivons

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aujourd'hui. Son père s'appelle Allan

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Melville, sans E à la fin. C'est un

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détail. Et pourtant, c'est peut-être le

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premier signe de toute cette histoire.

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Un nom qui change, comme si la famille

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avait voulu un jour devenir quelqu'un

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d'autre.

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La famille est respectable et même un

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peu plus que respectable. Du côté

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paternel, le grand-père, Thomas

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Melville, avait participé à la fameuse

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soirée de Boston où des colons déguisés

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jetèrent à la mer des caisses de thé

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anglais, l'un des premiers gestes de la

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révolte américaine.

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Du côté maternel, l'autre grand-père,

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Peter Gansevoort, était un héros de la

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guerre d'indépendance, l'homme qui avait

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tenu un fort assiégé dans la vallée de

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la Mohawk.

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Deux grands-pères, deux légendes de

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famille.

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L'enfant grandit entouré de portraits,

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de souvenirs, d'une fierté un peu

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solennelle.

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On attend beaucoup de lui, ou plutôt, on

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attend beaucoup du nom. Le père, Allan,

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est un importateur de marchandises de

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luxe venues de France, soieries, gants,

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objets raffinés. Il est cultivé,

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élégant, il a voyagé, il parle

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volontiers français. Mais il vit

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au-dessus de ses moyens. Il emprunte, il

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emprunte encore, il emprunte surtout à

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sa propre famille. Les affaires vont

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mal, puis très mal. En 1830, il fait

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faillite et la famille quitte New York

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pour Albany, plus au nord, chez les

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parents de la mère. Herman a 11 ans. Ce

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qui suit est l'un des épisodes les plus

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sombres de son enfance et nous le

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connaissons par des lettres de la

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famille. Au début de l'hiver 1831, le

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père, malade, épuisé, rentre d'un voyage

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dans le froid. Il tombe gravement

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malade. La fièvre monte.

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Selon les témoignages de ses proches, il

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délire. Il ne reconnaît plus vraiment ce

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qui l'entoure. Il meurt en janvier 1832.

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Herman a 12 ans. On ignore ce que

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l'enfant ressentit alors. Il n'a laissé

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aucune page directe sur ce moment. Mais

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beaucoup de biographes ont remarqué que

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dans ses livres revient sans cesse la

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figure d'un père absent ou ruiné ou fou

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et celle d'un fils qui doit se

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débrouiller seul dans un monde qui a

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cessé d'être bienveillant. Faut-il y

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voir une ? Peut-être. Il faut être

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prudent. Un écrivain n'est pas une

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machine qui transforme ses souvenirs en

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roman. Mais il est difficile de ne pas

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penser que quelque chose s'est fissuré

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là, dans cette maison d'Albany, au cœur

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de l'hiver. C'est peu après la mort du

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père que la mère, Maria, ajoute un e au

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nom de famille. Melville devient

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Melville. ? Nous n'avons pas

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d'explication certaine. Certains y

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voient le désir de se distinguer d'un

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nom associé aux dettes.

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D'autres, une simple coquetterie. Rien

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ne le prouve. Mais l'image reste. Une

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famille qui, après la ruine, change

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d'une seule lettre la façon de

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s'appeler.

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Et vous, avez-vous déjà eu cette ? Pas

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de changer votre nom, bien sûr, mais de

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changer un détail de vous-même après un

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échec, pour que l'échec ne vous colle

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plus à la peau. Une nouvelle ville, une

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nouvelle coiffure, une nouvelle manière

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de vous présenter. Est-ce une fuite ou

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une manière de ?

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Peut-être que la différence entre les

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deux est moins nette qu'on ne le croit.

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L'adolescence d'Herman est une suite de

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petits emplois. Il quitte l'école, il

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travaille comme commis dans une banque

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d'Albany, il aide son frère aîné

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Gansevoort dans un commerce de fourrure

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et de casquettes qui, lui aussi, finira

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par faire faillite. Il enseigne quelque

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temps dans une école de campagne devant

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des élèves dont certains sont presque

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aussi âgés que lui.

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Il étudie un peu l'arpentage dans

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l'espoir de travailler sur la

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construction d'un canal.

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Rien ne marche vraiment. L'Amérique

10:11

traverse une grave crise financière à la

10:13

fin des années 1830 et la famille

10:15

Melville, qui n'a plus que son nom,

10:17

s'enfonce doucement dans la gêne.

10:20

Il faut s'arrêter un instant sur ce

10:22

jeune homme. Il a 20 ans. Il est fier,

10:25

intelligent, il lit beaucoup, mais il

10:27

n'a ni diplôme, ni argent, ni direction.

10:31

Autour de lui, tout le monde semble

10:33

savoir ce qu'il faut faire. Lui, ne le

10:35

sait pas.

10:36

Combien de jeunes gens, aujourd'hui

10:38

encore, se trouvent exactement dans

10:40

cette ?

10:41

Ils accumulent des emplois qui ne mènent

10:43

nulle part, ils regardent les autres

10:45

avancer, ils se demandent s'ils ont

10:47

manqué quelque chose.

10:49

Melville n'avait pas de mot pour cela.

10:51

Il est parti en mer.

10:53

En 1839, il s'engage comme simple

10:55

matelot sur un navire marchand, le

10:57

Saint-Laurent, qui fait la traversée de

10:59

New York à Liverpool.

11:03

Un voyage de quelques mois,

11:04

aller-retour. Il découvrira là-bas une

11:07

ville industrielle, des docks immenses,

11:10

une misère qu'il n'avait jamais vue.

11:12

Des années plus tard, dans un roman

11:14

intitulé Redburn, il racontera le voyage

11:16

d'un jeune homme de bonne famille,

11:18

déclassé, qui découvre la brutalité de

11:20

l'équipage et la pauvreté anglaise.

11:23

Il ne faut pas lire ce roman comme un

11:24

journal intime. Melville transforme,

11:27

invente, déplace. Mais quelque chose de

11:30

ce premier voyage y respire sans doute.

11:33

De retour, rien n'a changé. Les emplois

11:36

manquent. Il tente sa chance dans

11:37

l'Ouest, du côté de l'Illinois, où vit

11:39

un oncle. Il descend peut-être une

11:41

partie du Mississippi, les biographes ne

11:43

sont pas certains de tout son

11:44

itinéraire. Puis, il revient vers l'Est.

11:47

Et à la fin de l'année 1840, il prend

11:50

une décision qui va tout changer. Il

11:52

signe pour un voyage sur un baleinier.

11:55

Il faut comprendre ce que cela

11:56

signifiait. La chasse à la baleine était

11:59

alors l'une des grandes industries

12:00

américaines.

12:03

L'huile de baleine éclairait les lampes,

12:05

graissait les machines, servait à

12:07

fabriquer des bougies de qualité. Les

12:09

ports de Nantucket et de New Bedford,

12:11

dans le Massachusetts, envoyaient des

12:13

centaines de navires sur tous les océans

12:15

du monde.

12:16

Mais c'était aussi un des métiers les

12:17

plus durs et les plus mal payés qui

12:19

soient. Un voyage durait souvent 3 ou 4

12:22

ans. Les matelots n'étaient pas payés au

12:24

mois, mais recevaient une part des

12:26

bénéfices. Une part si petite pour les

12:28

débutants que beaucoup rentraient au

12:30

port presque sans rien après des années

12:32

de travail. Les baleiniers recrutaient

12:35

ceux qui n'avaient pas d'autre choix,

12:36

des fugitifs, des endettés, des

12:39

marginaux, des hommes venus de toutes

12:41

les îles du monde. Le 3 janvier 1841,

12:45

le baleinier Acushnet quitte le port de

12:47

Fairhaven, en face de New Bedford. À

12:49

bord, parmi l'équipage, un jeune homme

12:52

de 21 ans qui n'a encore rien écrit. Il

12:54

ne sait pas qu'il vient d'entrer dans le

12:56

livre de sa vie.

12:59

Pendant 18 mois, Melville va connaître

13:01

la vie d'un baleinier.

13:03

Les guets interminables au sommet du

13:05

mât, à scruter l'horizon pour y

13:07

découvrir un jet de vapeur. Le cri qui

13:09

annonce la baleine. La descente

13:11

précipitée des petites embarcations, la

13:13

course à la rame, le harpon lancé à main

13:16

d'homme, la bête qui plonge et entraîne

13:18

la barque à une vitesse folle.

13:20

Puis, quand l'animal est mort, le

13:22

travail le plus long et le plus

13:24

éprouvant, le dépeçage le long du

13:26

navire, les énormes bandes de graisse

13:28

hissées à bord, les fourneaux allumés

13:31

sur le pont, le feu qui brûle nuit et

13:33

jour, la fumée noire, l'huile, le sang,

13:37

l'odeur qui imprègne tout.

13:39

Nous ne savons pas tout ce que Melville

13:40

a vécu sur la Cushnet. Il n'a pas tenu

13:43

de journal ou du moins aucun ne nous est

13:45

parvenu. Mais nous savons qu'il a

13:47

observé, écouté, retenu. Et nous savons

13:50

qu'à bord ou lors d'une rencontre avec

13:52

un autre navire, il a entendu parler

13:54

d'une histoire qui allait le hanter.

13:58

Celle du baleinier Essex de Nantucket

14:01

qui en 1820 au milieu du Pacifique avait

14:04

été attaqué et coulé par un cachalot.

14:06

Une baleine qui fonce délibérément sur

14:08

un navire, qui le frappe deux fois, qui

14:11

l'envoie par le fond.

14:12

Les survivants avaient dérivé des

14:14

semaines dans leurs barques et certains

14:16

n'avaient survécu qu'au prix d'actes

14:17

terribles que l'on évoquait à voix

14:19

basse.

14:20

Le second de l'Essex, Owen Chase, avait

14:22

publié un récit de la catastrophe.

14:25

Melville raconte plus tard avoir

14:26

rencontré en mer le fils de cet homme et

14:28

avoir lu grâce à lui le récit de son

14:31

père. Il dira que la lecture de cette

14:33

histoire au milieu de l'océan, si près

14:35

de l'endroit même où le drame s'était

14:37

produit, l'avait profondément saisi.

14:40

Arrêtons-nous ici un instant.

14:42

Car c'est peut-être là, dans ce récit lu

14:44

au milieu de nulle part, que le livre

14:46

est né.

14:47

Pas encore écrit, pas encore pensé.

14:50

Mais une graine était tombée. Une idée

14:52

simple et terrible. Et si la nature

14:55

n'était pas seulement ?

14:59

Et si elle pouvait se retourner contre ?

15:01

Et si au fond de l'océan, il y avait une

15:03

volonté ou au contraire une absence

15:05

totale de ? Ce qui serait peut-être plus

15:08

effrayant encore.

15:10

Nous vivons dans un monde qui a

15:11

apprivoisé une grande partie de la

15:13

nature. Nous regardons des documentaires

15:15

sur les baleines, nous les trouvons

15:17

majestueuses et émouvantes.

15:19

Mais l'homme de 1840 ne voyait pas les

15:21

choses ainsi. Pour lui, l'océan restait

15:24

un abîme.

15:25

Et peut-être avons-nous perdu quelque

15:27

chose en perdant cette peur.

15:29

Peut-être que l'effroi devant ce qui

15:31

nous dépasse était aussi une forme de

15:33

lucidité.

15:34

En juillet 1842, la Coquillette fait

15:37

escale aux îles Marquises dans la baie

15:39

de Nuku Hiva. Ces îles, perdues au

15:41

milieu du Pacifique, venaient tout juste

15:43

de passer sous contrôle français. Des

15:45

navires de guerre français étaient au

15:47

mouillage dans la baie au moment même où

15:49

le baleinier y entra.

15:51

Melville a 22 ans.

15:54

Il en a assez du navire, du capitaine,

15:57

de la discipline, de la nourriture

15:59

avariée.

16:00

Avec un camarade nommé Richard Tobias

16:02

Greene que tout le monde appelle Toby,

16:04

il décide de déserter.

16:06

Les deux jeunes gens profitent d'une

16:07

permission à terre pour s'enfuir dans

16:09

l'intérieur de l'île. Ils grimpent dans

16:11

les montagnes sous la pluie, s'égarent,

16:14

souffrent de la faim et Melville se

16:16

blesse à la jambe. Au bout de plusieurs

16:18

jours, ils descendent dans une vallée

16:20

habitée par un peuple que les Européens

16:22

appelaient les Tipis et que l'on nomme

16:23

aujourd'hui les Taïpis. Or les Taïpis

16:26

avaient chez les marins une réputation

16:28

effrayante. On disait qu'ils étaient les

16:31

plus redoutables guerriers de l'île et

16:33

qu'ils mangeaient leurs ennemis.

16:35

Ce qui s'est passé ensuite, nous le

16:37

connaissons surtout par le livre que

16:38

Melville en tirera et c'est là que la

16:40

prudence s'impose. Dans ce livre, il

16:43

raconte avoir été accueilli avec une

16:45

hospitalité inattendue, nourri, soigné,

16:48

presque adopté.

16:51

Il décrit une vie douce, sans argent,

16:53

sans hâte, des fêtes, des baignades, une

16:57

jeune femme nommée Fayaway.

16:59

Il décrit aussi une inquiétude

17:00

grandissante, la peur de ne jamais

17:02

pouvoir repartir, le soupçon que

17:04

derrière l'hospitalité se cache autre

17:06

chose.

17:08

Toby disparaît, parti chercher du

17:10

secours et ne revient pas. Le narrateur

17:12

finit par s'échapper dans une scène

17:14

dramatique en rejoignant une barque

17:16

venue d'un navire.

17:18

Dans le livre, ce séjour dure 4 mois. En

17:20

réalité, les recherches des historiens

17:22

ont montré qu'il dura à peu près 4

17:24

semaines. Melville a donc allongé,

17:27

arrangé, embelli. Il a aussi puisé dans

17:30

des récits de voyageurs antérieurs pour

17:31

enrichir ses descriptions.

17:33

Fayaway a-t-elle ? Nous n'en savons

17:36

rien. Les scènes les plus dramatiques

17:38

ont-elles eu ? Certaines, peut-être,

17:40

d'autres sans doute pas.

17:44

Ce qui est certain, c'est qu'il a vécu

17:45

là, dans cette vallée, quelque chose

17:47

d'assez fort pour en faire un livre et

17:50

que ce livre posera une question qui

17:51

dérangera beaucoup ses lecteurs.

17:54

Qui sont les vrais ?

17:56

Le 9 août 1842 environ, Melville quitte

17:59

Nuku Hiva sur un baleinier australien,

18:01

la Lucy Ann.

18:03

Le navire est en piteux état, le

18:04

capitaine malade, l'équipage au bord de

18:07

la révolte.

18:08

Arrivé à Tahiti, une partie des hommes

18:11

refusent de continuer. Melville est

18:13

parmi eux.

18:14

Les autorités les font enfermer, de

18:16

façon assez lâche, il faut le dire, dans

18:18

une sorte de prison locale près de

18:19

Papeete, d'où les prisonniers sortent

18:21

presque à leur guise.

18:23

Puis, il passe sur l'île voisine de

18:25

Moorea avec un compagnon, travaille un

18:27

peu dans une plantation, vagabonde.

18:30

À la fin de l'année, il s'engage sur un

18:32

autre baleinier, le Charles and Henry,

18:34

venu de Nantucket, qui le dépose

18:36

quelques mois plus tard aux îles Hawaï.

18:40

À Honolulu, il travaille comme commis et

18:42

teneur de livres dans un magasin.

18:44

Il observe l'action des missionnaires,

18:46

l'influence grandissante des étrangers

18:48

sur le royaume hawaïen, et il en garde

18:50

une impression amère, qu'il exprimera

18:52

plus tard avec une franchise qui lui

18:54

vaudra des ennemis.

18:56

En août 1843, il s'enrôle comme simple

18:59

matelot sur une frégate de la marine

19:00

américaine, l'United States.

19:03

Pendant plus d'un an, il découvre la vie

19:05

militaire en mer, ses règles, sa

19:07

hiérarchie et surtout ses châtiments

19:09

corporels.

19:11

Il assiste à des séances de fouet sur le

19:12

pont où des marins sont punis devant

19:14

tout l'équipage rassemblé.

19:16

Cette expérience, il la racontera dans

19:18

un roman intitulé La vareuse blanche.

19:22

En octobre 1844, la frégate rentre à

19:24

Boston. Melville a 25 ans. Il est parti

19:28

depuis près de 4 ans.

19:31

Plus tard, il écrira dans une lettre une

19:33

phrase étonnante.

19:35

Jusqu'à 25 ans, il n'avait eu aucun

19:37

développement. C'est à partir de sa 25e

19:39

année qu'il datait sa vie. Comme si tout

19:42

ce qui précédait n'avait été qu'une

19:43

longue préparation. Comme si l'homme

19:45

qu'il allait devenir n'était né qu'au

19:47

retour.

19:48

Et ? Quand date-t-on sa propre ? De la

19:51

naissance, comme le disent les papiers ?

19:54

Ou d'un moment précis où l'on a compris

19:55

quelque chose, où l'on a vu le monde ?

19:59

Peut-être avons-nous tous une date

20:00

secrète, connue de nous seuls, où notre

20:02

vraie vie a commencé. Peut-être certains

20:05

d'entre nous l'attendent encore.

20:07

Revenu chez sa mère, dans la petite

20:09

ville de Lansingburg, près d'Albany,

20:11

Melville raconte ses aventures. On

20:13

l'écoute. Il parle bien, il amuse, il

20:16

impressionne. Et ses proches lui

20:18

conseillent d'écrire ce qu'il raconte.

20:20

Il s'y met. Le résultat est un livre qui

20:22

raconte son séjour chez les Taïpis.

20:26

Son frère Gansevoort, devenu entre-temps

20:28

diplomate à Londres, le fait publier

20:30

là-bas au début de l'année 1846 chez un

20:33

éditeur réputé pour ses récits de

20:35

voyage.

20:36

Quelques semaines plus tard, il paraît à

20:38

New York sous le titre de Taïpi. C'est

20:41

un succès immédiat. Le public adore. Un

20:44

jeune Américain qui a vécu parmi les

20:46

cannibales, qui raconte cela avec une

20:48

plume vive, colorée, pleine d'humour et

20:50

de sensualité discrète. Il n'en fallait

20:52

pas plus.

20:53

Les critiques s'enthousiasment. Certains

20:55

crient à l'invention. Est-il possible

20:58

qu'un simple matelot écrive aussi ?

21:00

Est-il possible que tout cela soit ? Le

21:02

doute circule.

21:04

Et puis, coup de théâtre, quelques mois

21:06

après l'apparition, un homme se

21:08

manifeste dans un journal de l'État de

21:10

New York. C'est Toby, le compagnon

21:12

disparu. Il est vivant, il a lu le livre

21:15

et il confirme l'essentiel de

21:17

l'histoire. Melville est fou de joie. Il

21:20

écrira même une suite à son livre pour

21:21

raconter ce que Toby était devenu. Le

21:23

voilà célèbre.

21:27

On l'appellera longtemps l'homme qui a

21:28

vécu chez les cannibales. C'est une

21:30

étiquette et elle va lui coller à la

21:32

peau toute sa vie. Il le sait et il s'en

21:35

plaindra amèrement. Mais pour l'instant,

21:37

à 26 ans, il savoure.

21:40

Il y a pourtant dans Typee quelque chose

21:42

de plus que l'exotisme. Melville y

21:44

décrit des missionnaires qui détruisent

21:46

ce qu'ils prétendent sauver, des marins

21:48

européens plus violents que les

21:50

prétendus sauvages, une civilisation qui

21:52

apporte maladie et alcool sous couvert

21:54

de progrès. L'édition américaine sera

21:56

d'ailleurs expurgée de certains de ces

21:58

passages jugés trop offensants pour les

22:00

sociétés missionnaires.

22:02

Première leçon, très tôt dans sa

22:04

carrière, le public veut bien de

22:06

l'aventure, mais pas de la vérité qui

22:08

dérange.

22:09

L'année suivante paraît Omoo, la suite,

22:12

qui raconte Tahiti et les errances dans

22:14

les îles. Nouveau succès. Melville est

22:16

désormais un auteur en vue. On le reçoit

22:18

à New York dans les cercles littéraires.

22:22

Et le 4 août 1847, il épouse Elizabeth

22:26

Shaw, fille de Lemuel Shaw, le président

22:28

de la Cour suprême du Massachusetts, un

22:30

des juristes les plus importants du

22:32

pays.

22:33

Lemuel Shaw avait été un ami du père de

22:35

Melville. Il avait même été fiancé, dans

22:38

sa jeunesse, à une sœur d'Allan

22:39

Melville, morte avant le mariage. Les

22:42

liens entre les deux familles sont

22:43

anciens, faits d'affection et, pour les

22:46

Melville, de dettes.

22:48

Le jeune couple s'installe à New York,

22:50

dans une grande maison qu'il partage

22:52

avec la mère d'Herman, plusieurs de ses

22:54

sœurs et son frère cadet Allan et sa

22:56

jeune épouse. Une maisonnée nombreuse,

22:58

bruyante, féminine, où Melville écrit

23:01

chaque jour. Un premier fils, Malcolm,

23:04

naît en février 1849.

23:06

Tout semble aller bien. Et c'est

23:08

précisément là que Melville prend la

23:10

première décision qui va le perdre. Il

23:12

ne veut plus écrire des récits

23:14

d'aventure. Il veut écrire quelque chose

23:16

de plus grand. Son 3e livre s'intitule

23:19

Mardi.

23:22

Il commence comme les précédents, un

23:23

récit de mer dans le Pacifique.

23:26

Puis, au bout de quelques dizaines de

23:27

pages, tout bascule.

23:29

Le récit devient allégorique,

23:31

philosophique, satirique. Les

23:33

personnages voyagent d'île en île,

23:35

chacune représentant un pays, une idée,

23:38

une religion. Ils discutent sans fin. Le

23:41

livre parle de la politique, de la

23:43

métaphysique, du destin. Il est touffu,

23:46

ambitieux, [raclement de gorge]

23:47

parfois brillant, souvent confus. Et le

23:49

public, qui attendait un nouveau Typee,

23:52

ne comprend pas. Les critiques sont

23:54

mauvaises, les ventes sont décevantes.

23:56

Melville en est blessé. Dans une lettre,

23:59

il écrit à peu près que certains livres

24:01

ne sont pas faits pour leur époque,

24:03

qu'il faut parfois écrire pour un temps

24:04

qui viendra. Il a 30 ans et il commence

24:07

déjà à se parler à lui-même comme à

24:09

quelqu'un qui ne sera compris que plus

24:10

tard.

24:11

Est-ce de ? Peut-être. On peut toujours

24:14

se consoler d'un échec en se disant que

24:16

l'on est en avance sur son temps. Tout

24:18

le monde l'a fait un jour ou l'autre.

24:22

Mais il arrive aussi que ce soit vrai.

24:24

Et le problème, le vrai problème, c'est

24:27

que de l'intérieur, on ne peut jamais

24:29

savoir. On ne peut jamais savoir si l'on

24:31

est en avance ou simplement à côté.

24:34

Comment fait-on la ? Est-il même

24:36

possible de la ?

24:38

Il faut maintenant gagner de l'argent.

24:40

Le ménage grandit, les dépenses

24:42

augmentent et Melville n'a pas d'autres

24:44

revenus que ses livres. Alors, il écrit

24:46

vite, très vite, deux nouveaux romans de

24:48

mer en quelques mois. Redburn, inspiré

24:51

de son voyage à Liverpool, et La vareuse

24:54

blanche, inspiré de ses années sur la

24:56

frégate. Ce sont de bons livres,

24:58

solides, parfois magnifiques. Le second

25:01

décrit avec une force saisissante la

25:03

pratique du fouet dans la marine.

25:05

Quelques mois après sa parution, le

25:07

Congrès américain interdit les

25:08

châtiments corporels dans la marine de

25:10

guerre. Certains ont attribué une part

25:12

de cette décision au livre de Melville,

25:14

mais les historiens restent prudents,

25:16

car le débat était déjà engagé depuis

25:18

longtemps.

25:21

Ce qui est frappant, c'est ce que

25:22

Melville pense lui-même de ces deux

25:24

livres.

25:25

Dans une lettre à son beau-père, il les

25:27

décrit comme deux travaux faits pour

25:28

l'argent, auxquels il a été contraint

25:30

comme d'autres hommes sont contraints de

25:32

scier du bois. Scier du bois, c'est

25:35

ainsi qu'il voit le métier d'écrivain

25:36

quand il ne peut pas écrire ce qu'il

25:38

veut. Nous connaissons tous cela. Les

25:40

choses que l'on fait parce qu'il faut

25:42

les faire et celles que l'on ferait si

25:44

l'on était libre. Le travail qui paie et

25:47

le travail qui compte. Aujourd'hui, on

25:49

parle de projets personnels, de passions

25:51

à côté, de carrières parallèles. On nous

25:54

répète qu'il faut faire de sa passion

25:55

son métier. Mais Melville montre déjà la

25:58

limite de cette idée. Quand la passion

26:00

devient le métier, elle doit plaire et

26:03

quand elle doit plaire, elle n'est plus

26:04

tout à fait la passion. Faut-il alors

26:06

protéger ce que l'on aime de ? Faut-il

26:09

le garder pour soi, loin du ?

26:13

Ou faut-il au contraire tout risquer

26:15

pour le faire ?

26:17

À l'automne 1849, Melville se rend à

26:19

Londres pour négocier la vente de La

26:21

vareuse blanche à un éditeur anglais.

26:24

Puis, il passe brièvement à Paris,

26:26

découvre le Louvre, revient.

26:28

Dans ses bagages, il rapporte des livres

26:30

achetés là-bas, des livres de

26:32

philosophie, de théologie, de

26:34

littérature ancienne.

26:35

Il lit Shakespeare comme s'il le

26:37

découvrait et il écrit qu'il aurait

26:39

voulu le connaître de son vivant. Il lit

26:41

Montaigne, Rabelais, Thomas Browne,

26:44

Carlyle.

26:45

Quelque chose est en train de mûrir.

26:48

Au début de l'année 1850, il commence un

26:51

nouveau livre, Une histoire de

26:53

baleinier.

26:54

Un récit de pêche, pense-t-il sans doute

26:56

au départ, dans la veine de ses premiers

26:58

succès.

26:59

Il écrit à un ami que le livre sera prêt

27:01

avant l'automne.

27:02

Il se trompe complètement.

27:06

Durant l'été, Melville part en vacances

27:08

avec sa famille dans les Berkshires, une

27:10

région de collines et de forêts à

27:11

l'ouest du Massachusetts, où vit un de

27:14

ses oncles.

27:15

Et là, le 5 août 1850, se produit une

27:18

rencontre qui va changer le cours du

27:20

livre. Ce jour-là, un groupe d'écrivains

27:23

et d'éditeurs organise une excursion sur

27:25

une colline appelée Monument Mountain.

27:27

Il y a là l'éditeur new-yorkais Evert

27:29

Duyckinck, ami de Melville, le médecin

27:32

et poète Oliver Wendell Holmes,

27:34

l'éditeur bostonien James Fields. Et il

27:37

y a un homme de 46 ans, discret, timide,

27:40

réputé presque insaisissable, qui vient

27:43

de publier un roman que toute l'Amérique

27:45

lit en ce moment. La Lettre écarlate.

27:48

Il s'appelle Nathaniel Hawthorne.

27:51

Pendant l'ascension, un violent orage

27:53

éclate. Les marcheurs se réfugient sous

27:55

un surplomb rocheux.

27:58

Selon le récit de Duyckinck, Holmes

28:00

aurait fait des plaisanteries, on aurait

28:02

bu du champagne et Melville, au sommet,

28:05

aurait fait le pitre en se penchant sur

28:06

le vide comme un marin sur une vergue.

28:09

Puis, dans l'après-midi, au dîner, les

28:12

conversations s'animent.

28:14

On ne sait pas exactement ce que

28:15

Melville et Hawthorne se sont dit ce

28:16

jour-là. Mais on sait que quelque chose

28:19

s'est passé entre eux.

28:20

Une reconnaissance, peut-être. Le

28:22

sentiment, chez Melville, d'avoir trouvé

28:25

enfin quelqu'un qui le comprendrait.

28:28

Dans les jours qui suivent, Melville

28:29

écrit un long article sur un recueil de

28:31

nouvelles de Hawthorne, intitulé Les

28:34

mousses d'un vieux presbytère.

28:36

L'article paraît dans un journal

28:37

littéraire de New York, signé, non pas

28:39

de son nom, mais d'une formule

28:41

mystérieuse.

28:42

Un Virginien passant le mois de juillet

28:45

dans le Vermont.

28:46

Melville n'est pas Virginien et nous ne

28:48

sommes plus en juillet.

28:50

Mais sous ce masque, il écrit l'un des

28:52

textes les plus passionnés de la

28:53

critique américaine de son siècle.

28:57

Il y affirme que Hawthorne est

28:58

comparable à Shakespeare, que derrière

29:00

la douceur apparente de ses récits se

29:03

cache une grande noirceur, ce qu'il

29:05

appelle une sorte de puissance des

29:07

ténèbres héritée de la conscience

29:08

puritaine.

29:10

Il affirme surtout que l'Amérique doit

29:11

cesser d'admirer l'Europe et reconnaître

29:14

ses propres génies. Et il écrit cette

29:16

phrase célèbre sur l'art de dire la

29:17

vérité. Dans ce monde de mensonges, la

29:20

vérité est forcée de fuir comme un

29:22

dindon blanc effrayé dans les forêts et

29:24

ce n'est que par des regards furtifs

29:26

qu'elle se révèle.

29:28

Quand il écrit cela, Melville parle de

29:30

Hawthorne.

29:31

Mais il parle sans doute aussi de

29:32

lui-même et du livre qu'il est en train

29:34

d'écrire.

29:36

Quelques semaines plus tard, il décide

29:37

de rester. Avec un prêt de son

29:39

beau-père, il achète une ferme près de

29:41

Pittsfield, à quelques kilomètres de la

29:43

petite maison rouge où Hawthorne vit

29:45

avec sa famille à Lenox.

29:49

Il nomme la ferme Arrowhead, pointe de

29:51

flèche, à cause des pointes de flèches

29:53

indiennes que l'on trouvait dans les

29:54

champs. De la fenêtre de son bureau, il

29:57

voit au loin le mont Greylock, la plus

29:59

haute montagne du Massachusetts. Et

30:01

lorsque l'hiver recouvre tout de neige,

30:03

il trouve, dira-t-il, que la montagne

30:06

ressemble à une baleine qui émerge. Et

30:08

c'est là, dans cette ferme, que le livre

30:10

change de nature. Le récit de pêche

30:13

devient autre chose. Il devient une

30:15

épopée, une tragédie, une encyclopédie,

30:18

une méditation, un sermon, une pièce de

30:21

théâtre, un poème. Il devient Moby Dick.

30:25

Pendant plus d'un an, Melville et

30:27

Hawthorne se voient régulièrement. Ils

30:29

se rendent visite, ils parlent pendant

30:31

des heures, souvent tard dans la nuit,

30:33

en fumant des cigares et en buvant du

30:34

cidre ou du brandy.

30:36

Sophia Hawthorne, l'épouse de Nathaniel,

30:39

décrit dans ses lettres ce jeune homme

30:40

ardent qui arrive à cheval et qui parle

30:43

avec une intensité presque inquiétante.

30:45

Elle lui trouve un regard étrange,

30:47

profond.

30:50

Elle l'aime bien. Les enfants Hawthorne

30:52

l'adorent. Il les promène, les fait

30:54

rire, leur raconte des histoires de mer.

30:57

Mais ce que nous possédons de cette

30:58

amitié est terriblement inégale. Nous

31:01

avons les lettres de Melville à

31:02

Hawthorne ou du moins une partie d'entre

31:04

elles. Nous n'avons presque aucune des

31:07

lettres de Hawthorne à Melville. Elles

31:09

ont disparu. Ont-elles été ? Par ? Par

31:12

Melville lui-même peut-être, à la fin de

31:14

sa vie, comme on le dit parfois. Rien ne

31:17

le prouve. Nous ne saurons probablement

31:19

jamais ce que Hawthorne lui écrivait. Et

31:21

cette absence est peut-être le cœur même

31:23

de cette histoire. Nous entendons une

31:25

seule voix, celle de Melville, qui

31:27

parle, qui s'enflamme, qui s'ouvre. Et

31:30

en face, un silence. Les lettres de

31:33

Melville, elles sont extraordinaires.

31:36

Elles sont parmi les plus belles de la

31:38

littérature américaine. Il y parle de

31:40

Dieu, de la vérité, de l'art, de la mort

31:43

avec une liberté vertigineuse.

31:46

Il y dit aussi des choses très

31:47

personnelles.

31:50

Dans l'une d'elles, au printemps 1851,

31:53

il écrit à Hawthorne une sorte de

31:55

confession sur sa situation d'écrivain.

31:58

Il explique que ce qu'il se sent le plus

32:00

poussé à écrire est interdit, que cela

32:02

ne rapporte pas. Mais que, malgré tout,

32:05

il est incapable d'écrire autrement. Et

32:08

il conclut que le résultat de tout cela

32:10

est un livre raté, que tous ses livres

32:12

sont des ratés.

32:13

Il ajoute une phrase étonnante. Même

32:15

s'il écrivait les Évangiles en ce

32:17

siècle, il mourrait dans le caniveau.

32:20

Il y a dans cette lettre la tragédie

32:22

entière de sa vie, écrite avant même

32:24

qu'elle n'arrive. Il sait. Il sait que

32:27

ce qu'il fait ne sera pas compris. Il

32:29

sait que le public veut autre chose. Il

32:32

sait qu'il en paiera le prix. Et il ne

32:34

peut pas s'en empêcher. Faut-il admirer

32:36

cela ou s'en ?

32:38

Est-ce du courage de continuer sur une

32:40

route dont on sait qu'elle mène au ? Ou

32:43

est-ce une forme d'aveuglement ? Une

32:45

incapacité à ?

32:49

Il y a des gens qui savent plier, qui

32:51

savent offrir au monde ce que le monde

32:52

demande et qui gardent pour eux leur

32:55

part la plus vraie.

32:56

Il y a des gens qui ne savent pas.

32:58

Lesquels sont les plus ? Lesquels sont

33:00

les plus ? Et vous, de quel côté ?

33:03

Est-ce que vous avez le ?

33:05

Il y a aujourd'hui une expression à la :

33:07

se vendre. Il faut savoir se vendre,

33:10

nous dit-on. Savoir présenter son

33:12

travail, l'adapter au public, comprendre

33:14

ce qui marche. On mesure : les vues, les

33:18

ventes, les clics et réactions. Et

33:20

peut-être que tout cela est nécessaire.

33:22

Mais Melville nous rappelle autre chose.

33:24

Il nous rappelle qu'il existe des choses

33:26

qui ne peuvent pas se vendre sans cesser

33:28

d'exister. Des choses qui, si on les

33:30

adapte, deviennent autre chose. Et que

33:33

celui qui les porte se trouve devant un

33:35

choix que personne ne peut faire à sa

33:36

place.

33:38

Pendant l'année 1851, Melville écrit

33:40

dans une sorte de fièvre.

33:44

Il se lève tôt, nourrit son cheval et sa

33:46

vache, prend son petit-déjeuner, puis

33:48

s'enferme dans son bureau et écrit

33:50

jusqu'à l'après-midi. Sa femme et ses

33:52

sœurs recopient ses manuscrits au

33:54

propre. Il écrit à un ami qu'il se sent

33:56

comme tiré en tous sens, qu'il n'a

33:58

jamais un moment à lui. Il est épuisé.

34:01

Mais il ne s'arrête pas. Le livre

34:03

grossit, se transforme, s'enrichit de

34:06

chapitres sur la baleine elle-même, son

34:08

anatomie, sa classification, ses

34:11

représentations dans l'art, l'histoire

34:13

de sa chasse. Melville puise dans des

34:15

dizaines de livres. Il veut que son

34:17

roman contienne tout ce que l'on peut

34:18

savoir sur la baleine. Et en même temps,

34:21

montrer que ce savoir ne suffit pas, que

34:23

la baleine reste au-delà de tout ce que

34:25

l'on peut en dire. Et puis, à l'automne,

34:28

le livre est terminé. Et Melville Il

34:30

dédie à Nathaniel Hawthorne, en

34:32

témoignage, écrit-il, de son admiration

34:34

pour son génie.

34:36

Arrêtons-nous maintenant sur ce livre,

34:37

car il le mérite.

34:40

Non pas pour le résumer, ce serait le

34:42

trahir, mais pour essayer d'entendre ce

34:45

qu'il nous demande.

34:46

Le livre commence par trois mots devenus

34:48

parmi les plus célèbres de toute la

34:50

littérature. Appelez-moi Ismaël.

34:53

Le narrateur ne donne pas son vrai nom.

34:56

Il nous dit comment l'appeler.

34:57

Peut-être n'est-ce pas son nom.

34:59

Peut-être est-ce un nom qu'il s'est

35:01

choisi, comme on choisit un masque.

35:03

Ismaël, dans la Bible, c'est le fils

35:06

rejeté, l'exilé, celui qui est chassé

35:08

dans le désert.

35:10

Et c'est ainsi que commence ce récit.

35:12

Avec un homme sans nom véritable, qui

35:14

part en mer chaque fois qu'il se sent

35:15

triste, chaque fois qu'il se surprend à

35:18

s'arrêter devant les boutiques de

35:19

cercueils, chaque fois qu'il a envie de

35:21

faire tomber le chapeau des passants. Il

35:23

part en mer comme d'autres prennent des

35:25

remèdes.

35:26

Le livre s'ouvre donc sur une

35:28

mélancolie. Ce n'est pas un livre

35:30

d'aventure qui commence. C'est un homme

35:32

qui cherche à ne pas sombrer.

35:34

Ismaël arrive à New Bedford, puis à

35:37

Nantucket.

35:39

Il rencontre un harponneur venu des mers

35:41

du Sud, Queequeg, tatoué de la tête aux

35:44

pieds, qui vend des têtes réduites dans

35:46

les rues et prie une petite idole de

35:47

bois.

35:49

Au début, Ismaël a peur.

35:51

Puis, il partage avec lui un lit

35:52

d'auberge et une amitié naît. Une amitié

35:55

profonde, tendre, entre un jeune

35:57

Américain chrétien et un homme que le

35:59

monde d'appelle un sauvage.

36:02

Ismaël dit qu'il préfère dormir avec un

36:04

cannibale sobre qu'avec un chrétien

36:06

ivre.

36:07

Il y a là, dès les premières pages,

36:09

toute la générosité de Melville, son

36:11

refus des frontières faciles.

36:14

Puis, les deux hommes s'engagent sur un

36:15

baleinier, le Pequod, dont le nom

36:17

rappelle celui d'un peuple amérindien

36:19

presque anéanti au 17e siècle.

36:22

Et le capitaine n'apparaît pas. Pendant

36:24

des jours, il reste enfermé dans sa

36:26

cabine.

36:27

On parle de lui. On dit qu'il est malade

36:29

ou étrange ou dangereux.

36:33

Et quand enfin il monte sur le pont, il

36:35

est là, immobile, avec sa jambe d'ivoire

36:38

taillée dans une mâchoire de cachalot.

36:40

Et sur le visage, une cicatrice qui le

36:42

traverse de haut en bas. Il s'appelle

36:45

Achab, comme un roi impie de la Bible.

36:48

Et Achab réunit l'équipage, et il cloue

36:50

au grand mât une pièce d'or espagnole.

36:52

"Elle sera, dit-il, pour le premier qui

36:55

apercevra une baleine blanche à la tête

36:57

ridée et à la mâchoire tordue." La

36:59

baleine qui lui a arraché la jambe.

37:02

Moby Dick.

37:03

Le Pequod n'est plus un baleinier. Il

37:05

est devenu l'instrument d'une vengeance.

37:07

Seul un homme aussi opposé.

37:10

C'est le second, Starbuck, un marin de

37:12

Nantucket, croyant, prudent,

37:14

raisonnable. Il dit à Achab que se

37:17

venger d'une bête muette qui a agi par

37:19

instinct est un blasphème, une folie. Et

37:21

Achab lui répond par l'un des passages

37:23

les plus célèbres du livre. Il explique

37:26

que tous les objets visibles ne sont que

37:27

des masques de carton et que derrière

37:29

chaque masque se tient quelque chose

37:31

d'inconnu, une puissance raisonnante.

37:36

Que si l'homme veut frapper, il doit

37:37

frapper à travers le masque. Que la

37:40

baleine blanche est pour lui ce mur qui

37:42

s'est avancé tout près. Et qu'il

37:44

frapperait le soleil s'il l'insultait.

37:46

Voilà peut-être la première question que

37:48

le livre nous pose. Et si le monde avait

37:50

un sens caché et que ce sens nous était

37:53

? Et s'il n'en avait aucun et que

37:55

c'était pire ?

37:57

Achab ne supporte pas l'idée d'un

37:59

univers indifférent. Il préfère croire

38:01

que la baleine lui en voulait, qu'il y a

38:03

une intention derrière son malheur,

38:05

parce qu'une intention, au moins, on

38:07

peut la combattre.

38:09

Combien d'entre nous, frappés par un

38:10

malheur absurde, ont cherché un ?

38:13

Combien d'entre nous ont préféré la

38:15

colère à ?

38:16

La colère a quelque chose de rassurant.

38:18

Elle donne une direction. L'absurde,

38:21

lui, ne donne rien.

38:23

Mais le livre ne se range pas du côté

38:24

d'Achab, ni contre lui. Il le laisse

38:27

parler et il laisse parler les autres.

38:31

Et surtout, il laisse parler Ismaël qui,

38:34

au milieu du récit, s'arrête soudain

38:36

pour méditer sur la blancheur de la

38:38

baleine.

38:39

"Pourquoi, demande-t-il, la couleur

38:41

blanche nous effraie-t-elle ?"

38:43

La blancheur est associée à la pureté, à

38:45

la majesté, au sacré.

38:48

Et pourtant, il y a quelque chose dans

38:50

le blanc qui terrifie. Le blanc de

38:52

l'ours polaire, le blanc du requin, le

38:55

blanc des linceuls, le blanc du

38:56

brouillard sur la mer.

38:58

"Peut-être, dit Ismaël, parce que le

39:01

blanc n'est pas une couleur, mais

39:02

l'absence de toute couleur, un vide, une

39:06

page blanche à l'échelle de l'univers,

39:08

un néant visible."

39:10

Et ce chapitre ne répond pas. Il tourne

39:12

autour. Il accumule les exemples, il

39:15

s'interroge, il doute.

39:17

Et c'est peut-être cela que les lecteurs

39:18

de 1851 n'ont pas supporté. Un roman qui

39:22

s'arrête pour réfléchir, qui ne se

39:24

contente pas de raconter, qui pose des

39:26

questions métaphysiques au milieu d'une

39:28

chasse à la baleine.

39:31

Il y a aussi, au milieu du livre, un

39:33

chapitre minuscule et bouleversant. Le

39:36

Pequod rencontre un autre baleinier, le

39:38

Rachel. Son capitaine monte à bord,

39:41

désespéré. Il a perdu son fils, un

39:44

garçon de 12 ans, dans une chasse de la

39:46

veille. Une barque a disparu. Il supplie

39:49

Achab de l'aider à chercher, juste 48

39:51

heures. Il lui propose de payer. Il lui

39:54

demande de faire pour lui ce qu'il

39:55

voudrait qu'on fasse pour son propre

39:57

enfant.

39:58

Et Achab refuse. Il est trop près de la

40:00

baleine blanche. Il ne veut pas perdre

40:02

une heure.

40:03

C'est peut-être la scène la plus

40:05

terrible du livre, parce que tout le

40:07

monde la comprend. Nous savons tous ce

40:09

que c'est d'être tellement pris par une

40:11

obsession, un but, une course, que l'on

40:13

passe à côté de la douleur des autres.

40:16

Nous ne refusons pas forcément de les

40:17

aider par cruauté. Nous refusons parce

40:19

que nous n'avons pas le temps, parce que

40:21

nous sommes trop près du but, parce que

40:23

ce qui compte pour nous à ce moment-là

40:25

efface tout le reste.

40:28

Ahab n'est pas un monstre. C'est un

40:30

homme qui a laissé une seule chose

40:32

dévorer toutes les autres. Et la

40:34

question qui nous est posée est simple.

40:36

Qu'est-ce qui, dans votre vie, risque de

40:38

dévorer tout le ?

40:40

Et puis vient la chasse. Trois jours. La

40:43

baleine apparaît enfin, immense,

40:46

blanche, majestueuse et terrible. Le

40:49

premier jour, elle brise une barque. Le

40:51

deuxième jour, elle en brise d'autres.

40:53

Le troisième jour, elle se retourne

40:55

contre le navire lui-même et le frappe,

40:57

exactement comme le cachalot de l'Essex,

41:00

et le Pequod sombre. Ahab, emporté par

41:03

la corde de son propre harpon, disparaît

41:05

dans les profondeurs, attaché à la bête

41:07

qu'il voulait tuer. Tous meurent. Tous,

41:10

sauf un. Ismaël, qui flotte seul pendant

41:13

un jour et une nuit sur un cercueil que

41:15

Queequeg s'était fait construire. Et

41:17

c'est le Rachel, le navire du capitaine

41:19

qui cherchait son fils, qui le

41:21

recueille. Le livre se termine sur cette

41:23

: "Le Rachel, qui cherchait ses enfants

41:26

perdus, ne trouva qu'un autre orphelin."

41:30

Il y a donc, à la fin, un survivant. Et

41:33

ce survivant est sauvé par le cercueil

41:35

de son ami. La mort devient bouée.

41:38

Que faut-il en ? Est-ce une ? Est-ce une

41:41

ironie ?

41:43

Les deux, peut-être. Melville ne tranche

41:45

pas. Il laisse Ismaël seul, orphelin,

41:48

sauvé par hasard, pour raconter. Et la

41:51

question que le livre pose, celle à

41:53

laquelle il ne répond pas parce que ce

41:54

n'est pas son rôle d'y répondre, est

41:56

peut-être : Que faire de la part de

41:58

nous-mêmes qui veut tout comprendre,

42:00

tout maîtriser, tout ?

42:03

Ahab est cette part-là. Il refuse les

42:06

limites de la condition humaine. Il veut

42:08

percer le masque. Et cette volonté est à

42:10

la fois ce qu'il y a de plus grand en

42:12

lui et ce qui le détruit.

42:14

Mais Ismaël aussi veut comprendre. Lui

42:16

aussi pose des questions infinies.

42:18

Seulement, il ne cherche pas à vaincre,

42:21

il cherche à regarder. Peut-être est-ce

42:23

cela ma différence entre les deux

42:25

hommes. Peut-être est-ce pour cela que

42:27

l'un meurt et que l'autre survit.

42:31

Le livre paraît d'abord à Londres le 18

42:34

octobre 1851 sous le titre La Baleine en

42:37

trois volumes et c'est une catastrophe

42:40

éditoriale.

42:41

Par une erreur dont on ne connaît pas

42:42

exactement la cause, l'édition anglaise

42:44

ne contient pas l'épilogue. Le chapitre

42:47

où l'on apprend qu'Ismaël a survécu

42:49

manque. Le livre se termine donc par le

42:51

naufrage du Pequod et la mort de tout

42:53

l'équipage. Et les critiques anglais,

42:55

logiquement, se moquent. Comment le

42:57

narrateur peut-il raconter une histoire

42:59

dans laquelle tout le monde meurt, lui ?

43:02

Certains se moquent aussi des

43:03

changements de ton, des chapitres

43:05

savants, des passages théâtraux, du

43:07

mélange des genres. Quelques critiques,

43:09

il faut le dire, saluent la puissance du

43:11

livre. Mais l'impression générale est

43:13

celle d'une œuvre bizarre, excessive,

43:15

mal construite.

43:17

Quelques semaines plus tard, le 14

43:19

novembre, le livre paraît à New York,

43:21

cette fois sous le titre de Moby Dick

43:23

avec l'épilogue.

43:26

Mais les critiques anglaises ont déjà

43:28

traversé l'Atlantique et beaucoup de

43:30

critiques américains les reprennent.

43:32

Certains sont franchement hostiles,

43:34

d'autres sont perplexes. Certains

43:36

reconnaissent du talent mais dénoncent

43:38

l'impiété du livre, ses blasphèmes, ses

43:40

audaces. Une revue religieuse s'indigne

43:43

de ses attaques contre la foi. On

43:45

reproche à Melville d'avoir abandonné

43:47

les récits simples et charmants de ses

43:49

débuts pour des spéculations obscures.

43:51

Et le public ne suit pas. La première

43:53

édition américaine ne se vend pas. Au

43:56

cours des 40 années suivantes, jusqu'à

43:58

la mort de Melville, le livre se vendra

44:00

au total à moins de 4000 exemplaires,

44:02

toutes éditions confondues, en Amérique

44:05

et en Angleterre. Moins de 4000 pour un

44:08

livre qui, au siècle suivant, se vendra

44:11

par millions.

44:12

Mais avant même d'apprendre l'étendue du

44:14

désastre, Melville reçoit une lettre.

44:17

Une lettre de Hawthorne qui a lu le

44:19

livre. Nous ne l'avons pas, elle est

44:21

perdue comme les autres.

44:24

Mais nous avons la réponse de Melville,

44:26

écrite dans un élan de joie presque

44:28

délirante, à la mi-novembre 1851.

44:32

Il y est écrit qu'il a écrit un livre

44:33

méchant et qu'il se sent pur comme

44:36

l'agneau. Il écrit que la compréhension

44:38

de Hawthorne lui donne un sentiment de

44:40

paix indicible. Il écrit à peu près que

44:42

son cœur battait dans les côtes de

44:44

Hawthorne et celui de Hawthorne dans les

44:46

siennes.

44:47

Il écrit que d'où que vienne Hawthorne,

44:50

il veut savoir s'il partage avec lui la

44:51

même nature divine. Il écrit qu'il se

44:54

sent capable désormais d'écrire 1000

44:56

autres livres.

44:57

C'est une lettre d'une intensité

44:59

extraordinaire. Une lettre qui en dit

45:02

autant sur la solitude de Melville que

45:04

sur son amitié. Car pour lui, la lettre

45:06

de Hawthorne n'était pas un simple

45:08

compliment. C'était la preuve qu'il

45:10

n'était pas seul. Qu'au moins une

45:12

personne au monde avait compris ce qu'il

45:14

avait voulu dire. Et peut-être que cela,

45:17

pour lui, valait plus que tous les

45:19

succès de librairie.

45:22

Et pourtant, quelques jours plus tard,

45:24

la famille Hawthorne quitte Lenox. Le

45:26

départ était prévu depuis un certain

45:28

temps. Hawthorne n'aimait pas le climat

45:30

des Berkshires, sa famille s'y sentait à

45:32

l'étroit et il voulait se rapprocher de

45:34

Boston. Rien n'indique qu'il soit parti

45:36

à cause de Melville. Mais pour Melville,

45:39

c'est une perte immense. Il n'aura plus

45:41

jamais ce voisin, ces conversations,

45:44

cette présence. Que s'est-il vraiment

45:46

passé entre ces deux ? La question a

45:49

fait couler beaucoup d'encre. Certains

45:51

biographes y voient une amitié

45:52

intellectuelle passionnée et rien de

45:54

plus. D'autres ont voulu y voir un

45:56

attachement plus intense, presque

45:58

amoureux, au moins du côté de Melville

46:00

et peut-être une gêne grandissante du

46:02

côté de Hawthorne, homme réservé qui

46:05

aurait pu être effrayé par l'ardeur de

46:07

son cadet. Les historiens en débattent

46:09

encore. Rien ne le prouve avec

46:10

certitude. Nous n'avons qu'une moitié de

46:13

la correspondance et l'autre moitié se

46:15

tait.

46:18

Ce que l'on peut dire, honnêtement,

46:20

c'est que Melville a donné à cette

46:21

amitié quelque chose d'immense et qu'il

46:23

n'est pas certain d'avoir reçu autant en

46:25

retour.

46:26

Peut-être parce que Hawthorne ne pouvait

46:28

pas donner davantage. Peut-être parce

46:30

qu'il ne le voulait pas. Peut-être

46:32

simplement parce que les deux hommes

46:33

n'avaient pas la même façon d'aimer.

46:35

Ne connaissons-nous pas tous une amitié

46:37

comme ? Une amitié où l'on a

46:39

l'impression d'avoir trouvé enfin

46:41

quelqu'un qui nous comprend et où

46:42

l'autre, sans le vouloir peut-être,

46:44

s'éloigne doucement.

46:46

Pas de dispute, pas de rupture.

46:48

Simplement une distance qui grandit. Une

46:51

lettre qui arrive moins vite, une visite

46:53

qui ne se fait pas. Et un jour, on se

46:55

rend compte que l'on ne sait plus rien

46:57

de l'autre.

46:58

Faut-il en vouloir à qui que ce ?

47:00

Faut-il s'en vouloir à soi-même d'avoir

47:02

trop ? Ou faut-il accepter que certaines

47:04

amitiés sont faites pour brûler fort et

47:06

peu de temps et que leur brièveté ne les

47:08

rend pas moins ?

47:11

Après Moby Dick, Melville est dans une

47:13

situation difficile. Le livre ne

47:15

rapporte presque rien. Il est endetté

47:18

auprès de son éditeur, endetté auprès de

47:20

son beau-père. Il a acheté une ferme

47:22

qu'il ne peut pas vraiment payer. Il a

47:24

une femme et bientôt deux enfants

47:26

puisque son second fils, Stanwix, naît

47:29

en octobre 1851.

47:31

Il a sa mère et ses sœurs qui vivent

47:33

avec lui. Il doit écrire un autre livre

47:35

et vite.

47:36

Ce qu'il écrit, pourtant, n'a rien d'un

47:39

livre fait pour plaire. Il s'intitule

47:41

Pierre ou Les Ambiguïtés. C'est

47:43

l'histoire d'un jeune aristocrate de la

47:45

campagne américaine, promis à une belle

47:47

héritière, qui découvre qu'il a

47:49

peut-être une demi-sœur illégitime, une

47:51

jeune femme pauvre et mystérieuse. Pour

47:54

la protéger et protéger la mémoire de

47:56

son père, il rompt ses fiançailles,

47:58

quitte sa famille et part vivre à New

48:00

York avec elle en faisant croire qu'ils

48:02

sont mariés.

48:04

Là, il tente de devenir écrivain, écrit

48:07

un livre immense que les éditeurs

48:09

refusent, sombre dans la misère et tout

48:11

s'achève dans la mort.

48:13

Le roman contient aussi une satire

48:15

féroce du monde littéraire et des

48:16

éditeurs. Il est difficile de ne pas

48:18

voir dans ce livre une sorte

48:20

d'autoportrait déformé, amer, presque

48:23

désespéré. Un jeune homme qui veut

48:25

écrire la vérité et que la vérité

48:27

détruit.

48:28

Le roman évoque, de manière troublante,

48:30

une relation ambiguë entre le héros et

48:33

sa supposée demi-sœur. Il heurte la

48:35

morale de l'époque. Il est publié en

48:37

1852. L'accueil est un massacre.

48:41

Certains critiques sont furieux,

48:42

d'autres sont gênés. Et un journal

48:44

new-yorkais publie, en septembre 1852,

48:47

un article dont le titre tient en trois

48:49

: "Herman Melville, fou." L'article

48:53

rapporte que, selon l'un de ses amis,

48:55

Melville aurait perdu la raison. Ce

48:57

n'est qu'un journal et l'article est

48:59

surtout une méchanceté. Mais l'idée

49:01

commence à circuler. Melville est fou.

49:06

Melville a perdu la tête. L'homme des

49:09

cannibales s'est égaré dans la

49:10

métaphysique. Et cette idée ne circule

49:12

pas seulement dans la presse, elle

49:14

circule aussi dans sa famille. Les

49:16

lettres de ses proches, durant ces

49:17

années-là, montrent une inquiétude

49:19

croissante. Sa mère, sa femme, son

49:22

beau-père s'alarment de son état. Il

49:24

travaille trop, il dort mal, il souffre

49:27

des yeux, du dos, il semble sombre,

49:30

irritable. Ils cherchent à lui trouver

49:32

un emploi, un poste de consul à

49:34

l'étranger, par exemple, qui le

49:35

sortirait de son bureau et de ses

49:37

livres. Les démarches échouent. Il faut

49:40

ici être très prudent.

49:42

Melville était-il ? Souffrait-il de ce

49:44

que nous appellerions aujourd'hui une ?

49:47

Certains biographes l'ont pensé.

49:49

D'autres insistent sur le fait que le

49:51

mot fou, à l'époque, servait souvent à

49:53

qualifier simplement quelqu'un qui

49:55

pensait autrement. Nous ne pouvons pas

49:57

faire de diagnostic à 170 ans de

49:59

distance.

50:02

Ce que nous pouvons dire, c'est que cet

50:03

homme était épuisé, qu'il venait de

50:05

subir deux échecs majeurs, qu'il se

50:07

sentait incompris et que ceux qu'il

50:09

aimait avaient peur pour lui.

50:11

Et c'est dans cet état, en 1853, qu'il

50:14

écrit l'un des récits les plus étranges

50:16

et les plus beaux de la littérature

50:18

mondiale. Un récit qui paraît

50:20

anonymement, en deux livraisons, en

50:22

novembre et décembre de cette année-là,

50:24

dans une revue new-yorkaise. Il

50:26

s'intitule Bartleby, le scribe.

50:29

Une histoire de Wall Street.

50:31

Ici, tout change. Fini l'océan, finies

50:34

les baleines, finies les tempêtes et les

50:36

capitaines visionnaires. Le décor est un

50:38

bureau d'avocat à Wall Street, au cœur

50:40

de New York. Un bureau dont les fenêtres

50:43

donnent, d'un côté, sur un puits de

50:45

lumière blanc et de l'autre, sur un mur

50:47

de briques noircies, à quelques pas

50:49

seulement.

50:50

Pas d'horizon. Des murs.

50:54

Le narrateur est un avocat âgé, prudent,

50:56

confortable, qui se décrit lui-même

50:58

comme un homme convaincu que la vie la

51:00

plus facile est la meilleure.

51:03

Il emploie des copistes, des hommes dont

51:05

le métier est de recopier à la main des

51:06

documents juridiques, page après page,

51:09

ligne après ligne.

51:10

Il en a déjà deux, au tempérament

51:12

étrange, et un jeune garçon de course.

51:15

Un jour, il en embauche un troisième.

51:18

Un jeune homme pâle, propre, immobile,

51:21

presque transparent.

51:22

Il s'appelle Bartleby.

51:24

Au début, Bartleby travaille énormément.

51:27

Il copie jour et nuit, en silence, comme

51:30

s'il avait faim de documents.

51:32

Puis, un jour, l'avocat lui demande de

51:34

vérifier une copie avec lui, de relire

51:37

le texte à voix haute pour comparer.

51:39

Et Bartleby, sans bouger, d'une voix

51:41

douce et ferme, répond une phrase.

51:44

En anglais, elle est devenue célèbre

51:46

dans le monde entier.

51:48

I would prefer not to.

51:50

En français, on l'a traduit souvent

51:52

ainsi "Je préférerais ne pas." Pas "Je

51:55

refuse." Pas "Je ne veux pas." Pas "Je

51:58

ne peux pas."

52:01

Simplement, je préférerais ne pas. Une

52:04

formule polie, presque timide et

52:06

pourtant inébranlable. L'avocat est

52:09

stupéfait. Il insiste. Bartleby répète

52:12

la même phrase. Il le lui demande un

52:14

autre jour et puis un autre. Toujours la

52:17

même réponse.

52:18

Puis Bartleby cesse peu à peu de faire

52:20

quoi que ce soit. Il ne copie plus. Il

52:23

reste debout des heures devant la

52:25

fenêtre qui donne sur le mur. L'avocat

52:27

découvre qu'il vit dans le bureau, qu'il

52:29

y dort, qu'il ne mange presque rien,

52:32

quelques biscuits au gingembre. Il

52:34

essaie la douceur, la colère, la

52:36

charité, la persuasion. Il propose de

52:38

l'argent. Il lui demande de partir.

52:41

Bartleby préfère ne pas. Et l'avocat,

52:44

incapable de mettre dehors cet homme qui

52:46

ne lui fait aucun mal, finit par

52:48

déménager lui-même ses bureaux, laissant

52:50

Bartleby derrière lui.

52:52

Le nouveau locataire, lui, n'a pas cette

52:54

délicatesse. Bartleby est arrêté comme

52:56

vagabond et conduit dans une prison de

52:58

New York que l'on appelait les tombes.

53:01

L'avocat lui rend visite.

53:04

Bartleby est dans la cour, le visage

53:06

tourné vers un mur. Il ne veut pas

53:08

manger. Il préfère ne pas.

53:11

Quelques jours plus tard, l'avocat le

53:12

retrouve recroquevillé au pied du mur.

53:15

Comme endormi.

53:16

Il est mort.

53:17

À la toute fin, le narrateur rapporte

53:19

une rumeur sans pouvoir la vérifier.

53:22

Avant d'arriver dans son bureau,

53:23

Bartleby aurait travaillé à Washington

53:26

au bureau des lettres mortes. Ce service

53:28

où l'on triait et brûlait les lettres

53:29

qui n'avaient pu être remises à leur

53:31

destinataire.

53:32

Des lettres qui contenaient peut-être

53:33

une bague, un billet de banque, un

53:35

pardon, une bonne nouvelle et qui

53:38

n'arriveraient jamais. Et le narrateur

53:40

se demande si ce travail n'a pas suffi à

53:42

briser cet homme. Puis le récit s'achève

53:44

par un cri, deux exclamations seulement.

53:47

Ah, ! Ah, !

53:51

Qu'est-ce que ce récit veut ? On en

53:53

débat depuis plus d'un siècle et demi.

53:57

Certains y voient une parabole de

53:58

l'écrivain lui-même, Melville, copiste

54:01

malgré lui, qui refuse désormais de

54:03

copier ce que le monde attend de lui.

54:05

D'autres y voient une critique du

54:06

capitalisme naissant, de ces bureaux où

54:09

des hommes passent leur vie à reproduire

54:10

des papiers qu'ils ne comprennent pas,

54:12

face à des murs. D'autres encore y

54:14

voient une méditation sur la dépression,

54:16

sur la charité, sur l'impuissance de la

54:18

bonne volonté.

54:20

En France, le philosophe Gilles Deleuze

54:22

a consacré à ce récit un essai célèbre,

54:25

où il montre que la formule de Bartleby

54:26

est si étrange qu'elle détraque le

54:28

langage lui-même. Elle ne dit ni oui, ni

54:31

non. Elle ouvre une zone

54:33

d'indétermination où plus rien ne

54:34

fonctionne.

54:36

Et nous, que nous ?

54:38

La question que le récit nous pose,

54:40

celle à laquelle il ne répond pas parce

54:42

que ce n'est pas son rôle d'y répondre,

54:43

est peut-être celle-ci.

54:45

Que reste-t-il d'un être humain quand il

54:47

cesse de faire ce que l'on attend de ?

54:50

Bartleby ne se révolte pas. Il ne crie

54:52

pas.

54:54

Il ne fuit pas. Il retire simplement son

54:57

consentement et le monde ne sait pas

54:59

quoi en faire.

55:00

Vous connaissez peut-être ce sentiment,

55:02

ce moment où l'on se sent incapable de

55:04

faire une chose de plus, pas parce

55:06

qu'elle est difficile, mais parce qu'on

55:08

n'en voit plus le sens. Aujourd'hui, on

55:10

parle d'épuisement professionnel, de

55:12

démission silencieuse, de gens qui, un

55:14

jour, sans prévenir, cessent de répondre

55:17

aux messages, cessent de se présenter,

55:19

cessent de faire semblant. On cherche

55:21

des causes, on propose des solutions,

55:23

des méthodes, des applications. Et

55:25

pourtant, Bartleby est là, depuis 1853,

55:29

debout devant son mur, et il nous

55:31

regarde. Il nous demande si nous savons

55:33

vraiment pourquoi nous faisons tout ce

55:35

que nous faisons. Il nous demande si

55:37

nous avons déjà osé, ne serait-ce qu'une

55:39

fois, préférer ne pas.

55:41

Mais le récit est aussi l'histoire du

55:43

narrateur, de cet avocat qui veut être

55:45

bon, qui veut aider et qui ne sait pas

55:47

comment.

55:50

Il se sent responsable de Bartleby et en

55:52

même temps, il voudrait s'en

55:54

débarrasser. Il éprouve de la pitié,

55:56

puis de l'agacement, puis de la honte.

55:59

C'est peut-être lui le vrai personnage

56:01

du récit, car c'est en lui que nous nous

56:04

reconnaissons le plus souvent. Nous ne

56:06

sommes pas tous des Bartleby, mais nous

56:08

avons tous rencontré quelqu'un qui

56:09

préférait ne pas, un ami, un parent, un

56:12

collègue, un enfant, et nous ne savions

56:15

pas quoi faire. Nous voulions aider et

56:17

nous ne pouvions pas. Nous voulions

56:19

comprendre et il n'y avait rien à

56:21

comprendre. Est-il possible d'aider

56:23

quelqu'un qui ne veut pas être ? Est-il

56:25

possible de rester bon quand la bonté ne

56:28

sert à ? Est-il possible, simplement, de

56:31

rester à ?

56:32

Et puis, il y a cette coïncidence

56:34

troublante.

56:37

L'homme qui a écrit Moby Dick, ce livre

56:40

où tout déborde, où chaque chapitre veut

56:42

en dire plus, où un capitaine veut

56:44

frapper à travers le masque du monde,

56:46

est le même homme qui, deux ans plus

56:48

tard, écrit l'histoire d'un employé qui

56:50

cesse de vouloir quoi que ce soit.

56:52

Achab et Bartleby. L'un veut tout,

56:56

l'autre ne veut plus rien. L'un défie

56:58

Dieu, l'autre regarde un mur.

57:01

Comment le même homme a-t-il pu porter

57:03

ces deux ? Était-ce une évolution, un

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épuisement, une ? Ou bien les deux

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avaient-ils toujours été là, côte à

57:10

côte, en ?

57:12

Peut-être que le refus de Bartleby et la

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rage d'Achab sont deux réponses au même

57:16

mur. L'un se jette contre lui, l'autre

57:20

s'arrête devant lui. Aucun des deux ne

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le traverse.

57:24

Dans les années qui suivent, Melville

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continue d'écrire pour des revues. Il

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publie des nouvelles, dont certaines

57:29

sont magnifiques.

57:32

L'une d'elles, Benito Cereno, raconte la

57:35

rencontre d'un capitaine américain avec

57:37

un navire espagnol en détresse où

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quelque chose semble étrange. Le

57:41

capitaine espagnol est pâle, nerveux et

57:44

un serviteur noir ne le quitte pas d'une

57:45

semelle.

57:46

Le lecteur comprend lentement, en même

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temps que le capitaine américain, que

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les esclaves ont pris le contrôle du

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navire et que tout ce qu'il voit est une

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mise en scène.

57:55

Le récit est d'une ambiguïté

57:56

vertigineuse sur l'esclavage, sur la

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façon dont un homme blanc de bonne

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volonté peut être aveugle à ce qui se

58:02

passe sous ses yeux. On en discute

58:04

encore aujourd'hui.

58:05

Il publie aussi un roman historique,

58:07

Israel Potter, et en 1856, un recueil de

58:11

nouvelles, Les Contes de la Véranda, qui

58:13

rassemble Bartleby, Benito Cereno et

58:15

d'autres textes. Mais rien ne marche

58:18

vraiment.

58:21

Un incendie, en décembre 1853, a ravagé

58:24

les entrepôts de son éditeur

58:26

new-yorkais, détruisant les stocks de

58:28

ses livres et les plaques d'impression.

58:30

Ses dettes s'accumulent. Il souffre de

58:32

rhumatismes, de douleurs au dos, de

58:34

problèmes aux yeux. Sa famille

58:36

s'inquiète de plus en plus. Le 1er avril

58:38

1857, jour des farces, paraît son

58:41

dernier roman publié de son vivant,

58:44

L'Escroc à la Confiance. C'est

58:45

l'histoire d'un bateau à vapeur qui

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descend le Mississippi le 1er avril et

58:50

sur lequel un mystérieux personnage,

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sous une série de déguisements, abuse de

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la confiance des passagers. C'est un

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livre étrange, sombre, ironique, presque

58:59

sans intrigue. Une sorte de dialogue

59:01

sans fin sur la confiance, l'hypocrisie,

59:04

la charité. Le public ne le comprend pas

59:06

davantage que les précédents. Melville a

59:09

37 ans. Il a publié neuf livres en 11

59:12

ans. Il n'en publiera plus aucun en

59:14

prose de son vivant.

59:17

Avant même l'apparition de ce dernier

59:18

roman, son beau-père, inquiet pour sa

59:21

santé, lui a payé un long voyage. En

59:24

octobre 1856, Melville part pour

59:26

l'Europe et l'Orient.

59:28

Il passe d'abord par l'Écosse, puis il

59:30

descend vers Liverpool, où Hawthorne est

59:32

désormais consul des États-Unis. Les

59:35

deux hommes se retrouvent en novembre

59:36

1856.

59:38

Ils ne se sont pas vus depuis des

59:39

années. Ils passent quelques jours

59:41

ensemble. Ils se promènent sur les dunes

59:43

de sable de Southport, au bord de la mer

59:45

d'Irlande, dans le vent froid. Ils

59:47

s'assoient à l'abri d'une dune et

59:49

parlent. Et ce soir-là, Hawthorne écrit

59:52

dans son carnet quelques lignes qui sont

59:54

peut-être le plus beau portrait que l'on

59:55

ait jamais fait de Melville. Il écrit

59:58

que Melville a commencé à raisonner,

1:00:00

comme il le faisait toujours, sur la

1:00:01

Providence, sur l'avenir, sur tout ce

1:00:04

qui dépasse la compréhension humaine.

1:00:08

Qu'il lui a dit avoir à peu près décidé

1:00:10

d'être anéanti, mais qu'il ne semblait

1:00:12

pas pour autant se résigner à cette

1:00:13

idée.

1:00:14

Et puis, Hawthorne écrit cette phrase

1:00:16

extraordinaire.

1:00:17

Il ne peut ni croire, ni être à l'aise

1:00:20

dans son incroyance. Et il est trop

1:00:22

honnête et trop courageux pour ne pas

1:00:23

essayer de faire l'une ou l'autre de ces

1:00:25

deux choses. Et il ajoute que, s'il

1:00:28

était un homme religieux, il serait l'un

1:00:29

des plus véritablement religieux et

1:00:31

respectueux, car il a une nature très

1:00:33

haute et très noble, et qu'il est plus

1:00:35

digne de l'immortalité que la plupart

1:00:37

d'entre nous.

1:00:38

Il y a dans ces lignes une tendresse et

1:00:40

une lucidité bouleversante. Hawthorne,

1:00:43

l'homme silencieux, celui dont nous

1:00:45

n'avons presque aucune lettre, a compris

1:00:47

Melville. Il l'a compris peut-être mieux

1:00:50

que Melville ne se comprenait lui-même.

1:00:52

Un homme qui ne peut ni croire, ni

1:00:54

cesser de chercher. Un homme trop

1:00:56

honnête pour se mentir et trop exigeant

1:00:58

pour se reposer.

1:01:01

Et vous, êtes-vous de ceux qui ont

1:01:03

trouvé une réponse et qui s'y ? Ou de

1:01:06

ceux qui ont renoncé à chercher et qui

1:01:08

vivent tranquilles dans cette ? Ou bien,

1:01:10

êtes-vous comme Melville, incapable de

1:01:12

l'un comme de l'autre, condamné à

1:01:14

chercher sans trouver et sans pouvoir ?

1:01:17

Est-ce une ? Ou est-ce, au contraire, la

1:01:20

forme la plus honnête de la vie

1:01:21

spirituelle.

1:01:23

Après Liverpool, Melville poursuit son

1:01:25

voyage. Il visite Constantinople,

1:01:28

l'Égypte et les pyramides, puis la

1:01:30

Palestine, Jérusalem, la mer Morte.

1:01:33

Il tient un journal où il note ses

1:01:35

impressions, souvent sombres.

1:01:37

Les pyramides l'écrasent. Jérusalem le

1:01:39

désole. Il y voit une ville de pierres

1:01:42

arides, une terre qui lui paraît comme

1:01:44

maudite, loin de l'image pieuse qu'il

1:01:46

s'en faisait peut-être enfant.

1:01:48

Puis il remonte par la Grèce et l'Italie

1:01:50

et rentre en mai 1857.

1:01:53

Il repasse brièvement par Liverpool et

1:01:55

revoit Hawthorne une dernière fois,

1:01:57

semble-t-il.

1:01:58

Ils ne se reverront plus.

1:02:01

Hawthorne meurt en 1864.

1:02:04

Bien plus tard, à la fin de sa vie,

1:02:06

Melville publiera un court poème

1:02:08

intitulé Monodi, où il parle d'un homme

1:02:11

qu'il a connu et aimé, dont il a été

1:02:13

séparé, avec qui il s'est réconcilié

1:02:15

sans que la réconciliation n'efface tout

1:02:17

à fait l'éloignement, et qui repose

1:02:19

désormais sous la neige. Beaucoup de

1:02:21

lecteurs pensent que ce poème parle de

1:02:23

Hawthorne. C'est possible. Rien ne le

1:02:25

prouve.

1:02:26

Au retour, Melville cherche à gagner sa

1:02:28

vie autrement. Pendant trois hivers, de

1:02:31

1857 à 1860, il fait des tournées de

1:02:34

conférences à travers les États-Unis. Il

1:02:37

parle des statues de Rome, des mers du

1:02:39

Sud, des voyages. Le public vient

1:02:41

surtout pour voir l'homme qui a vécu

1:02:43

chez les cannibales. Les comptes-rendus

1:02:45

sont mitigés. On le trouve intéressant

1:02:47

mais monotone, et sa voix porte mal. Les

1:02:50

conférences rapportent peu.

1:02:54

En 1860, il part pour un dernier grand

1:02:56

voyage en mer, à bord d'un navire

1:02:58

marchand commandé par son jeune frère

1:03:00

Thomas, qui contourne le cap Horn pour

1:03:02

rejoindre San Francisco. Puis il rentre

1:03:05

par l'isthme de Panama. C'est la

1:03:07

dernière fois qu'il voit l'océan comme

1:03:08

marin. Et pendant ce temps, en secret,

1:03:12

il écrit de la poésie.

1:03:13

Sa femme Elizabeth écrit à sa propre

1:03:15

mère en 1859

1:03:17

une lettre où elle confie à peu près

1:03:20

qu'Herman s'est mis à écrire des poèmes

1:03:22

et qu'il ne faut le dire à personne

1:03:24

parce qu'on sait comment ces choses se

1:03:25

répandent. Comme si c'était un secret

1:03:27

honteux. Comme s'il fallait cacher qu'un

1:03:30

homme jadis célèbre, désormais sans

1:03:32

éditeur, s'était mis à écrire des vers

1:03:34

dans le silence de sa ferme.

1:03:36

Il prépare un recueil de poèmes en 1860

1:03:39

avant son départ pour le Cap Horn. Il

1:03:41

laisse à son frère des instructions

1:03:42

précises pour la publication. Aucun

1:03:45

éditeur n'en veut.

1:03:47

La guerre de Sécession éclate en 1861.

1:03:51

Melville ne s'engage pas. Il a plus de

1:03:53

40 ans et sa santé est fragile. Mais il

1:03:56

suit les événements avec une attention

1:03:57

passionnée et il en tirera plus tard un

1:03:59

recueil de poèmes publié en 1866

1:04:02

intitulé Pièces de bataille. C'est un

1:04:05

livre étrange, tourmenté, souvent beau,

1:04:08

où il refuse les célébrations faciles de

1:04:10

la victoire et parle surtout de la

1:04:12

douleur des deux camps. Il ne se vend

1:04:14

pas.

1:04:15

Entre-temps, en 1863, il a quitté la

1:04:18

ferme d'Arrowhead. Il la vend à son

1:04:20

frère Allan et la famille revient à New

1:04:22

York dans une maison modeste de la 26e

1:04:24

rue Est. La montagne en forme de baleine

1:04:27

a disparu de sa fenêtre.

1:04:29

Il faut ici dire quelque chose qui nous

1:04:31

concerne tous. Nous vivons dans une

1:04:33

époque qui adore les histoires de

1:04:35

réussite. On nous raconte comment tel ou

1:04:37

tel a échoué, puis rebondi, puis

1:04:39

triomphé. L'échec y est toujours une

1:04:42

étape.

1:04:44

Mais la vie de Melville ne suit pas ce

1:04:46

schéma. Pour lui, l'échec n'est pas une

1:04:49

étape. C'est une saison qui dure, puis

1:04:52

une autre, puis une autre encore et

1:04:54

aucun rebond ne vient.

1:04:56

Comment parler de ? Comment vivre ?

1:04:59

Est-il possible de trouver un sens à une

1:05:01

vie où l'échec n'est pas suivi de la ?

1:05:04

Et si la plupart des vies ressemblaient

1:05:06

davantage à celle de Melville qu'aux

1:05:08

histoires qu'on nous ?

1:05:10

En 1866, après des démarches répétées,

1:05:13

Melville obtient enfin un emploi. Le 5

1:05:16

décembre, il prête serment comme

1:05:18

inspecteur des douanes pour le port de

1:05:19

New York. Son salaire est de 4 dollars

1:05:22

par jour. C'est un poste modeste, au bas

1:05:25

de la hiérarchie. Chaque matin, il se

1:05:27

rend sur les quais de l'Hudson ou de

1:05:28

l'East River, monte à bord des navires

1:05:30

qui arrivent, inspecte les cargaisons,

1:05:33

vérifie les déclarations, remplit les

1:05:35

registres.

1:05:38

On raconte que pendant une partie de ces

1:05:40

années, son poste se trouvait près de la

1:05:42

rue qui portait le nom de son

1:05:43

grand-père, le héros de la guerre

1:05:45

d'indépendance, la rue Gansevoort. Si

1:05:48

c'est vrai, l'ironie est cruelle. Le

1:05:50

petit-fils du héros, le célèbre auteur

1:05:52

de jadis, inspecte des caisses de

1:05:54

marchandises au bout de la rue qui porte

1:05:56

le nom de sa famille. Il va occuper ce

1:05:58

poste pendant 19 ans. 19 ans. Il ne

1:06:02

recevra jamais de promotion.

1:06:04

Il faut savoir que le service des

1:06:06

douanes de New York était à cette époque

1:06:07

l'une des administrations les plus

1:06:09

corrompues des États-Unis. Les

1:06:11

pots-de-vin y étaient monnaie courante.

1:06:13

Les postes s'obtenaient par faveur

1:06:14

politique et se perdaient d'eux-mêmes.

1:06:16

Or, Melville, d'après les témoignages, y

1:06:18

passe pour un homme scrupuleusement

1:06:20

honnête. On raconte qu'il refusait les

1:06:22

arrangements, qu'il rendait les sommes

1:06:24

qu'on tentait de lui glisser.

1:06:26

Ce n'est pas l'image que l'on se fait

1:06:27

d'un génie maudit. Ce n'est pas un poète

1:06:29

qui se drogue dans une mansarde.

1:06:32

C'est un fonctionnaire ponctuel,

1:06:34

consciencieux, intègre, qui fait un

1:06:37

travail ingrat sans se plaindre

1:06:38

publiquement. Qu'a-t-il ressenti pendant

1:06:41

ces 19 ? Nous ne le savons pas vraiment.

1:06:44

Il n'a presque rien écrit sur son

1:06:45

travail. Certains biographes l'imaginent

1:06:48

humilié, amer, enfermé. D'autres pensent

1:06:51

que ce poste lui a apporté une forme de

1:06:53

paix. Un salaire fixe, des horaires

1:06:55

réguliers, la fin de la dépendance

1:06:57

envers les éditeurs et le public. Plus

1:07:00

besoin de plaire, plus besoin de vendre.

1:07:02

Il pouvait enfin écrire ce qu'il

1:07:04

voulait, le le

1:07:05

sans que personne n'attende rien de lui.

1:07:08

Peut-être était-ce une ? Peut-être

1:07:10

était-ce une ? Peut-être était-ce les ?

1:07:13

Il y a là un pont vers notre propre

1:07:15

époque et il est plus important qu'il

1:07:17

n'y paraît. Beaucoup d'entre nous ont un

1:07:19

métier qui n'est pas leur vocation, un

1:07:21

métier qui paie les factures pendant que

1:07:23

ce qui compte vraiment se passe

1:07:24

ailleurs, le soir, le weekend, dans les

1:07:27

marges.

1:07:29

On nous fait parfois sentir que c'est un

1:07:31

échec, qu'il faudrait vivre de sa

1:07:33

passion, que le métier alimentaire est

1:07:35

une défaite.

1:07:36

Melville nous montre une autre

1:07:37

possibilité. Le métier alimentaire n'est

1:07:40

peut-être pas une trahison, il est

1:07:42

peut-être ce qui protège le reste, il

1:07:44

est peut-être le mur derrière lequel on

1:07:46

peut enfin travailler en paix.

1:07:48

Mais il est aussi un mur et chacun doit

1:07:51

décider ce qu'il fait devant ce mur.

1:07:53

Mais il faut maintenant parler de ce qui

1:07:55

est le plus difficile dans cette

1:07:56

histoire. Car la vie de Melville pendant

1:07:58

ses années de douane n'est pas seulement

1:08:00

une vie de solitude digne, c'est aussi

1:08:02

une vie de famille marquée par la

1:08:04

tension, la souffrance et des drames

1:08:06

terribles. Dès les années 1850 et

1:08:09

surtout dans les années 1860, des

1:08:12

lettres de la famille d'Elizabeth

1:08:13

évoquent des difficultés graves dans le

1:08:15

couple. Melville est décrit comme

1:08:17

sombre, irritable et selon certains

1:08:20

témoignages comme dur avec sa femme et

1:08:22

ses enfants.

1:08:24

Il buvait, selon certaines sources, sans

1:08:27

que l'on sache dans quelle mesure.

1:08:29

En 1867, une crise éclate.

1:08:32

La famille d'Elizabeth, persuadée que

1:08:34

Melville a perdu la raison, envisage

1:08:36

avec le pasteur de la famille, un homme

1:08:38

nommé Henry Bellows, un plan pour

1:08:40

qu'elle quitte son mari. Il s'agirait de

1:08:42

l'emmener à Boston sous prétexte d'une

1:08:44

visite et de la soustraire à son foyer

1:08:46

avec l'appui de ses frères.

1:08:48

Le pasteur répond par une lettre

1:08:50

prudente dans laquelle il évoque la

1:08:52

conviction de la famille que Melville

1:08:53

est dérangé.

1:08:55

Elizabeth, finalement, ne part pas. Elle

1:08:57

reste. Nous ne savons pas pourquoi. Par

1:09:00

fidélité, par amour, par devoir, par

1:09:03

peur du scandale ou parce qu'elle ne le

1:09:05

voulait pas ? Nous ne saurons jamais.

1:09:08

Plus tard, l'une de ses filles, Frances,

1:09:10

gardera de son père un souvenir très

1:09:12

sombre et refusera de parler de lui avec

1:09:14

affection.

1:09:17

D'autres membres de la famille, une

1:09:19

petite-fille notamment, laisseront des

1:09:21

souvenirs plus nuancés, évoquant un

1:09:23

grand-père tantôt distant, tantôt

1:09:25

tendre. Il ne faut ni faire de Melville

1:09:27

un monstre, ni effacer ces témoignages.

1:09:30

Il était peut-être dans sa maison un

1:09:32

homme difficile à vivre, exigeant,

1:09:34

sombre, parfois cruel. Le même homme qui

1:09:37

avait écrit avec tant de tendresse

1:09:39

l'amitié d'Ismaël et de Queequeg, le

1:09:41

même homme que Hawthorne trouvait si

1:09:43

noble. Comment ces deux réalités

1:09:45

peuvent-elles ? Il n'y a pas de réponse

1:09:48

simple. Elles coexistent, voilà tout.

1:09:51

Comme elles coexistent chez beaucoup

1:09:52

d'êtres humains. La grandeur dans

1:09:54

l'œuvre ne garantit pas la bonté à la

1:09:56

maison et la difficulté à la maison

1:09:58

n'efface pas la grandeur de l'œuvre.

1:10:00

Et puis, en septembre 1867, quelques

1:10:04

mois seulement après cette crise,

1:10:06

survient le drame. Le fils aîné,

1:10:08

Malcolm, 18 ans, rentre très tard une

1:10:11

nuit. Le lendemain matin, il ne descend

1:10:13

pas.

1:10:15

On frappe à sa porte, il ne répond pas.

1:10:18

Son père décide de le laisser dormir. Le

1:10:21

soir, on force la porte. Malcolm est

1:10:23

mort dans sa chambre d'une blessure par

1:10:26

arme à feu. L'enquête conclut d'abord à

1:10:28

un geste volontaire, puis la formulation

1:10:30

est adoucie. La famille, elle, préférera

1:10:33

croire à un accident. Nous ne savons pas

1:10:36

ce qui s'est passé. Nous savons

1:10:37

seulement qu'un jeune homme de 18 ans

1:10:39

est mort dans la maison de ses parents

1:10:41

et que son père a vécu avec cela jusqu'à

1:10:43

la fin. On ignore ce que Melville

1:10:45

ressentit alors. Il n'a laissé aucune

1:10:47

page qui en parle directement. Mais il

1:10:49

faut se taire un instant devant cela,

1:10:51

devant un père qui a peut-être été dur

1:10:53

avec son fils et qui le perd, devant les

1:10:56

questions qu'il a dû se poser et que

1:10:58

personne ne pouvait poser à sa place.

1:11:00

Est-ce ma ? Qu'aurais-je dû ?

1:11:02

Qu'aurais-je dû ? Pourquoi n'ai-je pas

1:11:04

ouvert cette porte le ? Ces questions,

1:11:07

beaucoup de parents se les posent, d'une

1:11:09

manière ou d'une autre.

1:11:12

Elles n'ont pas de réponse. Elles

1:11:14

restent. La vie continue pourtant.

1:11:16

Melville continue d'aller chaque matin à

1:11:18

la douane. Le soir, il écrit. Et il se

1:11:21

lance dans le projet le plus long et le

1:11:23

plus étrange de sa vie.

1:11:25

Un poème. Un poème immense, de près de

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18000 vers, intitulé Clarel et

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sous-titré Poème et pèlerinage en Terre

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sainte.

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C'est l'histoire d'un jeune étudiant en

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théologie, Clarel, qui voyage à

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Jérusalem et dans le désert de Judée

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avec un groupe de pèlerins. Chacun d'eux

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représente une position face à la : le

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croyant, le sceptique, le désespéré, le

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mystique.

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Ils discutent, ils doutent, ils se

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taisent.

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Certains lecteurs ont voulu reconnaître

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Hawthorne sous les traits de l'un d'eux,

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un personnage silencieux et réservé.

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C'est une hypothèse, rien de plus.

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Le poème ne conclut pas. Il s'achève sur

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une invitation à garder courage malgré

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le doute.

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Clarel paraît en 1876 grâce à une somme

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léguée par un oncle, Peter Gansevoort,

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pour en financer l'impression. Il est

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tiré à quelques centaines d'exemplaires.

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Il ne se vend pas. Une partie des

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invendus sera détruite quelques années

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plus tard.

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Aujourd'hui encore, c'est un des poèmes

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les plus longs de toute la littérature

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américaine et un des moins lus.

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Pourquoi écrire 18000 vers que personne

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ne ? La question est presque absurde. Et

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pourtant, elle est au cœur de cette

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nuit.

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Melville savait que personne ne lirait

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Clarel. Il l'a écrit quand même, pendant

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des années, après ses journées de

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douane.

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Pour ?

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Pour lui-même peut-être. Pour Dieu

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peut-être, s'il y en avait un.

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Pour personne. Ou pour quelqu'un qui

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viendrait plus tard.

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Est-ce que cela change quelque chose de

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savoir pour qui l'on ? Est-ce qu'une

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chose vraie a besoin d'être lue pour ?

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Et c'est peut-être une question qui nous

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concerne plus qu'on ne le croit.

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Car aujourd'hui, tout ce que nous

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faisons semble devoir être vu. Nous

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partageons, nous publions, nous

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montrons. Une promenade n'existe

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vraiment que si elle est photographiée.

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Un repas, s'il est partagé. Une pensée,

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si elle obtient des réactions. Et

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Melville, dans sa petite maison de New

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York, écrit 18000 vers en sachant que

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personne ne réagira. Est-ce de la ? Ou

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est-ce une liberté que nous avons ?

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En 1886, un nouveau deuil frappe la

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famille. Le second fils, Stanwix, qui

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avait mené une vie errante, voyageant,

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changeant de métier, sans jamais trouver

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sa place, meurt à San Francisco de la

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tuberculose à 34 ans.

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Melville a désormais enterré ses deux

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fils.

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Quelques semaines plus tôt, à la toute

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fin de l'année 1885, il avait pris sa

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retraite de la douane. Elizabeth avait

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reçu des héritages de sa famille et le

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couple pouvait enfin vivre sans son

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salaire.

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Après 19 ans sur les quais, Melville a

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66 ans. Il a enfin du temps. Et que

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fait-il de ce ? Il écrit. Encore. Il

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publie à compte d'auteur deux minces

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recueils de poèmes, tirés à 25

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exemplaires chacun, qu'il distribue à

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quelques proches. Le premier s'intitule

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John Marr et autres marins. Le second,

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Timoléon. 25 exemplaires. Le livre le

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moins tiré de toute l'histoire de la

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littérature célèbre, peut-être.

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Il ne cherche plus le public. Il ne

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cherche plus à vendre. Il écrit et il

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garde. Il vit à New York, dans la 26e

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rue. Il se promène, il fréquente les

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librairies d'occasion, il collectionne

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des gravures. Il est presque

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complètement oublié. Quelques

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admirateurs, surtout en Angleterre,

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découvrent ses livres et lui écrivent.

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Il leur répond poliment, sans grand

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enthousiasme. Un jeune écrivain anglais

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tente de le rencontrer et repart déçu.

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Un journaliste américain, en 1890,

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écrit qu'il y a à New York un écrivain

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que plus personne ne connaît et qui fut

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célèbre. Les gens qui croisent ce vieux

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monsieur barbu dans la rue ne savent pas

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qui il est. Mais dans ses dernières

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années, il travaille à un dernier récit.

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Il le reprend, le corrige, le développe,

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l'abandonne, le reprend encore. Il le

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commence vers 1886,

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d'abord comme un poème, puis il le

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transforme en un court roman. Il y

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travaille encore dans les derniers mois

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de sa vie. Il ne le termine jamais tout

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à fait. Il s'appelle Billy Budd, marin.

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L'histoire se passe en 1797,

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sur un navire de guerre britannique, à

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une époque où la marine anglaise vient

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de connaître de grandes mutineries et où

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les officiers craignent la moindre

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étincelle de révolte. Billy Budd est un

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jeune marin beau, naïf, aimé de tous,

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d'une bonté presque innocente.

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Il a un seul défaut. Quand il est

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bouleversé, il bégaie et parfois, il ne

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parvient plus du tout à parler.

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Un officier, le capitaine d'armes

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Claggart, se met à le haïr sans raison

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apparente. Une haine profonde, secrète,

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que Melville décrit comme une sorte de

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dépravation naturelle, inexplicable.

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Claggart accuse Billy, faussement, de

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préparer une mutinerie.

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Le capitaine du navire, le capitaine

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Vere, un homme cultivé, juste, réfléchi,

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fait venir les deux hommes dans sa

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cabine.

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Claggart répète son accusation. Billy,

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stupéfait, veut répondre, mais les mots

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ne viennent pas. Il bégaie, il étouffe

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et dans un geste désespéré, incapable de

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parler, il frappe. Un seul coup.

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Claggart tombe et meurt.

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Le capitaine Vere sait que Billy est

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innocent dans son cœur. Il sait que

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Claggart a menti. Il le dit même "Frappé

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à mort par un ange de Dieu et pourtant

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l'ange doit être pendu."

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Mais la loi militaire est claire. Un

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marin a tué un officier.

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En temps de guerre, après les

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mutineries, toute indulgence pourrait

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être interprétée comme une faiblesse et

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provoquer la révolte.

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Vere réunit un tribunal et pousse ses

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officiers à condamner Billy. Billy est

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pendu à l'aube. Ses dernières paroles

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sont une bénédiction pour le capitaine

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Vere.

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Ce récit est d'une beauté et d'une

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ambiguïté vertigineuse. Que faut-il

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penser du capitaine ? Est-il un homme

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qui sacrifie un innocent pour sauver

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l'ordre et donc beaucoup d'autres ? Ou

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est-il un lâche qui se cache derrière la

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?

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Les critiques se sont divisées pendant

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un siècle. Certains y voient un

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testament d'acceptation, comme si

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Melville, à la fin de sa vie, avait fait

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la paix avec l'ordre du monde, avec la

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nécessité, avec l'injustice. D'autres y

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voient au contraire un réquisitoire

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ironique contre cet ordre. Le texte

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permet les deux lectures. Melville ne

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tranche pas.

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Et la question que le récit nous pose,

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celle à laquelle il ne répond pas parce

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que ce n'est pas son rôle d'y répondre,

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est peut-être celle-ci.

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Que faire quand ce qui est juste et ce

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qui est nécessaire ne sont pas la même ?

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Le capitaine Vere doit choisir entre sa

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conscience et sa fonction.

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Nous avons tous, à un degré bien

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moindre, été dans cette situation. Un

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règlement qu'il fallait appliquer alors

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qu'il était injuste dans ce cas précis.

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Une décision professionnelle qui allait

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blesser quelqu'un qui ne le méritait

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pas. Une règle familiale qui ne

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convenait à personne.

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Et nous avons choisi, d'un côté ou de

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l'autre. Avons-nous eu ? Nous ne le

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saurons peut-être jamais.

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Mais il y a autre chose dans Billy Budd.

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Il y a ce bégaiement. Ce jeune homme

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parfaitement bon qui, au moment décisif,

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ne peut pas parler, qui ne peut pas se

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défendre avec des mots et dont la seule

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réponse possible est un geste fatal.

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Comment ne pas penser à Melville ?

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Un homme qui avait tant à dire et que le

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monde avait cessé d'entendre, un homme

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dont la parole ne passait plus. Et

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comment ne pas penser à Bartleby qui

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préférait ne pas et à Achab qui voulait

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frapper à travers le ?

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Billy ne veut ni refuser ni défier. Il

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veut seulement parler et il ne le peut

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pas.

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Combien de fois, dans votre vie, les

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mots vous ont-ils manqué au moment où

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vous en aviez le plus ? Combien de fois

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avez-vous voulu dire quelque chose

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d'essentiel et rien n'est ? Ou alors,

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autre chose est sorti, un geste, une

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colère, un silence que les autres ont

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mal ?

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Billy Budd est peut-être l'histoire de

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tous ceux qui n'ont pas trouvé les mots

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à temps.

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Melville meurt le 28 septembre 1891,

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chez lui, à New York, d'une maladie du

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cœur. Il a 72 ans.

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Le manuscrit de Billy Budd reste dans

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ses papiers, inachevé, couvert de

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corrections. Elizabeth le range avec les

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autres papiers de son mari.

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Selon la tradition familiale, ces

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manuscrits furent conservés dans une

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boîte de fer blanc, de celle où l'on

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rangeait le pain.

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Il y restera plus de 30 ans. Les

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journaux annoncent sa mort à peine,

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quelques lignes ici ou là. Certains se

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trompent sur les titres de ses livres.

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Et quelques jours plus tard, un grand

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journal de New York publie un court

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éditorial, presque gêné.

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Il fait remarquer qu'un homme vient de

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mourir et d'être enterré dans cette

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ville, un homme si peu connu, même de

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nom, de la génération actuelle, qu'un

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seul journal a publié une nécrologie à

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son sujet et qu'elle ne faisait que

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trois ou quatre lignes.

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L'éditorial rappelle qu'il fut jadis un

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auteur célèbre et s'étonne de cet oubli.

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Melville est enterré au cimetière de

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Woodlawn, dans le Bronx.

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Sur sa pierre tombale, il y a une

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sculpture qui représente un rouleau de

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parchemin déroulé et ce parchemin est

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vide. Aucun mot n'y est gravé. Personne

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ne sait exactement pourquoi on l'a voulu

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ainsi.

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Était-ce un choix de la ? Un ? Une

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simple ? Nous ne le savons pas. Mais

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l'image est là et elle est presque

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insupportable de justesse. Sur la tombe

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de l'homme qui avait écrit le livre le

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plus démesuré de son siècle, une page

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blanche. Faut-il s'arrêter ? Ce serait

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une fin terrible et peut-être la plus

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honnête. Un homme qui meurt oublié avec

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un manuscrit dans une boîte à pain et

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une page vide sur sa tombe.

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Mais l'histoire ne s'arrête pas là et

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c'est précisément cela qui rend la

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question de cette nuit si troublante. En

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1819, Melville était né. En 1919, 100

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ans plus tard, un jeune universitaire de

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New York, Raymond Weaver, publie dans

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une revue un article pour le centenaire

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de sa naissance. Puis, avec l'accord de

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la famille, il consulte les papiers de

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Melville. Il découvre les lettres, les

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carnets, les poèmes. Il découvre aussi,

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dans cette fameuse boîte, le manuscrit

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de Billy Budd.

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En 1921, il publie la première

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biographie de Melville qu'il intitule

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Herman Melville, marin et mystique.

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En 1924, Billy Budd est publié pour la

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première fois dans une édition anglaise

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des œuvres complètes, plus de 30 ans

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après la mort de son auteur.

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Au même moment, d'autres écrivains

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redécouvrent Moby Dick. En Angleterre,

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des critiques et des écrivains

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commencent à en parler comme d'un

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chef-d'œuvre. L'écrivain anglais D.H.

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Lawrence, en 1923, lui consacre des

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pages enthousiastes dans un livre sur la

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littérature américaine classique où il

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voit dans le roman un des plus grands

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livres de la mer jamais écrits.

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En quelques années, tout bascule.

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L'auteur oublié devient un géant. Moby

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Dick entre dans les programmes

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universitaires. On le compare à Homère,

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à Shakespeare, à Dante. On en fait des

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films. Benjamin Britten tire de Billy

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Budd un opéra. Le monde entier finit par

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connaître la baleine blanche.

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En France aussi, le livre trouve son

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chemin. Au cours des années 30,

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l'écrivain Jean Giono, avec son ami le

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poète Lucien Jacques et une traductrice

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nommée Joan Smith, entreprend une

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traduction de Moby Dick qui paraît en

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1941.

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Giono écrit en même temps un petit livre

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intitulé Pour saluer Melville, où il

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imagine un séjour de Melville à Londres

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et une rencontre amoureuse avec une

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femme. Cette histoire est entièrement

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inventée par Giono. Rien de tout cela

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n'est arrivé. Mais le livre témoigne de

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la fascination que Melville exerce

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désormais.

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Albert Camus, lui aussi, dira son

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admiration pour Melville. Et Bartleby

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deviendra, à la fin du 20e siècle, une

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sorte de figure philosophique discutée

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par des penseurs du monde entier.

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Aujourd'hui, Melville est partout. On

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cite son nom dans les conversations sans

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même l'avoir lu. Appelez-moi Ismaël est

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connu de millions de gens. Je

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préférerais "Ne pas" est devenue une

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formule que l'on reprend avec un sourire

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complice.

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Des écoles, des rues, des cafés portent

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son nom. Cette gloire, il ne l'a jamais

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connue. Alors, revenons à notre

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question. Comment continue-t-on à vivre

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quand ce que l'on a fait de plus vrai

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n'est compris par ?

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Melville, lui, a continué. Il n'a pas

1:23:54

renoncé. Il n'a pas non plus triomphé.

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Il a continué, simplement. Il est allé à

1:24:00

la douane chaque matin. Il a écrit

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chaque soir. Il a enterré ses fils. Il a

1:24:04

peut-être fait souffrir sa femme. Il a

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écrit des poèmes pour 25 lecteurs. Il a

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laissé un manuscrit inachevé dans une

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boîte. Il n'a pas su que le monde lui

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donnerait raison. Il ne l'a peut-être

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même pas espéré. Était-il ? Sans doute,

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parfois. Était-il en ? Peut-être,

1:24:21

parfois aussi. Nous ne savons pas.

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Était-il un génie méconnu ou un homme

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qui avait choisi de ne pas être ?

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Était-il la victime du public ou celui

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qui s'était détourné du public le ?

1:24:35

Était-il Achab qui frappe à travers le

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masque ou Bartleby qui préfère ne pas ou

1:24:40

Billy qui ne trouve pas les ?

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Était-il le grand cœur que Hawthorne

1:24:44

décrivait ou l'homme sombre dont sa

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fille ne voulait pas se ?

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Peut-être tout cela à la fois. Peut-être

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aucun de ces portraits ne suffit. Car il

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n'était ni le génie triomphant

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d'Emmanuel, ni le simple raté que les

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journaux de son temps avaient été

1:24:59

enterrés. Il était un homme qui avait vu

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quelque chose d'immense, qui avait

1:25:03

essayé de le dire, qui n'y avait pas

1:25:05

réussi aux yeux de ses contemporains et

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qui n'a jamais cessé d'essayer. Un homme

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trop honnête pour croire et trop honnête

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pour cesser de chercher. Un homme dont

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la grandeur et les fautes ne s'annulent

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pas et ne s'expliquent pas l'une par

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l'autre. Et cela, ce récit ne le

1:25:20

résoudra pas. Et ? Qu'avez-vous fait ou

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que faites-vous que personne ne ? Quelle

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part de vous-même gardez-vous pour vous

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faute de trouver quelqu'un pour ?

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Y a-t-il quelque chose en vous qui

1:25:34

ressemble à un manuscrit dans une boîte

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à ? Avez-vous renoncé à le ? Avez-vous

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peur qu'on ne le comprenne ? Avez-vous

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peur qu'on le comprenne trop ? Est-il

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nécessaire d'être compris pour que ce

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que l'on fait ait du ? Est-il nécessaire

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d'être lu pour avoir ? Est-il nécessaire

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d'être aimé en retour pour avoir aimé ?

1:25:52

Est-il nécessaire que le monde nous

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donne raison pour que nous ayons eu ? Et

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si le monde ne vous donne jamais ? Et si

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la reconnaissance vient trop tard ou ne

1:26:01

vient pas du ? Est-ce que cela aura été

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? Est-ce que cela aura été une vie ? Ou

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bien est-ce que la valeur d'une chose

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vraie tient à autre chose que son ? Et

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qui autour de vous est peut-être en ce

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moment un Melville que personne ne ? Un

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collègue silencieux, un parent qui écrit

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en secret, un ami dont vous ne lisez

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jamais les messages trop longs. Quel

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Hawthorne pourriez-vous être pour ?

1:26:26

Quelle lettre pourriez-vous ? Qui

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changerait une ?

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Ces questions n'ont pas de réponse

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simple. Ce récit ne prétend pas les

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donner. Il ne prétend pas savoir si

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Melville a été malheureux ou libre, ni

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si la justice tardive du monde compense

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quoi que ce soit. Il ne prétend même pas

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savoir si nous aurions agi autrement à

1:26:44

sa place.

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Mais il y a peut-être une seule chose

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que cette vie nous dit, et nous la

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garderons pour la fin.

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Ce que vous avez de plus vrai, ne le

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laissez pas dépendre de ceux qui

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l'applaudiront. Faites-le parce que

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c'est vrai. Faites-le même si personne

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ne regarde. Faites-le ce soir, demain,

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dans 10 ans, avec ou sans public. Le

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monde viendra ou ne viendra pas. Cela ne

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vous appartient pas. Ce qui vous

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appartient, c'est de ne pas laisser la

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page blanche.

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Ce soir, vous avez traversé presque un

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siècle en quelques heures. Vous avez

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respiré l'odeur du goudron et du chanvre

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mouillé sur le pont de la Acushnet par

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un matin d'hiver.

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Vous avez senti la fumée noire et grasse

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des fourneaux où fondait la graisse de

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baleine.

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Vous êtes descendu dans une vallée verte

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des îles Marquises sous la pluie tiède

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qui tombait sur les feuilles de l'arbre

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à pain avec au loin le bruit des

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cascades.

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Vous avez vu la neige sur la ferme

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d'Arrowhead et un homme penché sur sa

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table face à une montagne en forme de

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baleine.

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Vous avez entendu le grattement des

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plumes dans un bureau de Wall Street et

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le silence d'un homme debout devant un

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mur.

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Vous avez entendu les chariots sur les

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pavés des quais de l'Hudson et le

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craquement d'un registre de douane que

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l'on ouvrait chaque matin pendant 19

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ans.

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Et vous avez touché, à la fin, une

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petite boîte de fer blanc où l'on

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rangeait le pain et où dormait un

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manuscrit que personne n'avait lu.

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Vous l'avez ouvert à votre tour, plus

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d'un siècle après sa redécouverte. Et

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peut-être, en l'ouvrant avez-vous été

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pour un instant le lecteur que Melville

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attendait.

1:28:18

Bonsoir. Dormez bien.

1:28:21

Et si quelque chose de cette histoire

1:28:23

vous a touché, si une question a

1:28:25

commencé à vivre dans un coin de votre

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esprit, proposez d'autres thèmes pour

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commentaires. Abonnez-vous si vous

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